France

J'ai payé à raison d'avoir laissé passer une énormité, mais qui se soucie encore de ce qui était dit?

Claude Askolovitch, mis à jour le 04.12.2017 à 15 h 10

Le fact-checking est salutaire, mais attention à ce que les nécessaires corrections factuelles ne prennent pas le pas sur la pensée.

On se croit immunisé contre la lèpre futile, et puis… Mardi 28 novembre, dans une émission que je co-anime, une invitée estimable a dit une énormité que je n’ai pas relevée. C’était sur Arte, dans «28 Minutes». On débattait de la Françafrique et d’Emmanuel Macron, qui, le matin, avait dialogué avec des étudiants à Ouagadougou. L’universitaire Sophie Bessis dit ceci:

«Moi, ce qui m’a beaucoup étonné dans ce discours et qui m’a gêné: le président français n’a dit que “je”.  Il n’a jamais dit “la France”. Jamais, pas un seul moment. C’est une personnalisation qui fait que où est la France?»

La phrase était radicale. Elle nous parut assez juste pour ne pas être démentie. Intervieweur, je regardai Sophie Bessis avec consentement. Je ne la contredis pas, ni personne sur le plateau, et personne, backstage, ne protesta dans nos oreillettes. Je ne suis pas avare, pourtant, d’interruptions. Dans la même émission, j’avais ironisé sur Lionel Zinsou, ancien Premier ministre du Bénin âgé de 63 ans, et son enthousiasme pour le président, ce «Prince de la Jeunesse»… Bravo journaliste! Mais à Bessis, je n’opposai rien. Il eut fallu pourtant. Elle avait, à strictement parler, dit n’importe quoi.

Enterrer la honte?

 

Jeudi 30 novembre, les réseaux sociaux ont été mon miroir et le fact-checking s’est emparé de nous. Emmanuel Macron avait dit «France» 81 fois dans son discours de Ouagadougou. Sur la toile s’est répandu, doucement puis viralement, un montage en accéléré des occurrences du mot «France» dans le verbe macronien. C’est accablant pour Bessis, et pour nous, pour moi. Les excuses faites, on pourrait en rester là et enterrer la honte? Mais je ne suis pas quitte. Cette bourde me renvoie au vertige de nos métiers et aux apparences du verbe public.

Quand Bessis parle, mardi 28 novembre, je sais forcément que Macron a dit «France», à Ouagadougou, dans ce discours que nous avons suivi, et chacun le sait sur le plateau. Dans le sujet qui introduit l’émission, on a entendu le président dire: «Il n’y a plus de politique africaine de la France», cela ferait au moins une fois. J’ai rebondi sur cette assertion dans le cours de l’émission. Donc, et je ne suis pas fou, ni mes compagnons de table, ni sourds, quelle impasse de la logique nous saisit, quand Sophie Bessis s’emporte? Nous ne sommes pas une cellule subversive, vouée à la perte du président, mais il y a ce que nous sommes prêts à entendre, sans nous en offusquer.

L’idée que le président parle plus de lui qu’au nom du pays nous semble valable. Elle n’éveille pas de méfiance particulière. Ce que Bessis avance ne déclenchait pas le réflexe salvateur de la contradiction. Même Zinsou, le «macroniste» du panel, ne bondira pas… Ce n’est nullement une excuse mais un constat: c’est ce qu’inspire, nolens volens,  et logiquement, et jusqu’à l’absurde, le président.

«Je» et la «France»

 

Il faut reprendre ici le discours de Ouagadougou, sa musique et son verbe. Tant qu’à compter les occurrences, comptons tout. Oui, Emmanuel Macron a dit 81 fois le mot «France». Mais il a dit plus de 200 fois le mot «je», et la proportion induit l’impression. Allons plus loin. Le «Je», dans ses propos se retrouve dans des phrases fortes, qui signent un engagement. Le «Je» structure le discours. «Je» est le message.

Pardon pour la litanie. 

«Je vous parlerai avec sincérité mais aussi avec une profonde amitié.» Et aussi: «Je suis comme vous d’une génération qui n'a jamais connu l'Afrique comme un continent colonisé.» Et encore: «Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables et font partie de notre histoire. Je me reconnais dans les voix d’Albert Londres et d’André Gide qui ont dénoncé les milliers de morts du Chemin de fer du Congo.» Et: «Je suis d'une génération où on ne vient pas dire à l'Afrique ce qu'elle doit faire.» Et aussi: «Je ne peux pas accepter qu'une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays africains soit en France.» etc.

