Culture

Les films que vous ne verrez jamais: la malédiction de «La Conjuration des imbéciles»

Michael Atlan, mis à jour le 04.12.2017 à 10 h 08

Les plus grands auteurs d'Hollywood se sont cassés les dents sur l'adaptation du chef-d'oeuvre de la littérature américaine signé John Kennedy Toole. Pendant trente-cinq ans, entre décès prématurés et catastrophe naturelle, le sort s'est acharné sur ce projet que certains n'ont pas hésité à qualifier de «maudit».

Will Ferrell : Alberto E. Rodriguez / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP // Zach Galifianakis : Frederick M. Brown / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Will Ferrell : Alberto E. Rodriguez / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP // Zach Galifianakis : Frederick M. Brown / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

«Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui», lit-on en épigraphe de La Conjuration des imbéciles.

Cette citation de Jonathan Swift, Ignatius J. Reilly, l’anti-héros du roman, et son créateur, John Kennedy Toole, se l’étaient appropriée. Dans Ignatius, l’érudit et égocentrique misanthrope de 140 kg vivant chez sa mère arthritique et alcoolique à la Nouvelle-Orléans, il y avait ainsi beaucoup de John, l’enseignant persuadé d’avoir écrit un chef-d’œuvre malgré les rejets systématiques du monde de l’édition.

Mais seul l’un d’eux est mort d’y avoir trop cru. Toole, affligé par les refus, se suicidera en 1969 à l'âge de 31 ans, laissant derrière lui ce qui deviendra onze ans plus tard, grâce à la volonté de sa mère, un des grands chefs-d’œuvre de la littérature américaine. Depuis, c’est comme si l’ombre de l’auteur maudit planait sur ceux qui se risquaient à y toucher.

Car l’histoire de l’adaptation au cinéma de La Conjuration des imbéciles raconte ce que beaucoup, acteurs, scénaristes et réalisateurs de renom, n’ont pas hésité à appeler une malédiction. Après tout, Ignatius J. Reilly le disait lui-même: «Il n’est pas un seul tâcheron de plume, aussi médiocre et pressé soit-il, qui oserait écrire aussi minable mélo.»

Le déclic du Pulitzer

 

Cette histoire commence en 1980. Scott Kramer, un jeune cadre de la 20th Century Fox reçoit au courrier un livre au nom étrange. Il est le seul à Hollywood. L’éditeur, Louisiana State University Press, n’est qu’une maison d’édition universitaire: elle ne publie, habituellement, que les thèses de ses étudiants ou les recherches de ses professeurs. Mais Kramer, avec une lettre à entête de la Fox, leur avait, un jour, commandé un livre sur la flore de Louisiane pour offrir à sa mère. Involontairement, il s’était donc retrouvé être le seul contact à Hollywood d'un éditeur qui, pour la première fois, publiait de la fiction.

Il mettra plusieurs semaines à ouvrir le livre mais quand il se décidera à s’y plonger, il ne le lâchera plus. En fait, Kramer n’a pas lâché La Conjuration des imbéciles pendant plus de trente-cinq ans. Passionné comme la jeunesse peut l'être, le jeune homme alors âgé de 23 ans se met à faire le tour des studios, la moitié du petit millier d’exemplaires imprimés par LSU Press sous le bras. Évidemment, la plupart ont probablement fini à la poubelle, comme autrefois les manuscrits envoyés par Toole aux maisons d’éditions.

Car ce n’est qu’un an plus tard, avec le couronnement du roman par un Prix Pulitzer, qu’Hollywood commence à se captiver pour les hilarantes aventures d’Ignatius J. Reilly. Forcément. La prestigieuse récompense a, après tout, été attribuée, avant lui, à Autant en emporte le vent, Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, Ouragan sur le Caine, Les Raisins de la colère ou La Splendeur des Amberson qui ont tous été de grands succès publiques et/ou critiques au cinéma.

