Monde

Le pape François est-il au cœur d'un complot?

Henri Tincq, mis à jour le 02.12.2017 à 13 h 58

Au sein de la Curie romaine, la personnalité et les velléités progressistes du souverain pontife ne font pas l'unanimité.

Le pape François à Dhaka (Bangladesh), le 1er décembre 2017 | Prakash Singh / AFP.

Le pape François à Dhaka (Bangladesh), le 1er décembre 2017 | Prakash Singh / AFP.

À quelques semaines de la fin du premier «quinquennat» du pape François, élu le 13 mars 2013, des scénarios, plus ou moins farfelus, de «complot» ou de nouveau «schisme» à l’intérieur de l’Église catholique circulent à Rome avec de plus en plus d’insistance.

On peine à comprendre que ce premier pape latino-américain et jésuite qui, à plus de 80 ans, continue de parcourir le monde –il est en ce moment en Birmanie et au Bangladesh–, se porte au secours des minorités persécutées, défend les ressources de la planète, appelle avec insistance l’Europe à accueillir les réfugiés des zones de guerre et de dénuement, continue de jouir d’une égale popularité, suscite tant d’animosité dans ses propres rangs, fait se lever à Rome des «ennemis», non par cohortes entières certes, mais dans son entourage le plus proche à la Curie.

Cet homme qui tente de soulager les plaies de l’Église catholique –finances vaticanes en berne, lourde bureaucratie romaine, pédophilie dans le clergé, dérives sectaires dans certaines communautés religieuses, perte de crédibilité sur les questions familiales et morales–, qui rompt avec un discours chrétien dogmatique et légaliste, avec une lecture exclusivement critique de la modernité, qui veut faire plus de place aux pauvres et aux réfugiés, qui cherche à assouplir non pas la doctrine catholique, mais le regard porté par l’Église sur les femmes qui avortent, les couples qui divorcent ou sur les homosexuels, suscite un nombre croissant de rancœurs et d’incompréhensions.

Un ressentiment désormais non dissimulé

Face à sa politique de réformes, des cercles catholiques de droite en plus grand nombre traînent les pieds. Ils ne dissimulent plus leur ressentiment vis-à-vis de ce «pape des pauvres» qui aurait écorné l’image souveraine et brillante de la papauté romaine et mettent en cause son style de «curé» latino-américain, populaire et démagogique.

Ils lui imputent de prétendues entorses à la doctrine catholique traditionnelle sur la famille et l’homosexualité. Sa compréhension de la tragédie des réfugiés qui meurent en mer Méditerranée, ses appels répétés en faveur d’un accueil généreux des pays européens passent aux yeux de ses adversaires pour une forme de lâcheté vis-à-vis de ce qu’ils appellent l’«islamisation» du Vieux continent, à une époque où les racines et les valeurs chrétiennes n’ont jamais été aussi contestées.

Complot organisé contre le pape Bergoglio, non. Menace de schisme, pas davantage… Mais montée au créneau d’ennemis résolus, oui. Désinhibition des oppositions, absolument, et jusqu’au sein d’une Curie bavarde et revancharde contre un pape qui veut la réformer.

Mon confrère et ami vaticaniste italien Marco Politi a l’habitude de dire: «20% de la Curie est pour Bergoglio, 10% résolument contre lui. Les 70% restants, légitimistes, n’en pensent pas beaucoup de bien et attendent le prochain pape.»

Dès le début, nous écrivions dans Slate que le pontificat de ce latino-américain élu à un âge avancé (77 ans), vivant au Vatican loin des fastes liées à sa fonction, déstabilisant les méthodes d’une Curie jugée mondaine et arc-boutée sur ses privilèges, déclarant à plusieurs reprises que –comme son prédécesseur Benoît XVI– il démissionnerait un jour de la charge suprême, serait de courte durée, comme une sorte de parenthèse d’exception progressiste à la tête de l’Église.

L'épineuse question des divorcés-remariés

Des affiches hostiles au pape François était apparues sur quelques murs de Rome au début de l’année 2017. On n’y avait guère prêté attention. Depuis, la «décapitation» de l’Ordre des Chevaliers de Malte réputé pour sa fidélité absolue, la «placardisation» de cardinaux ultra-conservateurs, la persévérance de son discours économique antilibéral et solidaire de réfugiés musulmans ont changé l’image de ce pape.

Figure jusque-là souriante et même un peu bonasse, il se montre capable de décisions solitaires et autoritaires et passe parfois à Rome pour expéditif, cassant, blessant.

«Il y a un décalage énorme entre l’image du pape François véhiculée par les médias internationaux et la réalité des attaques portées contre lui en Italie, dans les ambassades, les palais et résidences du Vatican», énonce Virginie Riva, journaliste française, auteure d’un livre récent au titre révélateur Ce pape qui dérange (éditions de l’Atelier).

L’objet principal de cette révolte qui gronde et éclate au grand jour paraîtra, aux yeux d’une population éloignée de l’Église, très étranger aux tragédies qui secouent le monde et devraient mobiliser en premier lieu les catholiques. Il tient en quelques lignes au bas d’une page d’un document doctrinal sur le thème de l’amour et de la famille, intitulé Laetitia amoris (la Joie de l’amour), signé par le pape François le 19 mars 1916.

Ce beau texte de 300 pages environ, appelé dans le jargon romain une «exhortation apostolique», est le bilan d’un synode de centaines d’évêques et d’experts qui s’est tenu au Vatican en 2014 et 2015, pour examiner en particulier le fossé croissant constaté entre les positions traditionnelles de l’Église sur la famille et la réalité des évolutions liées au couple, au mariage, à la sexualité et à la procréation.