Les mots sont souvent nobles. Mais cette noblesse émane d’un homme, qui parle de lui et en excipe une politique. Un homme jeune face à de jeunes hommes, sa génération africaine. Ce discours parle bellement de l’Afrique et il parle bellement d’Emmanuel Macron.

«La France» n’est pas aussi bien traitée dans le verbe présidentiel. À Ouagadougou, elle apparaît dans des phrases convenues ou passéistes, banales, «la France a toujours été aux côtés de l’Afrique», ou consécutives à l’impulsion du «je». «La France» est une conséquence de son président. «Je veux que des financements privés français servent demain à ouvrir des cliniques de qualité à Abidjan, Dakar, Ouagadougou. La France doit aussi avoir ce rôle.» Ou bien: «Je souhaite que la France par ses entreprises et ses opérateurs soit le partenaire privilégié de l’Afrique, dans le domaine de l’adaptation aux changements climatiques.» Ou encore: «Je souhaite que les entreprises françaises soient porteuses d'un partenariat exemplaire (…) La France, elle n'investira plus uniquement pour faire des opérations de gouvernement à gouvernement où il n'y a aucune retombée sur la population locale.»

Le talisman de la jeunesse

 

Insistons. «Je» est moteur, «la France» suit. Cette rhétorique dit le président Macron. Le «Prince de la jeunesse» n’est pas qu’un slogan: c’est un talisman. La comparaison avec un autre discours présidentiel en Afrique, mal vécu alors, celui de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007, est frappante. Sarkozy avait dit 33 fois le mot «France», et 47 fois le mot «je». Sarkozy n’était pas modeste, ni forcément adroit, ni léger: «Je suis venu, jeunes d'Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.» Mais il avait eu la grâce d’attribuer à la France quelques solennités de ce genre: «Vous voulez l'unité africaine? La France le souhaite aussi.» L’hyperprésident savait masquer son moi dans un verbe ampoulé. Emmanuel Macron a le «je» fluide et réjoui.

C’est son droit le plus strict et sans doute une vérité heureuse, s’il vaut mieux la vertu d’un homme neuf que la pesanteur d’un pays qui imposa son joug, sa cupidité et sa langue de bons élèves à ses possessions africaines. On peut apprécier que le président s’affranchisse de ces solennités cocardières, et qu’il s’emporte –c’est un exemple– pour défendre non pas l’honneur de la Patrie, mais celui de ses hommes, les soldats français que la jeunesse africaine devrait applaudir… 

Mais cela explique aussi que nos défenses sont endormies, sur un plateau de télévision, quand Sophie Bessis, journaliste et universitaire de parole respectée, s’autorise une outrance. «Il n’a pas dit “la France”, pas une seule fois», c’est faux. Et en même temps, c’est vrai. Il l’a dit, mais sans consistance. Le mot France n’a pas pesé dans la narration présidentielle, même repris quatre-vingt-une fois. Un référent sans consistance, il faut bien qu’un prince de la jeunesse vienne de quelque part.

En France, un journalisme du verbe

 

Sophie Bessis s’égare donc, mais en exprimant une vérité politique. Son propos est plus charpenté, dans le cadre minuté du plateau. Elle s’interroge sur les processus démocratiques, et s’alarme de la personnalisation du pouvoir de Macron. Elle évoque l’aide au développement, votée par le Parlement, «pas dans une chambre obscure de l’Élysée». Elle regrette dans la foulée, que le président français ait «zappé» les États africains. «Le président français actuel a tendance, peut-être que c’est sa génération, à passer par-dessus les États et les procédures.» Sophie Bessis fait sens, au moment même où elle affabule. Je ne vois que le sens, et je ne dis rien sur l’affabulation.

Il n’y a pas de quoi s’en vanter.

On se pense immune de la lèpre futile, on se réveille ayant acquiescé à une énormité. On se découvre français au mauvais sens du terme. Adepte d’un journalisme allégé du réel, convaincu de sa transcendance et négligeant une vulgarité: le fait exact. Américains, Sophie Bessis serait indéfendable et, nous,« 28 Minutes» délégitimés. Macron a-t-il dit «France», oui ou non? Il l’a dit. Il suffit? Non? Fichu français! J’en discute encore et je plaide et j’explique, et dissèque et déconstruit un discours présidentiel que j’ai laissé diffamer, dans sa lettre au moins. Dans sa lettre, mais pas dans son esprit? Sans doute. Je vois bien ce que Sophie Bessis a voulu dire. Mais précisément elle ne l’a pas dit. Comment raisonner justement, quand le point de départ est vicié?