Autant en emporte le vent

Belushi, comme une évidence

 

Surtout, ce n’est pas tous les jours qu’il est attribué à un livre «drôle». Le roman de John Kennedy Toole, provoquant, irrévérencieux, grossier, rempli jusqu’à saturation d’un presque terrifiant humour noir arrive à point nommé, à une époque où la comédie américaine est en pleine effervescence. Cet humour sans limite est du pain béni pour cette nouvelle génération d’auteurs et comédiens venus du théâtre d’improvisation qui déferlent alors sur Hollywood grâce au «Saturday Night Live» aux États-Unis et à «SCTV!» au Canada.

Membre de la troupe d’improvisation Second City à Toronto et scénariste d’American College et réalisateur de Caddyshack, deux des comédies les plus cultes et débridées de cette fin d’années 1970, Harold Ramis est ainsi le premier à saisir le potentiel de La Conjuration des imbéciles au cinéma. Surtout, il voit immédiatement qui pourrait incarner Ignatius J. Reilly. C’est presque une évidence, en fait.

«Scene stealer» d'American College, John Belushi, avec son humour très physique de l’excès et son physique tout en rondeur, est l’acteur idéal. Membre de Second City à Chicago, le comédien s’est rapidement imposé comme une incontournable figure du «Saturday Night Live» grâce à son personnage de Samouraï Futaba et comme une indéniable star de cinéma grâce au succès des Blues Brothers. Le rendez-vous est donc pris.

L'overdose

 

«Il a adoré le livre», disait Bernie Brillstein, son ancien manager, au Wall Street Journal en 1999. L’acteur est si motivé qu’il demande même au scénariste du Lauréat, Buck Henry, un fréquent invité du «SNL», d’écrire le scénario. Sans succès:

«J’ai activement voté contre. Le livre mélange deux tons qui ne vont pas ensemble: la satire sociale et le style du sud américain», lui a répondu Henry.

Pas assez pour faire renoncer l’acteur. Au début de l’année 1982, c’est acquis: La Conjuration des imbéciles se fera avec Harold Ramis derrière la caméra et John Belushi devant. Le comédien Richard Pryor et l’actrice Ruth Gordon (Harold & Maude) complètent l’affiche dans les rôles respectifs de Burma Jones, le sage portier du club de strip-tease Night of Joy et d’Irène Reilly, la mère arthritique et alcoolique de Ignatius. Un rendez-vous est fixé au 8 mars 1982 au studio Universal pour signer le contrat.

Il ne s’y présentera jamais. Le 5 mars, il est retrouvé mort au Château Marmont d’une overdose de cocaïne et d’héroïne. Et cinq mois plus tard, comme un acharnement du sort, c’était la directrice de la commission du cinéma de Louisiane, Jo Beth Bolton, qui était assassinée par son mari. Elle était celle qui devait autoriser le tournage du film à la Nouvelle-Orléans. Affligé, Scott Kramer doit se résoudre à abandonner les droits du roman qu’il n’a pu acheter que pour un an seulement.

«Pas assez fou»

 

La passion du jeune homme, son acquéreur suivant la troquera pour de l’argent. Beaucoup d’argent. John Langdon, un entrepreneur texan qui a fait fortune dans le pétrole, achète les droits du roman avec la ferme intention de relancer le projet… et donc le casting.

Comme disait la scénariste (débutante) engagée sur le projet, Maidee Walker, «j’ai déjeuné avec tous les gros acteurs d’Hollywood». Parmi eux, le comédien Jonathan Winters, de la série Mork & Mindy, a les faveurs de Langdon mais, à 56 ans, il est déjà beaucoup trop vieux pour jouer le trentenaire Ignatius. John Candy, comme Belushi un transfert de Second City, sera, lui, jugé «pas assez fou». Même Josh Mostel, qui jouait le rôle de Belushi dans la série adaptée d’American College, est envisagé.

