Monde

Comment le New York Times s'est retrouvé accusé de sympathiser avec les néonazis

Claire Levenson, mis à jour le 04.12.2017 à 14 h 03

Le portrait jugé trop gentil d'un néonazi de l'Ohio a lancé un débat: comment écrire sur la banalité des extrémistes sans les rendre trop sympathiques?

Des suprémacistes blancs lors d'une manifestation dans le Tennessee le 28 octobre 2017. SCOTT OLSON / AFP

Des suprémacistes blancs lors d'une manifestation dans le Tennessee le 28 octobre 2017. SCOTT OLSON / AFP

Le 25 novembre, le New York Times a publié le portrait de Tony Hovater, un néonazi de 29 ans qui vit dans l'Ohio avec sa femme Maria, ses quatre chats et sa collection de livres sur Hitler et Mussolini. Hovater, que le journaliste décrit comme «poli et discret», est fan de la série Seinfeld, mais aussi du fascisme, qu’il juge préférable à la démocratie. Il pense que le chiffre de six millions de juifs morts pendant la Seconde Guerre mondiale est exagéré et qu’Hitler était juste quelqu’un «qui se battait pour son peuple».

Le journaliste Richard Fausset utilise une abondance de petits détails du quotidien –Hovater fait sauter de l’ail avec du piment pour les pâtes, il a reçu un couteau à ananas pour son mariage, il aime bien la série Twin Peaks– pour tenter d’illustrer la banalité du mal. Le tout est couronné par une série de photos de sa vie en banlieue: comme tout le monde, ce néonazi fait ses courses au supermarché.

 

 

De batteur heavy metal à néonazi

 

 

 

L'idée de l'article était de souligner le fossé entre la normalité du quotidien d’Hovater, et le fait qu’il s’agit aussi d’un des fondateurs du Parti Traditionaliste des Travailleurs, une organisation qui se revendique du national socialisme et dont les membres ont défilé avec des flambeaux à Charlottesville cet été.

Hovater pense que les Blancs sont menacés aux États-Unis et que l’élection de Donald Trump a, enfin, permis de créer un espace d’expression pour les gens comme lui. Sur Facebook, il a écrit que le monde serait probablement meilleur si les nazis avaient gagné la Seconde Guerre mondiale et il participe régulièrement au podcast Radio Aryan (radio aryen). 

Se doutant que le sujet était délicat, l’auteur du papier avait écrit une sorte de préface publiée dans le même numéro du journal, dans laquelle il explique qu’il a essayé de comprendre le parcours de Hovater, passé de musicien heavy metal vaguement gauchiste à libertarien et enfin néonazi, mais qu’il n’avait pas obtenu de réponse satisfaisante: juste «un vide».

Une vision trop complaisante?

 

Dès que l’article a été publié en ligne, une vague d’indignation s’est emparée des réseaux sociaux: le New York Times s’est retrouvé accusé de faire la promotion du néonazisme et plusieurs personnes ont juré d’annuler leur abonnement. 

«C’est quoi ce bordel New York Times? Cet article fait plus pour normaliser le néonazisme que rien d’autre que j’ai lu depuis longtemps», a tweeté le journaliste de FiveThirtyEight Nate Silver.

Une éditrice du Washington Post a écrit que le quotidien donnait trop de place aux néonazis et pas assez aux victimes de leurs idéologies, et une humoriste a tweeté que les nazis qui avaient massacré sa famille eux aussi avaient «de bonnes manières»

Le journaliste canadien Daniel Dale s’est énervé:

«Mais bien sûr, laissons les nazis dire dans le New York Times que les juifs dirigent la finance et les medias, pourquoi pas.» 

Pourtant, était-ce vraiment la responsabilité de l’auteur de préciser plusieurs fois au cours de l’article que les déclarations de Hovater étaient racistes et antisémites? Alors qu’il est déjà décrit comme un nationaliste blanc qui approuve Hitler et pense que les Noirs et les Blancs doivent vivre séparés?

«Ridiculeusement exagéré»

 

Cette indignation semble présupposer que décrire une idéologie raciste revient à en faire la promotion. Ira Glass, le fondateur de l’émission de radio This American Life, a soutenu le New York Times:

«Cet article ne normalise pas le mec. Il s'agit plutôt d'une tentative de souligner la normalisation de gens qui ont des idéologies racistes dans notre pays, ces nazis qui vivent traquillement et citent Seinfeld… J’ai bien compris que le journaliste ne soutenait pas les idées de son sujet et je pense que la majorité des lecteurs comprendrait aussi.»

