Monde

La guerre de Donald Trump contre les médias mainstream n'est plus amusante, mais dangereuse

Max Boot, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.11.2017 à 16 h 42

Les assauts du président américain contre la vérité ne sont pas une distraction, mais une obsession.

Donald Trump à St. Charles (Missouri), le 29 novembre 2017 | Whitney Curtis / Getty Images / AFP.

Donald Trump à St. Charles (Missouri), le 29 novembre 2017 | Whitney Curtis / Getty Images / AFP.

Donald Trump a raison. Il y a bien une épidémie de fake news aux États-Unis. Sauf que c'est lui et ses partisans qui la propagent, pas ses adversaires politiques.

Grâce à un article du Washington Post publié le 27 novembre, la chose saute désormais aux yeux. On y apprend qu'un sbire de Trump, James O’Keefe, directeur du bien mal nommé «Projet Veritas», a essayé de berner ses journalistes en leur envoyant une femme affirmant être tombée enceinte de Roy Moore lorsqu'elle était adolescente et avoir avorté.

O’Keefe espérait que le journal publie l'info pour pouvoir ensuite le tourner en ridicule et remettre en question la crédibilité des accusations d'attouchements sexuels sur mineures portées contre le candidat au poste de sénateur d'Alabama. Sauf que le Washington Post n'est pas tombé dans le panneau, prouvant par la même occasion le sérieux de ses équipes.

Théories du complot retweetées à ses 43,5 millions de followers

Ce n'est pas la première fois qu'O’Keefe se lance dans ce genre de machination débile, censée révéler les biais gauchisants de divers médias. À ce jour, sa plus grande réussite est d'avoir fait les poches de gogos conservateurs –qui auraient bien mieux employé leur argent à apprendre les bases du journalisme à leurs plus jeunes recrues.

Mais O’Keefe ne représente qu'une petite partie de l'industrie des fake news, où l'on compte aussi Infowars, Breitbart ou Fox News. Y circulent des théories du complot démentes, comme celle voulant que le piratage du Comité national démocrate (DNC) ne soit pas le fait des Russes, conformément aux conclusions des renseignements américains, mais d'un employé du DNC, Seth Rich, mort comme par hasard avant de pouvoir s'expliquer.

D'autres partisans de Trump sont même allés encore plus loin, en affirmant que Hillary Clinton était à la tête d'un réseau pédo-sataniste camouflé dans une pizzeria de Washington –une fausse rumeur qui aura poussé un habitant de Caroline du Nord à débarquer dans le restaurant en question avec un fusil d'assaut semi-automatique tout à fait réel.

Trump en personne contribue à alimenter le mouvement perpétuel de cette machine à foutaises lorsqu'il affirme que Barack Obama l'a mis sur écoute ou que Hillary Clinton a fait don de l'uranium américain à la Russie. Aucune de ces déclarations ne comporte le début d'un commencement de vérité, mais cela n'empêche pas la chambre d'écho trumpienne de les diffuser comme parole d'évangile.

Et Trump de flatter ses mignons en retweetant leurs délires à ses 43,5 millions de followers. Samedi, il a ainsi remercié un site, MagaPill, robinet à conspirations pour neuneus avec ses histoires d'«attentats sous fausse bannière», de «trafic d'organes» et autres «machines à tremblements de terre». Comme le fait remarquer ThinkProgress: «Quelques heures avant d'être adoubé par Trump, MagaPill postait une vidéo de Liz Crokin, l'une des figures du Pizzagate. Dans la vidéo, Crokin affirme qu'Anthony Weiner aurait sur son ordinateur portable une sex-tape où l'on voit Hillary Clinton en compagnie d'une mineure.»

Mercredi matin, Trump est descendu encore plus bas en retweetant des vidéos postées par un leader fasciste britannique, censées montrer des horreurs commises par des musulmans.

Toutes les vidéos sont haineuses et une d'entre elles, au moins, est bidon. Le soi-disant «migrant musulman» que l'on voit tabasser un «jeune Hollandais en béquilles» n'était ni migrant, ni musulman. Évidemment, Trump ne s'est pas fatigué à vérifier ses sources avant de disséminer une telle propagande hostile aux musulmans. Et comme si cela ne suffisait pas, Trump n'a pas hésité à insinuer que l'animateur télé Joe Scarborough avait commis un meurtre lorsqu'il était député, étant donné qu'une femme est morte de causes naturelles dans sa circonscription il y a seize ans.

Des tyrans rassérénés par les paroles de Trump

Les assauts répétés de Trump contre la vérité sont le pendant naturel de son hostilité aux médias mainstream (MSM), qui tentent de dire la vérité du mieux qu'ils peuvent. Dans la bouche de Trump, la presse libre est devenue «l'ennemie du peuple américain».

Le président s'en est pris très violemment à plusieurs journalistes comme Megyn Kelly et Mika Brzezinski ou à des publications qu'il affuble de surnoms dépréciatifs –la «ruine» du New York Times, le «Washington Post-Amazon».

Le 25 novembre, c'est CNN qui a été l'objet de sa fureur lors de son déplacement en Asie «@FoxNews est BIEN PLUS important que CNN aux États-Unis, mais en dehors, CNN International reste une source majeure d'informations (fausses) et représente très mal notre Nation AU MONDE. À cause d'eux, le monde extérieur ne voit pas la vérité!»

À la vitesse grand V, Trump est en train de dézinguer le rôle traditionnellement assigné à l'Amérique, gardienne de la liberté de la presse et de la liberté d'expression dans le monde. Il parle comme un tyran et même s'il n'en a pas les pouvoirs, aux quatre coins de la planète, les tyrans sont rassérénés par ses paroles.

Quelques heures avant le tweet de Trump, Vladimir Poutine promulguait une loi exigeant que certains médias américains, comme CNN International, soient désignés comme des «agents de l'étranger». Des représailles contre la décision du Département de la justice américaine forçant RT, organe de propagande du Kremlin, à se déclarer comme agent de l'étranger aux États-Unis. Comme d'autres despotes, Poutine brûle d'effacer la distinction entre médias indépendants et médias d’État, entre vérité objective et ligne officielle du parti. Et Trump l'aide à réaliser ses objectifs pernicieux.

Trump aura trouvé une autre oreille attentive en Égypte où, comme en Russie, un régime dictatorial jette régulièrement des journalistes en prison. Dimanche, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères égyptien tweetait: «Comme d'habitude, couverture déplorable de @CNN sur la tragédie du Sinaï aujourd'hui. Le présentateur s'éternise davantage sur les journalistes qui ne peuvent pas accéder à la région qu'aux gens qui ont perdu la vie!!!»

L’Égypte met en effet un point d'honneur à ne pas laisser entrer les journalistes dans la péninsule du Sinaï, histoire que les violences de l'armée sur la population soient passées sous silence. Et Trump n'y voit sans doute aucun problème.

Max Boot
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