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Johnny Hallyday, le demi-dieu d'une «autre France»

Philippe Boggio, mis à jour le 06.12.2017 à 5 h 29

Le chanteur est décédé des suites d'un cancer du poumon dans la nuit de mardi à mercredi à l'âge de 74 ans.

Au Palais Omnisport de Paris-Bercy en 1992 / FRANCOIS XAVIER MARIT / AFP

Au Palais Omnisport de Paris-Bercy en 1992 / FRANCOIS XAVIER MARIT / AFP

Ce n’est pas faire injure, mais à bien des égards, il a tardé. Il a abusé, Johnny. De lui, déjà, évidemment, par sa fréquentation assidue des urgences hospitalières; de lui, en inquiétant déjà son monde, il y a plusieurs décennies, silhouette, visage rafistolés de partout, après avoir épuisé la liste connue des opérations chirurgicales, des comas, des dépressions, des tentatives de suicide… mais qui insistait toujours, l’âge de la retraite et des paralysies physiques pourtant dépassé, pour remonter mourir en scène de la mort tragique des héros post-ados du rock, qui, on le sait, vous terrasse, au final, à bout de bagarres et de chagrins amoureux, sous la lumière multicolore des projecteurs de l’enfer.

Abusé aussi de l’armée de ses fans, plus fidèles que les grognards de la Garde, dont il a si souvent précipité l’effroi d’avoir à improviser, dans l’heure, un dernier adieu. Quand il parlait de lui, en de tels jours qui paraissaient terminaux, Eddy Mitchell, son plus vieil ami d’adolescence, le comparait à l’oiseau Phénix, de ses cendres toujours ressuscité.

Johnny que l’on croit, cette fois-ci, bien coincé dans son cul de sac existentiel; mourant, déjà mort pour le compte, peut-être. Johnny qui, dans la foulée, se programme pourtant une tournée de 50 méga-concerts de trois heures pour le printemps suivant, à ses yeux, explique-t-il, remis et nullement embarrassé, la meilleure des convalescences possibles.

Redescendu de son Olympe

 

Johnny Hallyday n’est pas mort en scène. Les rockers sont des vantards. Mais c’est fou ce qu’il a pu, à 20 ans, s’évanouir pour de bon en plein concert! Et ce faisant, coller à l’ami Mitchell et à tous ceux qui l’aimaient une trouille du diable. Rançons d’ivresse, de toxicomanie, d’insomnie, de trac –mélange breveté à Memphis (Tennessee). Alors il quittait en ambulance son chaudron musical d’un soir, la foule de ses admirateurs frappant sur les parois du véhicule en signe de solidarité, et allait renaître dans un hôpital inconnu. Avec les décades, les maladies, les opérations, ont peu à peu remplacé les syncopes, mais les alarmes exténuantes, autour de lui, n’ont pas reflué.

C’est pourquoi il n’y a pas injure, à se dire qu’un certain soulagement, lâche, peut-être, doit tout de même se mêler au chagrin des survivants. Quelque chose, par la mort physique de Johnny Hallyday, vient de se remettre à sa place, dans l’ordre des choses, ou du temps. Retour à l’échelle humaine, d’une certaine façon. Redescente de l’Olympe, au moins pour quelques marches.

Au passage du millénaire, en juin 2000, comme il lui était naturellement revenu de se produire aux pieds de la Tour Eiffel, pour le plus grand concert à ciel ouvert de l’histoire de la capitale, il avait été définitivement élevé au rang de «monument national». «Grand Français», avaient ajouté les tisseurs de légende. «Homme de mémoire», encore, comme il existe des lieux dits «de mémoire», depuis que l’historien Pierre Nora, a donné ce nom à des endroits du pays qui, à la différence des autres, contiennent une part de notre identité collective.

