Sports

Dopage généralisé, patinage artistique et nucléaire nord-coréen: le sinistre casse-tête du CIO

Yannick Cochennec, mis à jour le 05.12.2017 à 19 h 59

Le Comité international olympique a statué ce mardi sur le sort réservé aux athlètes russes pour les Jeux olympiques d'hiver de 2018 à Pyeongchang. La Russie est suspendue, mais les sportifs «propres» du pays sont autorisés à participer sous drapeau olympique.

JUNG YEON-JE / AFP

JUNG YEON-JE / AFP

Une version, en anglais, de ce texte a été publiée par Sport Intern, média international couvrant les sujets olympiques.

MISE À JOUR DU 05/12/2017: Le CIO a décidé de suspendre la participation de la Russie aux JO d'hiver 2018. Toutefois, ses athlètes non convaincus de dopage pourront y participer sous drapeau olympique.

Peut-on imaginer les épreuves de patinage artistique sans les Russes et notamment sans leur nouvelle star, Evgenia Medvedeva, lors des Jeux olympiques d'hiver en 2018? Poser la question c'est (presque) y répondre. Mais le problème rencontré par le Comité International Olympique (CIO) n'est évidemment pas aussi simple à résoudre. Ce mardi 5 décembre, l'institution lausannoise discutera des résultats de deux enquêtes (commissions Oswald et Schmid) diligentées sur le scandale de dopage russe aux Jeux olympiques de Sotchi en 2014 et décidera, dans la foulée, si la Russie doit être autorisée ou non à figurer à Pyeongchang, en Corée du Sud, en février.

Quel que soit le résultat des délibérations, les réactions seront contrastées voire féroces. Si le CIO décide de bannir intégralement la Russie pour dopage avéré, ce sera une crise ouverte et un échec patent pour le mouvement olympique qui revisiterait des temps obscurs, près de quarante ans plus tôt, lorsque les boycotts étaient à la mode dans différentes parties du monde. Si le CIO accepte a contrario de permettre à des athlètes russes de concourir sous leurs couleurs nationales, Thomas Bach, son président, et ses collègues du comité exécutif du CIO seront accusés de mollesse et même de complicité.

Plus de 20 athlètes bannis à vie

 

Le 1er décembre, l'éditorial du Monde a déjà averti le CIO:

«Mardi 5 décembre, le CIO a l’occasion de mettre un terme à ce reniement permanent: il peut priver la Russie d’une participation aux Jeux d’hiver de Pyeongchang, en février 2018. Tout devrait conduire à une telle décision: le refus de l’Agence mondiale antidopage de réintégrer l’agence russe, autant que le récent verdict d’une commission d’enquête du CIO validant les accusations de triche organisée. Pourtant, le risque est réel que le président Thomas Bach trouve une porte de sortie aux athlètes de Vladimir Poutine.»

Il n’y aura donc aucun gagnant dans cette petite tragédie moderne, mais beaucoup de perdants, au moment où la crédibilité du sport est plus que jamais entachée et remise en cause avec nombre de conséquences inquiétantes à une époque où le dénigrement de la vérité devient de plus en plus à la mode et perturbant.

Les sanctions de dopage ont jusqu'ici conduit le CIO à bannir à vie plus de 20 athlètes russes (série en cours) ayant participé aux Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, alors qu’il est de plus en plus certain que la Russie a organisé un programme de dopage systématique et institutionnalisé à cette occasion.

La Russie crie au complot

 

Le CIO a annoncé les premières mesures disciplinaires à l’encontre des Russes, sur la base des conclusions du rapport McLaren de 2016, à partir du 1er novembre, et depuis lors, la liste ne cesse de s'allonger jour après jour comme une litanie de mauvaises nouvelles. Les deux parties sont humiliées: le CIO, qui sait maintenant que certains officiels russes l’ont ridiculisé il y a quatre ans (mais jusqu’à quel degré hiérarchique? Vladimir Poutine était-il informé?), et la Russie, une nation fière, qui se dit victime d'une chasse aux sorcières avec un ennemi à la manœuvre pour la déstabiliser: les États-Unis.

Dans cette nouvelle Guerre froide, le niveau de violence verbale a atteint quelques sommets, surtout lorsque Leonid Tyagachev, à la tête du Comité national olympique russe de 2001 à 2010 et qui reste son président honoraire, a déclaré que Grigory Rodchenkov, le lanceur d’alerte russe qui a révélé ce dopage systématique et qui vit maintenant aux États-Unis sous la protection du FBI en tant que témoin assisté, devrait «être exécuté». Une immense provocation dans ce jeu de dupes.