Dans Tablet, Liel Leibovitz souligne que ce genre d'article sur la radicalisation –par exemple les papiers qui tentent d'expliquer pourquoi quelqu'un bascule dans le terrorisme islamiste– est assez commun dans les médias et qu'il est donc absurde de tant s'offusquer de la description du néonazi.

Mais ce genre de commentaire était minoritaire et l’editeur du New York Times a dû écrire un communiqué d'explications et d'excuses:

«Nous reconnaissons qu'on peut être en désaccord sur la façon de raconter ces histoires désagréables. Mais nous pensons qu'il est incontestable qu'il faut passer plus de temps, pas moins, à examiner les recoins les plus extrêmes de la vie américaine». 

Interrogé plus tard sur la question, Dean Baquet, le rédacteur en chef du New York Times, a parlé d'une réaction «ridiculeusement exagérée» de la part des lecteurs.

Un contexte historique

 

Le débat lancé par cet article montre à quel point les interprétations de ce qui «fait le jeu» des suprémacistes blancs peuvent diverger. Pour Shane Bauer de Mother Jones, il est important de montrer la banalité de ce genre de néonazi:

«Les suprémacistes blancs sont des Blancs normaux et c'est comme ça en Amérique depuis 1776. On va continuer à avoir des problèmes si on ne comprend pas ça.» 

Mais pour d'autres journalistes, dont Jamelle Bouie de Slate.com, c'est justement parce que les suprémacistes blancs sont des gens «normaux» depuis longtemps aux États-Unis que l'article est superficiel et raté: il ne replace pas le racisme américain dans son contexte historique. Il fait comme si Hovater était l'exception.

Dans The Atlantic, Yoni Applebaum rappelle qu'en 1963, dans une banlieue non loin de celle où vit Hovater, une famille noire qui avait voulu s'installer dans un quartier blanc avait été tellement menacée et harcelée qu'elle avait été forcée de partir. Ce détail est certes très intéressant, mais on peut objecter que pour un papier court dans un quotidien, il n'était pas évident que le journaliste doive inclure un analyse du suprématisme blanc à travers l'histoire de l'Ohio.

Représailles

 

Déjà en 2016, lorsque l’alt-right avait commencé à être médiatisée, le magazine Mother Jones avait été vivement critiqué pour avoir utilisé le mot élégant («dapper» en anglais) dans le titre d’un article sur le suprémaciste blanc Richard Spencer. (Un mot qu'ils avaient effacé suite à l'indignation générale). 

Le journal avait été accusé de vouloir rendre glamour ce mouvement, alors que le but était juste de souligner que la nouvelle vague de suprémacistes blancs avait un visage différent: pas des skinheads tatoués qui appellent à la violence, mais des jeunes racistes qui ont fait des études prestigieuses et veulent influencer la Maison-Blanche. Mother Jones, un magazine très à gauche, s'était aussi retrouvé accusé de faire le jeu des néonazis. Pareil pour le Los Angeles Times, qui avait eu le malheur de publier une photo de Spencer avec ses lunettes Ray-Bans, trop glamour.

Malgré les acusations à l'encontre du New York Times d'avoir trop humanisé le néonazi de l'Ohio, les choses se sont plutôt mal terminées pour lui. À la suite de l'article, des gens ont retrouvé le restaurant où il travaillait et menacé les employés sur les réseaux sociaux. Le propriétaire de l'établissement, qui a dit ne pas avoir été au courant de l'idéologie de Hovater, l'a licencié (ainsi que sa femme et son beau-frère) afin de protéger la sécurité de ses employés.

Une réponse contre-productive?

 

Depuis, les Hovater vivent chez un ami et songent à déménager. Ses amis néonazis ont lancé un campagne de crowdfunding pour les aider, et ils accusent les «communistes et les antifas» d'avoir orchestré ce harcèlement. Comme le site de financement participatif GoFundMe interdit les suprémacistes blancs, ils ont lancé leur campagne sur GoyFundMe (avec le mot «goy», soit non-juif, pour remplacer «go»). En moins de 24 heures, ils avaient récolté 8.600 dollars.

Sur Twitter, le journaliste Robby Soave de Reason se demande si cette fin était bien souhaitable:

«D'un côté, la pression sociale et la stigmatisation peuvent permettre de décourager le mal. De l'autre côté, je ne pense pas que la perte de son emploi et les menaces de mort feront que cette personne répréhensible changera d'avis en ce qui concerne ses points de vues haineux.»

Claire Levenson
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Journaliste
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