En écrivant, sans doute. C’est ici. Mais la tache reste. Pour exprimer le vrai, Sophie Bessis a dit faux et je l’ai laissé dire, et, ce faisant, je l’ai aussi abandonnée. Je peux imaginer, dans le remords du match que l’on rejoue, un autre déroulé dont je n’aurais pas honte.

«-Bessis: Il n’a jamais dit “la France”. Jamais, pas un seul moment..
-Moi (bénévolent): Si, évidemment, il l’a dit… Mais vous trouvez qu’il parle plus de lui, au fond?
-Bessis: Oui…»

ou encore.

«-Bessis: Il n’a jamais dit “la France”. Jamais, pas un seul moment.
-Moi: Enfin Sophie Bessis, il a évidemment dit «France» dans son discours.
-Elle (mouchée): Mais c’est de lui qu’il parle!»

Une victoire de la vérité?

 

Et nous aurions ensuite disserté de ce qui reste vrai, d’Emmanuel Macron et de sa ferveur narcissique, de son charisme et ce qu’il entraîne, de la relation qu’un homme peut envisager avec les générations montantes. On aurait pu comparer Macron à Ouagadougou avec Obama séduisant des jeunesses européennes, au printemps 2009, par-dessus les gouvernants locaux. On aurait pu être pertinent, en somme, utile peut-être. Plus utiles que dans le bruit ironique qui entoure ce qui fut, pourtant, ce soir-là, une bonne émission, mais comment le redire?

J’ai eu tort, le premier. Mais cette faute ne clôt pas tous les débats. Nous vivons une ère de méfiance salutaire, tatillonne et biaisée. Les vigilances des internautes et des réseaux militants placent les journalistes sous leurs feux croisés. Ces vigilances ne se confondent pas, les unes spontanées, les autres instrumentales, mais se complètent. Elles sortent heureusement médias et politiques de l’impunité ancienne, quand le verbe s’autorisait tout. On ne nous laissera plus théoriser sur des bases viciées? Tant mieux. Mais la vérification minutieuse de l’exactitude est un autre leurre, si elle interdit la pensée. L’idée que Sophie Bessis ne soit plus crédible et que son analyse passe à la trappe est odieuse; ceux qui rient sur le web, devant son énormité, que savent-ils d’elle, de l’Afrique ou de Macron? Le plaidoyer est impossible. L’erreur est éliminatoire. Est-ce une victoire de la vérité? 

Jeu de dupe sur France 2?

 

Léa Salamé (collègue et camarade) est une femme en alerte et qui porte dans les médias une charge autrement lourde que la mienne. Curieusement, des vociférants se sont emparés de son «Émission politique», au moment même où nous étions, à «28 Minutes», soumis à vérification. Autant notre faute faisait la joie des twittos macronistes, autant, concernant l’émission politique, son fact-checking était une pure invention, au sens artistique du terme, de l’armée militante des insoumis.

On reprochait à France 2 d’avoir masqué la nature profonde de deux jeunes femmes auxquelles était confronté Jean-Luc Mélenchon. La première, Pauline Laigneau, cheffe d’entreprise, avait disputé avec Mélenchon sur les indemnités prudhommales. La seconde, Laurence Debray, fille de Régis, ayant rompu avec l’épopée révolutionnaire de ses géniteurs, était opposée à Mélenchon sur le Venezuela. Trahison, exultait la sphère insoumise, jusqu’au politologue organique de l’insoumission Thomas Guénolé!

Il eut fallu dire que Mme Debray était une «banquière macronienne» (elle avait été trader, et votait Macron), que Mme Laigneau, une «ultra-libérale» (elle avait rédigé une tribune au lance-flamme contre le code du travail), avait assisté, en 2015, à l’université d’été du Medef (une vidéo en attestait). Ayant masqué cela, Léa Salamé en avait menti.

L’insoumission twitta en ordre de bataille. Techniquement, elle avait raison. Les mots «Medef», «banquière» et «macroniste» n’avaient pas été dits. Politiquement, c’était une idiotie, ou une malhonnêteté.