En quelques lignes, le pape François propose de régler une querelle vieille de plusieurs siècles en ouvrant la voie à une possible réintégration dans la vie sacramentelle –l’accès à la table de communion– de personnes divorcées qui se sont remariées.

Selon la loi de l’Église, une personne divorcée reste marié religieusement: le sacrement donné par Dieu ne peut jamais être repris. Mais si elle se remarie, elle viole la sacro-sainte règle de l’indissolubilité du premier mariage et il ne peut plus recevoir un sacrement comme la communion, appelée «Eucharistie».

Or, que dit le pape à ce sujet controversé dans son document de 2016? Que dans une situation «objective» de péché comme celle-ci, le croyant peut toujours «grandir dans la vie de la grâce en recevant à cet effet l’aide de l’Église». Et il explique de quelle manière dans sa fameuse note de bas de page: «L’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et aliment pour les faibles.»

Une cabale de cardinaux ultra-conservateurs

Le rappel de cette disposition est une belle leçon de tolérance et de «miséricorde» (un mot cher au pape François). Elle a pourtant été perçue comme un bouleversement de la doctrine catholique par une cabale de cardinaux conservateurs, comme l’autorisation donnée pour la première fois aux divorcés-remariés de pouvoir «communier» à la messe du dimanche, autrement dit comme un renoncement à la règle absolue de l’indissolubilité du mariage chrétien, donc comme une promesse d’acceptation prochaine du divorce par l’Église. En un mot: un renoncement majeur à un pilier de la foi chrétienne!

Cette cabale a pris la forme d’une lettre rendue publique de quatre cardinaux exprimant –ce qui est rare à ce niveau de l’Église– leurs doutes (les «dubias») sur ce document du pape François. Des «doutes» qui n’ont cessé depuis de se répandre dans les milieux catholiques les plus conservateurs, de faire des vagues sur le thème d’une prétendue rupture, par ce pape progressiste, avec la ligne et la pratique de toujours de l’Église, défendue il y a peu encore par des papes comme Jean-Paul II et Benoît XVI, dont ces quatre cardinaux étaient des proches.

Le hasard a voulu que, sur ces quatre rebelles, signataires de ce qui est apparu comme une déclaration de guerre, deux sont morts en quelques semaines (le cardinal italien Caffara et le cardinal allemand Meissner)! Ce qui a déchaîné, à Rome et sur les sites catholiques intégristes, les rumeurs les plus folles et rocambolesques de «complot» et de «règlements de comptes».

Plus sérieusement, le pape a bien «placardisé» l’un de ces quatre signataires, un cardinal de Curie américain du nom de Raymond Burke, devenu depuis son principal adversaire, idôle des médias catholiques les plus réactionnaires, en France comme aux États-Unis, où la presse de gauche le surnomme le «Steve Bannon» de l’Église catholique.

Depuis des mois, le cardinal Burke se répand dans son pays, comme en Italie et en France –où les intégristes en font leur nouveau «Mgr Lefebvre»–, pour dénoncer «la confusion et le désarroi» qui règneraient au sommet de l’Église.

Le pape argentin s’est également fâché sur une question apparemment technique (la réforme des livrets liturgiques) avec une autre haute figure très conservatrice de la Curie romaine, le cardinal guinéen Robert Sarah, très connu en France dans les fiefs intégristes et la presse de droite (Valeurs actuelles, Famille chrétienne, Le Figaro) parce qu’il s’était montré actif dans la mobilisation de 2013 contre le «mariage pour tous». Il publie en 2015 un livre à succès, Dieu ou rien, dénonçant la crise morale et le soi-disant déclin de l’Église en Occident, vendu à plus de 50.000 exemplaires en France (300.000 dans le monde).

En juillet 2017, enfin, le pape a démis de ses fonctions le cardinal suisse Gerhard Ludwig Müller, qui occupait le poste-clé au Vatican de préfet de la congrégation de la doctrine de la foi, en quelque sorte le gardien de la doctrine catholique. Proche des idées des quatre cardinaux ayant exprimé leurs «doutes», le cardinal Müller a été logiquement écarté mais, contrairement à toutes les habitudes, il a publiquement mis en cause la personne du pape dans ce renvoi.

Depuis, il met sa compétence de théologien au service de la critique des options progressistes du pape jésuite. Le 26 novembre, dans une interview au quotidien Il Corriere della Sera, il appelait les autorités de l’Église à «écouter ceux qui ont des questions sérieuses à poser et de justes réclamations à faire. Il ne faut pas les ignorer ou, pire, les humilier». Et il ajoutait cette menace: «Sinon, sans le vouloir, le risque d’une lente séparation peut augmenter, qui pourrait déboucher sur un schisme d’une partie du monde catholique, désorienté et déçu. L’histoire du schisme protestant de Martin Luther, il y a exactement 500 ans, devrait nous montrer les erreurs à éviter.»

Nul ne peut dire aujourd’hui ce que sera l’avenir de cette guerre ouverte contre le pape à Rome par une petite poignée de cardinaux ultra-conservateurs. Peut-être retombera-t-elle comme un soufflé. Mais on aurait tort de croire, pour le moment, qu’elle se limite à un «quarteron», comme aurait dit le général de Gaulle, de prélats bornés. Elle rejoint des courants de plus en plus nombreux de catholiques partisans d’un repli de leur Église, non pas sur ses positions dogmatiques d’avant le concile Vatican II (1962-1965), mais sur une identité plus forte, radicale, désinhibée, sur une nouvelle «intransigeance» catholique pour faire face à des défis comme l’éclatement de la famille traditionelle, la montée d’un islam radical en Europe, l'immigration, une laïcité toujours plus militante. Il ne faut pas s’y tromper: la petite «révolution de palais» qui agite les cercles romains cache des tensions et des remises en cause autrement plus grandes et menaçantes.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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