Politiquement plus terre à terre, le président Poutine a également mis son grain de sel au cœur de cette crise sans précédent: «Ce qui m'inquiète, c'est que les Jeux olympiques commencent en février, et quand est organisée notre élection présidentielle? En mars, a-t-il interrogé auprès des agences de presse russes à la veille du tirage au sort de la Coupe du monde de football en Russie. Il y a des soupçons très forts autour du fait que cette histoire est imaginée pour créer une atmosphère de mécontentement parmi les fans de sport et les athlètes sur l'implication présumée de l'état dans ces violations avec même la responsabilité de celui-ci.»

Et les sportifs russes innocents?

 

Au-delà de cet écran de fumée, de plus en plus opaque à l'approche de la décision finale, avec un flux ininterrompu de déclarations contradictoires venant de Moscou depuis quelques jours, il y a la réalité. Et le CIO doit s’en emparer comme d’une patate chaude en patinant sur une glace très fine dans un épais brouillard avec l’obligation d’exécuter un triple axel politique chaussé de semelles de plomb. Il est facile d'imaginer à quel point la tension doit être à couper au couteau dans les couloirs du siège du CIO à Lausanne, où cette décision capitale sera prise.

Pour le CIO, il serait presque «facile», et probablement très populaire, d'interdire tous les Russes lors de ces prochains Jeux olympiques d'hiver. Certains pays, comme le Canada, poussent vers un verdict aussi extrême avec Richard Pound, un vieux de la vieille du CIO venu de Montréal, qui tire dans ce sens depuis désormais assez longtemps. Mais cela ouvrirait-il la voie à un avenir plus radieux? C'est discutable. Et comme dit un proverbe russe: «Si vous jetez des orties dans le jardin de votre voisin, vous les verrez pousser dans le vôtre.»

Dans ces circonstances, Thomas Bach tente de se muer en un jardinier olympique patient. Sous ce ciel menaçant, qui succède à une grêle de critiques après les Jeux de Rio en 2016, il doit protéger le mouvement olympique en arrachant, certes, les mauvaises herbes, mais en semant surtout les graines du futur. Et quelles seront les perspectives d'un jeune athlète russe propre si la Russie est mise temporairement à l’écart du mouvement olympique? En effet, un nombre sans doute non négligeable d'athlètes russes innocents –ils existent– seraient sacrifiés à cause des mauvaises actions des autres. Dans le climat actuel où le cynisme est de rigueur, il est facile, et peut-être naïf, d’affirmer une telle chose, mais c'est vrai.

Et rappelons-nous ce que Thomas Bach a déclaré à Rio sur «l'option nucléaire» d'une exclusion intégrale d’un pays comme la Russie déjà envisagée au Brésil: «Laissons de côté le fait qu'une telle comparaison est totalement hors de propos en ce qui concerne les règles du sport, mais considérons un instant les conséquences d'une “option nucléaire”. Le résultat est la mort et la dévastation. Ce n'est pas ce que le mouvement olympique incarne. Ce qui n'est pas non plus acceptable, c'est l'insinuation, selon certains partisans de cette option nucléaire, que quiconque ne partage pas leur opinion ne combat pas le dopage.»

La menace coréenne

 

Mais Pyeongchang n'est pas Rio d’autant plus que le CIO a désormais admis que Grigory Rodchenkov était un «témoin crédible». La commission d’enquête du CIO, présidée par le Suisse Denis Oswald, a convenu que l'enquêteur canadien Richard McLaren –nommé en 2016 par l'Agence mondiale antidopage pour vérifier les affirmations de Rodchenkov– avait prouvé l'existence d'une conspiration de dopage au-delà du doute raisonnable. Évidemment, il sera intéressant d'entendre ce que la commission séparée présidée par Samuel Schmid, ancien président de la Confédération helvétique, dira au comité exécutif du CIO lors de la réunion du 5 décembre qui choisira –c’est une certitude– de punir la Russie d’une manière ou d’une autre.

De toute façon, le CIO se situe entre le marteau et l’enclume, et il sera probablement contraint de frapper un grand coup en évitant de menacer sa propre stabilité dans un univers olympique où la Russie a une importance prépondérante sans parler de l’influence de Moscou au sein de toutes les fédérations sportives internationales. Il n’est donc pas exclu qu’il autorise une délégation réduite d'athlètes russes propres à concourir en limitant aussi le nombre d’officiels russes pour les encadrer avec d’autres restrictions imaginables comme l’obligation d’évoluer sous un drapeau neutre. L'«option nucléaire», à l'heure où la Corée du Nord ajoute beaucoup d’incertitudes sur ces Jeux d'hiver de 2018 en testant ses missiles balistiques à quelques kilomètres de Pyeongchang, serait clairement dévastatrice pour un mouvement dédié à la pacification et à l'inclusion. Un autre proverbe russe ose: «Au royaume de l'espoir, il n'y a pas d'hiver.»

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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