Sur le plateau, Mme Laigneau –entrepreneuse en joaillerie ayant été attaqué aux prudhommes au point de ne plus en dormir (elle a gagné son procès)– n’avait rien masqué de ses convictions, et avait tenu le discours classique des patrons victimes. Mélenchon, charmant, ayant salué l’esprit d’entreprise de son interlocutrice, l’avait prise à son piège. «Si je viens et je vous achète 200.000 bijoux, vous allez me dire “j’ai peur d'embaucher, je ne vais pas faire”? Mais si vous le ferez!» Et la patronne avait dit, plusieurs fois, «je suis d’accord», à l’insoumis, qui concluait, «merci madame» et caressait encore, «vous n’auriez pas osé développer votre marché comme vous l’avez fait si vous aviez eu peur des prudhommes.» C’était délicieux.

«Ce qui fait mal à l'Amérique latine, c'est les États-Unis»

Mme Debray non plus n’avait rien cedé de ce qui l’opposait à Mélenchon, quand bien même le ton avait été moins aimable. Elle parlait au nom de sa famille maternelle, vénézuelienne et de cette partie du pays hostile au chavisme, victime des pénuries et brutalisée par Maduro. Lui défendait un régime qui avait voulu lutter contre la pauvreté et «essayé de redistribuer la rente pétrolière», et que les très riches, une «opposition barbare» et les États-Unis d’Amérique voulaient abattre. Il disait que les États-Unis étaient l’ennemi de toute l’Amérique latine, «votre père le savait mieux que vous». Elle rétorquait que les États-Unis ne touchaient plus à l’Amérique latine depuis cinquante ans, dire le contraire était une «vieille idéologie».

C’était une bêtise ou une rapidité. Elle disait que les partisans de Maduro avaient agressé des députés de l’opposition. Il la traitait de menteuse. Il avait grand-tord. Il disait que le Venezuela avait apporté de l’aide à Saint-Martin. C’était au moins hasardeux. Les fact-checkers auraient de quoi faire, non pas sur des vérifications d’identité, mais sur le fond même des propos qu’aucun journaliste, dans ce cadre, ne pouvait réguler. Mélenchon avait conclu de sa vérité ultime: «Ce qui fait mal à l’Amérique latine et au reste du monde, c’est les États-Unis d’Amérique et leur politique impérialiste.»

C’était sa vérité. Elle avait été dite, proclamée, réitérée sans doute pour le bonheur de son camp? Il n’en avait pas honte. Alors, quel problème? Décrite comme fausse par ses partisans, la séquence avait au contraire permis à Mélenchon de s’exprimer au meilleur de lui-même: dans une radicalité géopolitique face à Laurence Debray, dans un accommodement paternel avec l’entreprise face à Pauline Laigneau. L’émission était pleinement réussie, renseignant le public sur la foi profonde d’un possible futur président, et l’ayant amené à s’exposer.

Que reste-t-il de la pensée?

 

On aurait du parler de cela, le lendemain. De cela seulement. La charge maniaque du fact-checking militant l’en empêcha, comme s’il ne fallait pas que l’on parle de Mélenchon et des États-Unis d’Amérique, comme si le seul sujet qui vaille était le supposé complot médiatique… C’était, ici, la prétention à la transparence qui rendait impossible la recherche de vérité. L’entreprise n’était pas gratuite, idéologiquement perverse: il fallait que Mme Debray fut banquière et macronienne pour expliquer son anti-chavisme; il fallait que Mme Laigneau fut ultra-libérale avant d’être patronne.

Seules des ennemies par avance pouvaient contredire Jean-Luc, suggéraient les insoumis, et des ennemies recrutées par une émission ennemie. C’était si simple. Il y avait, dans la passion maniaque à révéler la banquière, cet absolu des foules, qui laisse perplexe l’homme qui doute, c’est sa liberté. A l'arrivée, Melenchon lui-même, dans une note de blog, donnerait la morale de l'histoire, dénonçant l'Emission politique dans sa globalité comme un traquenard, et Lea Salamé comme «une personne sans foi ni loi», dont il aurait du se méfier, étant donné «ses liens familiaux, politiques et communautaires». Le fact-checking avait été la première salve d'une banale construction politique, quand on calfeutre son groupe à l'abri des complots. Le fact-checking était l'idiot utile d'un mensonge, est-ce surprenant? On extrapole, peut-être bien. On devrait se fact-checker avant d’écrire, et même après. Il est des intuitions qui nous gardent, pourtant. Mais j’aurais dû rectifier Madame Bessis.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (143 articles)
Journaliste
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