En juin 2000, à la Tour Eiffel I PIERRE VERDY / AFP

Le refrain du nouveau riche

 

L’éloge valait pour un académicien ou pour un saint, non pour lui, et, évidemment, il ne s’y était pas reconnu. Il s’était même empressé d’y répliquer en entamant une décennie de planqué fiscal en Suisse, ce qui lui avait valu les griefs de ses parrains au sommet de l’État, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Lui, un homme de mémoire? Il peinait à conserver le moindre souvenir exact de son passé, tellement il en avait inventé de versions différentes pour éloigner la presse à scandale. L’idée de l’avenir le figeait sur place. Il était définitivement du seul jour présent, à condition que celui-ci le mène de la scène à son lit, par un chemin seulement balisé de copains, de bars, de garages à motos et de studios d’enregistrement.

En l’an 2000, il avait la longévité largement amnésique; simplement, passés les signes extérieurs, voués à une existence de nouveau riche peu frotté au meilleur goût –voitures, maisons, show-biz–, il demeurait d’une parfaite fidélité à l’écorché et au garçon complexé, «pas très heureux», ajoutait-il, qu’il avait été jeune homme. Depuis son cinquième et dernier mariage, avec Laeticia Boudou, rencontrée en 1995, quand elle avait 20 ans, il s’était plutôt acheté une conduite, passait pour un meilleur père avec ses deux derniers enfants, Jade et Joy, mais à le voir, l’effort devait lui paraître parfois pénible. Un rocker est un noceur, un tombeur, qui multiplie les bras d’honneur au ciel, et il s’en était si longtemps tenu à la règle.

En 2003, JEAN AYISSI / AFP

Il faut dire que l’hommage national lui paraissait aussi valoir injonction. On lui proposait d’abréger. Une partie de la France ne l’aimait pas, ou n’aimait pas le rock, en tout cas pas dans sa manière. Ou son style. Le gigantisme pyrotechnique et scénographique de ses concerts récents. Les machineries compliquées de ses entrées en scène, qui favorisaient des apparitions de prophète.

Le triomphe d'un renégat

 

Il était là depuis si longtemps. Sa carrière ressemblait aux incontournables du calendrier. Johnny, en mai, entre Pâques et la Fête nationale. Ou en août, le long de la France des plages… Les occasions d’en finir ne manquaient pas, non de mourir, bien sûr, mais de décrocher, déjà pour ne pas risquer le péché d’insistance. Lui-même le laissait entendre, parfois, il pensait arrêter, au moins les tournées, mais c’étaient par des jours de déprime, ou de rappels du Trésor public, qui lui réclamaient des arriérés d’impôts faramineux. Johnny Hallyday et le fisc, cinquante ans d’intime fréquentation. Les grands rockers sont des renégats, c’est connu, qui ne rentrent pas facilement dans le rang. Mais sans le ministère du Budget, Johnny aurait peut-être perdu, un jour, sur une scène ou dans une chambre d‘hôpital, son envie de chanter encore.

Depuis combien de temps aurait-il pu s’en tenir là? Les scores de Johnny Hallyday, chanteur professionnel décédé à 74 ans, après une carrière de cinquante-huit ans (1959-2017), sont impressionnants, hors d’atteinte, même, pour le commun des mortels, au point de troubler par leur déraison. Relevés déjà depuis quelques années: 28 millions de spectateurs, 183 tournées et 27 rentrées parisiennes. 110 millions de disques vendus, plus de 1.000 titres enregistrés et 51 albums studios.

Ses succès des vingt dernières années étaient même les plus insolents. Depuis ses expériences de collaboration avec Jean-Jacques Goldman et Michel Berger, il avait continué à s’entourer de jeunes auteurs et ça lui avait réussi. Il remplissait sans effort les stades de foot de la Ligue 1. Le Stade de France, plusieurs soirs de suite et à plusieurs reprises. Une année, il avait même choisi d’occuper l’une après l’autre les salles parisiennes, Bercy, l’Olympia, la Cigale, le Zénith, etc, et même le Palais des Sports, où il n’avait plus chanté depuis vingt-huit ans.

La grande famille Johnny

 

L’explication? Il existait un peuple Hallyday, plus encore qu’un public, et ils avaient toujours été anormalement nombreux à revenir plus qu’à leur tour à ses shows. Concerts des familles, jusqu’à la troisième génération, sur la fin, presqu’une forme de militantisme, en tout cas, à chaque fois, des retrouvailles sacrées, plus amicales encore que musicales, dès que s’ouvraient les locations du «Tour» suivant. Johnny faisait partie de leur vie, un pote de légende resté simple, et à ce titre, convié à leurs habitudes. Une France de classe moyenne. Des ouvriers, des commerçants, des profs. Évidemment, beaucoup de motards, rapport à la mythologie US des bikers, ces Hell’s Angels, sourcilleux fans d’Elvis Presley, dans les années 1950.