Josh Mostel

Mais le projet stagne. Il passe de mains en mains, de studios en studios, de producteurs en producteurs, de scénaristes en scénaristes, chacun tentant d’y mettre sa patte, son style, sa vision. Pour le meilleur et surtout pour le pire.

Les deux règles de la comédie

 

Car malgré le Pulitzer, Hollywood, comme à son habitude, ne fait guère d’égard pour l’œuvre originale. Déjà, en 1982, Harold Ramis avait l’intention de transposer l’action à l’époque moderne pour en faire une véritable comédie, comme il l’expliquait dans le livre d’interviews And Here’s The Kicker en 2009:

«La Conjuration violait une des règles de base de la comédie au cinéma, comme le disait le producteur Michael Shamberg (Ghost World et Pulp Fiction). La comédie marche de deux façons. Soit vous avez une personne normale dans une situation extraordinaire, soit vous avez une personne extraordinaire dans une situation normale. Et La Conjuration parlait d’une personne extraordinaire dans une série de situations extraordinaires. (...) La seule façon de faire La Conjuration avec succès aurait été de faire travailler Ignatius Reilly comme contrôleur aérien ou un boulot de ce genre afin de le mettre dans une situation vraiment rigide et normale et de laisser la sensibilité de ce type rebondir contre les murs.»

Plus tard, le producteur Mike Medavoy, chez Orion Pictures, ira même jusqu’à suggérer d’amincir Ignatius pour séduire les fans d’aérobics. John Waters, lui, voit l’anti-héros comme le rôle parfait pour son égérie travestie, Divine. Quant au comédien anglais Stephen Fry, soutenu par le producteur de Paramount Scott Rudin (La Famille Addams, Sister Act, Truman Show etc.), il imagine une version très méta en combinant l’histoire de John Kennedy Toole à celle de son personnage.

«Ça ne se fera jamais»

 

En fait, le seul défenseur de l’oeuvre originale reste Scott Kramer, le premier champion de l’adaptation au cinéma de La Conjuration des imbéciles qui n’a jamais abandonné l’idée de revenir sur le projet. Lui considère que, malgré les évidents traits comiques du roman, il y a d’abord un film dramatique en son cœur. Alors, à la faveur du réalisateur Steven Soderbergh, à qui Rudin a aussi demandé un script, le désormais trentenaire revient pour, ensemble, travailler à redonner du sens aux mots du roman dans un scénario qu’ils vont tenir à bout de bras pendant dix ans, y compris devant les tribunaux.

C’est ce script qui séduira Chris Farley, la star du «Saturday Night Live» également un ancien de Second City. Malgré son personnage d’homme-enfant à des lustres de la misanthropie de Reilly, il avait réussi à séduire le studio et était sur le point de signer pour le rôle. Mais comme Belushi avant lui, Farley décèdera d’une overdose médicamenteuse et de cocaïne en 1997, à seulement 33 ans.

Retour au point de départ avec, par-dessus tout, une réputation grandissante de film maudit.

«Ça ne se fera jamais. (...) Certains des plus grands réalisateurs de ce monde ont essayé de faire ce film et je ne sais pas s’il se fera un jour. Peut-être qu’il ne vaudrait mieux pas», résumait John Waters dans les colonnes du journal local de la Nouvelle-Orléans, Gambit.

Pourtant, régulièrement, le projet revient sur le devant de la scène. Régulièrement, Variety ou Hollywood Reporter annonce que La Conjuration des imbéciles va arriver sur les écrans. Avec une variable. Toujours la même. Dès qu’un comédien avec de l’embonpoint commence à faire parler de lui et à accumuler les millions de dollars au box-office, le projet revient sur la table. Comme disait Bernie Brillstein, l’ancien manager de John Belushi, «je n’ai jamais connu un comédien qui ne voulait pas devenir un acteur dramatique».

