France

Quand soudain, France 5 est devenue la nouvelle Canal+

Martin Cadoret, mis à jour le 05.12.2017 à 7 h 03

En recrutant Ali Baddou, Anne-Élisabeth Lemoine, Bruce Toussaint et Jean-Michel Aphatie, la chaîne publique a fait son marché dans les rangs du Canal+ pré-Bolloré. Et ce qui se voit à l'extérieur se passe aussi à l'intérieur. Coïncidence ou calcul?

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«Le meilleur moment pour refaire le monde, c’est l’apéro.» Ce n’est pas moi qui le dit, mais la campagne d’affichage que France 5 consacrait à ses émissions phares, mi-septembre. Celles qui constituent l’access prime-time de la chaîne, C à dire, toutes les émissions en «C»: «C dans l’air», «C à vous», et le week-end, «C l’hebdo» et «C Politique». C comme Canal+?

Le plus étonnant à propos de ces affiches, ce n’est pas seulement que la chaîne du savoir et de la connaissance pousse à la consommation d’alcool pour faire avancer les débats. C’est de réaliser que les têtes de pont de la chaîne dans cette campagne sortent toutes plus ou moins fraîchement de la chaîne cryptée.

Des têtes bien connues

 

Prenez le dernier arrivé: Ali Baddou, ancien chroniqueur du «Grand Journal», joker de Michel Denisot et ancien présentateur de «La Nouvelle Édition». Ou Karim Rissouli, qui a navigué entre «Dimanche+», présenté par Anne-Sophie Lapix, et «Le Grand Journal» avant de rejoindre le service public en 2015. Et, ça commence à remonter, Bruce Toussaint et Caroline Roux, tous deux des anciens de la défunte «Matinale» de Canal. Le premier ayant également pris les commandes de diverses émissions de la chaîne («Le News Show», «L’Édition Spéciale», etc).

Aux commandes de «C à Vous», une certaine Anne-Élisabeth Lemoine, qui a officié pendant sept ans sur la quatre en tant que chroniqueuse dans «L’Édition Spéciale» (de Bruce Toussaint) et de «La Nouvelle Edition» (avec Ali Baddou). Conséquence, «les fêtes à France 5 ressemblent beaucoup à celles de Canal, confie Baddou. Bon, il manque Michel Denisot et Yann Barthès, mais sinon, c’est quasiment les mêmes têtes».

Au risque de vous décevoir, aucun complot des anciens de Canal+ pour infiltrer la chaîne publique. «On ne les a pas recrutés en se disant qu’ils venaient  de Canal, m’a assuré Nathalie Darrigrand, la directrice exécutive de France 5. En revanche, nous avons cherché des journalistes compétents, capables de mener des interviews, des directs, d’avoir ce côté léger et sérieux à la fois…»

Et ceux qui savent faire ça, ce sont apparemment les anciens de Canal+, une entreprise en pleine fuite des cerveaux depuis la reprise en main de Vincent Bolloré. Un hasard, selon Nathalie Darrigrand: 

«Anne-Élisabeth Lemoine était déjà là, Caroline Roux aussi… Karim Rissouli, Bruce Toussaint et Ali Baddou sont arrivés plus récemment. Leur caractère et leur personnalité ont tout de suite collé avec l’esprit de France 5: raconter des choses sérieuses sans se prendre au sérieux.»

En coulisses aussi, Canal a infiltré France 5

 

En coulisses aussi, pas mal d’anciens sont passés de Canal à France 5. Un exemple parmi d’autres: Régis Lamannat-Rodat, l’actuel producteur éditorial de «C à Vous», l’émission qui a «bouffé le Grand Journal», dixit les Inrocks, est passé par le «Grand Journal», le «Petit Journal» et le «Supplément». De quoi donner une couleur très «Canal» à C à Vous? Un type qui s’y connaît en la matière a déjà donné son avis sur le plateau de l’émission: «Ce qui ressemble le plus au “Grand Journal”, c’est ce qui se passe ici», confessait Michel Denisot fin septembre.

C'est aussi ce qui se passe le week-end dans «C l’hebdo», émission de talk et d'infotainment avec des chroniqueurs en plateau. Son présentateur, Ali Baddou, retrouve des anciens collègues de la quatre: Jean-Michel Apathie et Émilie Tran-Nguyen, occasionnelle présentatrice des journaux de «La Nouvelle Édition», désormais figure du «12/13» de France 3 le midi.

Quand «C l’hebdo» rivalise avec «Salut les Terriens» sur C8 et dépasse parfois les audiences de Thierry Ardisson, «C à Vous», elle, connaît des niveaux d’audiences comparables au «Grand Journal». L'access de France 5 oscille entre 1,2 et 1,3 million de spectateurs chaque soir, faisant quasiment jeu égal avec «Quotidien» (TMC) et «Touche pas à mon poste» (C8)... qu’il bat de plus en plus régulièrement. Une audience comparable à la 3e et 4e saison du «Grand Journal» de Canal+, qui réunissait une moyenne de 1,7 million de téléspectateurs au plus fort de son existence.