Cela s’était vu, en 1996, à l’occasion de la folle aventure de Destination Vegas, lorsque Johnny et son producteur de l’époque, Jean-Claude Camus, s’étaient mis en tête d’emmener avec eux cinq mille spectateurs français pour un concert du chanteur à Las Vegas, les familiers étaient plutôt originaires de province, des petites villes, même, ou des campagnes. Les soirées à fortes décharges de décibels, à Bercy ou au Stade France, étaient d’abord les leurs. Les spectateurs de Johnny Hallyday traversaient volontiers la France.

Des fans en route pour Las Vegas en 1996 I PASCAL GUYOT / AFP

Il en avait toujours été ainsi, et ces assez incroyables bonnes dispositions d’un public «profond» à l’égard du chanteur étaient d’abord preuves de fidélités croisées, entretenues, de leur souci d’eux-mêmes en même temps que de lui, au fil d’années qui n’en finissaient pas de s’échapper.

Vague yéyé

 

L’histoire des limbes est connue. En 1958, quand se lève, par l’entremise des années 1960, l’aube des temps nouveaux, un ciel bourré d’énergie et d’optimisme choisit pour chantre de la modernité un gosse de pas même 16 ans, Jean-Philippe Smet, largement déscolarisé, privé de père et de mère, qui avec quelques copains, squatte un banc dans le square de la Trinité, à Paris (IXe arrondissement). Pour avoir vu Elvis au cinéma, il sait qu’il va vouer son existence au rock and roll.

Dans les années 1960 I STAFF / AFP

En 1960, il fait déjà salle comble. La presse, le vieux music-hall de papa, la société française découvrent, perplexes, que cette musique, au-delà de sa tendance à favoriser les bagarres et les bris de fauteuils, est en train d’introduire un continent inconnu: l’adolescence. Le rock, toutefois, n’est qu’un éclaireur. Très vite, la vague «yéyé» submerge les enfants du baby-boom, phénomène de plage qui facilite le flirt et fait le pli de la consommation matérialiste. Les adolescents parisiens, rejetons de bonnes familles, qui avaient donné le signal de la révolte, seront notaires, comme leurs parents.

Jean-Philippe Smet, devenu Johnny Hallyday, va s’accrocher. À Elvis. À la triste légende des rockers, ces héros solitaires et incompris. Il mène une vie de bâton de chaise. Il se bat sur scène, et encore descendu d’elle. Comme il a été le premier à se lancer, qu’il a le physique et la psychologie de l’emploi, son succès ne se dément pas. Mais Paris hausse les épaules. La capitale, qui prépare mai 1968 dans ses catacombes, aimerait le snober. Comme l’ignoraient en souriant, deux ans plus tôt, les filles trop gaies et bien élevées de l’ouest parisien et de la banlieue chic qu’il tentait d’aborder au Snack-Spot, café de Saint-Lazare où une jeunesse aisée se donnait rendez-vous avant les surprises-parties de la capitale.

Johnny Hallyday en 1962 I UPI / AFP

Le héros de l'«autre France»

 

La province le sauve en le plébiscitant. Jeunes prolos qui le reconnaissent spontanément comme l’un des leurs, harkis ou «rapatriés», dans le sud, immigrés, au nord. Une humanité fauchée, qui se saigne aux quatre veines pour le bonheur de se rouler par terre, pendant ses concerts. Des futurs motards, qui vont encore à Mobylette, et qui souvent, accompagnent la tournée, en dormant autour des salles de spectacle.