La tentation cartoon

 

En 2004, à partir du scénario de Soderbergh et Kramer et en pleine renaissance de l'humour américain (grâce, notamment, à Judd Apatow), le film est relancé avec un casting de rêve composé de Will Ferrell dans le rôle d’Ignatius, Lily Tomlin, Mos Def, Drew Barrymore et Olympia Dukakis, sous la direction de David Gordon Green, alors un petit génie du cinéma indépendant avec des films acclamés comme George Washington, L’Autre Rive et All The Real Girls qui passera à la comédie grâce à Délire Express avec Seth Rogen et James Franco.

Mais encore une fois, le projet tombe à l’eau. Il est passé dans tellement de mains que la politique l’a emporté sur l’artistique. Jamais un bon signe dans une industrie dont le seul carburant est l’égo.

«Le micmac des droits –partagés entre Miramax, Paramount, et de nombreux producteurs– a mis un poids sur le projet qui n’était pas créativement sain. Le scénario de Scott Kramer et Steven Soderbergh faisait justice au roman et fournissait un éclairage cinématographique très sain à ces excentriques personnages, mais il ne correspondait pas à beaucoup de clichés sur la sensibilité des studios américains modernes. J’imagine que la difficulté allait au-delà du micmac politique et de la paperasse et venait aussi de la façon dont je voulais faire le film. Je crois en la fondation dramatique soulignée par la comédie de ces personnages et je ne suis pas intéressé par la version cartoonesque qui a été souvent poussée», disait ainsi le réalisateur dans une interview donnée trois mois seulement avant que l’ouragan Katrina pose son empreinte meurtrière sur la Nouvelle-Orléans où devait naturellement se tourner le film.

Entre des acteurs morts prématurément, un ouragan et le tout Hollywood qui se déchire, le fantôme de John Kennedy Toole planerait-t-il sur ce film maudit? Chercherait-t-il, d’outre-tombe, à protéger une œuvre qui lui a, après tout, coûté la vie? Certains, qui ont souffert plus que d’autres aux mains de Ignatius J. Reilly, sont prêts à y croire. À Vulture, Steven Soderbergh, pourtant celui qui a le plus respecté les mots de Toole, n’hésitera pas, ainsi, à déclarer en 2013 «que le projet est maudit», que même en étant «pas prompt à la superstition, ce projet a un mauvais mojo».

Bad trip

 

Une bien mauvais augure pour les derniers en date à s’y risquer. Car avec le succès de la trilogie Very Bad Trip, c’est Zach Galifianakis qui, à son tour, a été annoncé, en 2012, dans la peau d’Ignatius J. Reilly sous la direction de l’anglais James Bobin (Flight of the conchordsLes Muppets, le retour). Il est évident que le rôle irait comme un gant à celui qui a basé ses plus célèbres routines sur le malaise et des personnages odieux et infects. Mais cinq ans (et un régime) plus tard, le projet n’a plus jamais refait parler de lui.

Alors, peut-être serait-il temps de laisser John Kennedy Toole reposer en paix et laisser les gens découvrir ses mots par eux-mêmes, dans une librairie ou une bibliothèque, comme des dizaines millions d’autres avant eux? Ne serait-il pas temps de prendre exemple sur Charlie Kaufman qui, n’arrivant pas à adapter le livre de Susan Orlean Le Voleur d’orchidée, écrivait à la place un scénario sur son expérience traumatisante pour en écrire l’adaptation? Après tout, le résultat, Adaptation, lui a valu une nomination aux Oscars.

Peut-être est-elle là la vraie histoire de cinéma? Peut-être le vrai héros de cinéma n’est-il pas Ignatius J. Reilly mais Scott Kramer, ce jeune cadre dont la vie allait être bouleversée par un mystérieux livre reçu au courrier?

Peut-être. À moins que l’ère Trump, qui a mis très concrètement en pratique la conjuration des imbéciles, ne réveille à nouveau l’intérêt des vautours.

 

Michael Atlan
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