Canal où les audiences de l’access se sont progressivement érodées. Aujourd’hui, Yves Calvi rassemble péniblement 300.000 personnes avec «L’Info du Vrai». «Les courbes d’audiences de Canal et France 5 se sont croisées, analyse Samuel Gontier, journaliste à Télérama, assidu de la zapette qui décrypte la télé sur son blog Ma vie au Poste. Et donc mécaniquement, la star américaine va maintenant préférer venir sur France 5.»

Les invités du «Grand Journal» sont désormais dans «C à vous». Mais le public de Canal+ est-il celui qui fait les beaux jours - les beaux soirs - de France 5? Pas si sûr. «C’est vrai qu’un mouvement a été amorcé depuis quelques années mais les téléspectateurs de Canal se sont reportés sur Yann Barthès (TMC) et Cyril Hanouna (D8). Nous, on a un public un peu plus âgé, note Nathalie Darrigrand, de France 5. Quoiqu’il en soit, l’émission est montée en puissance, elle s’est installée dans le paysage. On a aussi vu ça sur “C Politique”, avec laquelle on arrive à tenir nos audiences en année post-électorale.»

«Canal a abandonné le terrain, donc on lui cherche un remplaçant»

«C à vous», «C l’hebdo»… Des émissions sur lesquelles plane l’ombre de Canal, du ton mêlant actu sérieuse et moments légers, jusque dans l’esthétique de l’habillage, ces lignes obliques, le petit C de «C à vous» dans un –comme l’était le S du «Supplément». Mais peut-être que j’extrapole. «Canal a abandonné le terrain, donc mécaniquement, on cherche son remplaçant, me calme Samuel Gontier. Ce qui fait qu’on se met à comparer entre les deux, c’est le principe un peu “infotainment” qu’a inventé Canal avec “Nulle part ailleurs”, qui avait été précurseur en la matière.»

«Il y a des ressemblances dans le territoire éditorial», admet Renaud Le Van Kim, créateur, producteur et réalisateur du «Grand Journal». Aujourd’hui, il produit «C politique» et coproduit «C dans l’Air» pour le compte de la société de production Maximal. L’émission, qui précède «C à Vous», avait été popularisée par Yves Calvi avant son départ à LCI en 2016.

«On parle beaucoup de culture, comme on pouvait le faire à Canal. Et les formats se ressemblent par rapport au clair de Canal: les deux chaînes fabriquent énormément de magazines ou de talk-shows qui ne sont pas des flux de divertissement mais des flux de culture ou de savoir. Après, ce qui les sépare, c’est que France 5 a un public beaucoup plus large par rapport à celui de Canal.»

À France 5, il apprécie une volonté d’être «inédit et disruptif par rapport à la tradition». «Par exemple, à “C Politique”, Nathalie Darrigrand ne voulait pas que l’on fasse les 20 personnalités politiques que l’on voit partout. Elle me disait: “Prends un intellectuel, prends des gens qui n’ont rien à voir…” Il y a un appétit à faire le pas de côté, c'est très agréable pour les producteurs.»

Changement de modèle

 

«Il y a une liberté éditoriale comparable à celle du Canal de la grande époque, avec des rédacteurs en chef qui ne s’interdisent rien, des questionnements que l’on ne retrouve pas dans les émissions plus institutionnelles des grandes chaînes et des chaînes d’info», abonde Ali Baddou, tout en soulignant les grosses différences entre les deux chaînes, «en terme de moyens, d’affichage».

Notamment ce côté strass et paillettes présent sur Canal+. Normal: historiquement, le clair de la chaîne était supposé être une vitrine pour pousser les téléspectateurs séduits à s’abonner. «Canal était sur un autre positionnement: ça brillait plus, c’était plus parisien, ce qui n’est pas le cas de France 5», défend Nathalie Darrigrand. L’ex-directrice du pôle magazine de France 2 défend la constance de sa chaîne, «à la fois fidèle à elle même et à la fois qui s’est beaucoup renouvelée».

Au point de faire des émules, par exemple avec «C dans l’air». «L’émission a inspiré un peu toutes les chaînes, note Samuel Gontier. Yves Calvi a essayé de l’exporter sur LCI l’année dernière, aujourd’hui il est sur Canal+.» Et tout le monde de se poser cette question au début de l’année: avec «L’Info du Vrai», désormais en access avec Yves Calvi à la présentation, Canal a-t-il recopié France 5?

Martin Cadoret
Martin Cadoret (4 articles)
Journaliste
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