Johnny Hallyday en 1967 I DERRICK CEYRAC / AFP

«L’autre France» des années 1960. Un pays déjà désindustrialisé –ou non encore industrialisé–, enclavé, aux communications compliquées. Johnny prend l’habitude de faire le lien. Jusqu’en 1963, les lycéens du sud ne parviennent pas à capter l’émission de radio «Salut les Copains». Aussi une tournée du jeune rocker tient-elle encore du miracle, où l’on fera provision de rêves pour des mois. Sa réussite matérielle de grand dépensier immature lui est enviée. Pendant son service militaire, sa Porsche trône au milieu de la cour de la caserne, et il est rituel, après la cérémonie des couleurs, d’aller admirer les rondeurs du bolide.

En province, sa mise et ses manières de blouson noir plaisent plutôt, en tout cas elles lui attirent moins de critiques. Il a les rieurs de son côté quand il déclenche des rixes, dans les hôtels, ou quand un père de famille veut engager contre lui des poursuites pour détournement de mineure. Le rock est aussi une manière de vivre, intérieurement proche des leurs. Un univers manuel, physique. Comme ses fans sont parfois privés du maniement des mots, comme lui, la danse, les mouvements de hanche des garçons se veulent invite sexuelle. Pour le jeune Elvis Presley, autre timide mauvais coucheur, le rock se devait déjà d’être un piège à filles.

En 1967 I AFP

Anar de droite

 

Il va vieillir, eux aussi. Il brûle les fortunes qu’il gagne, leur sort va s’améliorer pendant les Trente Glorieuses, jusqu’aux crise sociales à venir. Leur jeunesse s’éloigne. Galères de rockers. Mariages, enfants, emmerdements. Les aventures mouvementées de Johnny Hallyday rencontreront toujours un écho compréhensif du côté de son public. Sylvie et Johnny. Ses embarras fiscaux, ses pépins physiques, ses mauvaises relations avec la presse et le show-biz, ses déglingues célestes dans des décors de nouveau riche… ils prennent à peu près tout.

Leur mutuel fond anar, en fait. Son public doit aussi lui ressembler en cela, sinon il ne lui serait pas resté à ce point fidèle. Anars de droite, comme lui. Râleurs, mécontents des autres, et pas toujours fiers d’eux-mêmes. Plutôt poujadistes. Contre l’État et ses fonctionnaires. Contre l’impôt, c’est la moindre des choses. Mai 1968 avait surpris Johnny à Saint-Tropez. Pendant la grève générale, les raisons de festoyer avaient été nombreuses. On avait même parodié une manif sur le port, et pris en otage un patron de boîte de nuit. Toutes les années suivantes, il avait tenté, sans convaincre, de se faire passer pour un apolitique. Ce qu’il devait être, au fond. Entre les deux. Bon gars, le plus généreux des hommes, mais trop insécure pour ne pas se méfier d’abord de tout, et de tout le monde.

Johnny en 1982 I AFP

Grisaille, grisaille

 

Ses copains du banc, square de la Trinité, avaient souvent très vite basculé à droite, comme le chanteur Jean-Jacques Debout. Johnny était de droite plutôt parce qu’il avait donné les clés de sa vie à un show-biz de droite. Jeune chanteur, il avait grandi, rive droite, et avait fort peu fréquenté l’autre rive. Il était naturellement allé habiter à l’ouest de Paris, puis dans les Hauts-de-Seine, où vivaient les filles qui l’avaient éconduit, adolescent. Sylvie Vartan aussi. Ils avaient roulé en Rolls, commandement placé en tête de liste des revanches sur le sort.

Tout au bout d’une vie, il restait difficile de connaître ses idées. Il avait chanté pour une campagne électorale de Jacques Chirac, et mal lui avait pris de se laisser inviter au Fouquet’s, le jour de l’intronisation de Nicolas Sarkozy, en 2007. Disons: anar à la scène, conservateur à la ville, par les images de son train de vie, et tout cela aussi paraissait aller à des fans qui, eux aussi, à en croire les études sociologiques et les résultats de bien des élections, pourraient avoir glisser vers la droite. Leur province, toujours, progressivement délaissée, villes moyennes, campagnes, exodes obligés des jeunes vers les métropoles… «L’autre France» est son dernier nom en date, où sont d’abord les fans de Johnny. Galères de rockers: il s’était tué à le répéter, et ils avaient opiné. Leur deuil de lui s’annonce sûrement difficile, dans une atmosphère déjà bien grise.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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