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Est-il plus juste et efficace de sélectionner les étudiants à l'université ou de laisser faire le hasard?

Pierre Rondeau, mis à jour le 29.11.2017 à 16 h 04

Fini le mystérieux algorithme du site APB, place maintenant à une forme de sélection light des bacheliers par les universités qui édicteront certaines compétences attendues au préalable. Décriée à gauche comme à droite, la réforme va-t-elle dans le sens d'une plus grande justice et d'une meilleure efficacité?

CHARLY TRIBALLEAU / AFP

CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Après les déboires des admissions post-bac de la rentrée universitaire, où des milliers de lycéens et lycéennes s’étaient retrouvées sur le carreau, le gouvernement a décidé de remettre à plat tout le processus.

Avant, une fois le bac en poche, les futurs étudiants et étudiantes s’inscrivaient sur le site APB, sélectionnaient les différentes filières voulues et laissaient faire un mystérieux algorithme, chargé de dispatcher les 800.000 personnes inscrites, lors d’une grande loterie nationale. Peu importe le niveau, peu importe le parcours lycéen, tout le monde avait la même chance d’obtenir sa formation, seul comptait la force du destin.

Dorénavant, avec le «plan étudiant», présenté par le Premier ministre Édouard Philippe le 22 novembre dernier, les choses sont déconstruites. Fini le tirage au sort, les universités françaises pourront «sélectionner» les élèves ayant obtenu leur bac non pas en fonction de leur niveau mais en fonction de leur parcours. Les bacheliers S seront prioritaires dans les filières scientifiques, les bacheliers ES dans les sciences humaines et les bacheliers L dans les arts et les lettres.

Un choix politique

 

Pour les défenseurs de la démocratisation du savoir, cette réforme est une attaque à l’idéal égalitariste franco-français. Sitôt la mesure annoncée, le syndicat étudiant de gauche, l’Unef, a condamné «des mesures qui menacent le libre accès à l’enseignement supérieur de toute une génération, remettant en cause les protections collectives des jeunes. (...) Au lieu de chercher à ouvrir le champ des possibles post-bac pour l’ensemble des jeunes, au lieu d’investir suffisamment dans les universités et de garantir un revenu pour permettre aux étudiants et aux étudiantes d’avoir les conditions d’études et de vie leur permettant de réussir, le gouvernement veut imposer des choix d’orientation aux jeunes, ou pire, refermer les portes de l’université».

Côté politique, même discours. Benjamin Lucas, président du Mouvement des jeunes socialistes, a regretté que «le système reproduise encore les inégalités et laisse trop souvent les sélections sociales, géographiques, économiques et parfois psychologiques déterminer le destin de chacune et de chacun». Pour lui, l’avantage d’un tirage au sort permettait d’effacer le déterminisme social et de placer tous les individus au même niveau, quel que soit leur parcours et leur origine.

À droite, la charge est équivalente. Plusieurs responsables du parti Les Républicains ont critiqué un plan étudiant «pas assez ambitieux et niant le principe de la méritocratie républicaine». Pour eux, c’est un «manque de courage politique», un «inadmissible recul» et une «occasion gâchée». Ils mettent en avant ces exemples où un bachelier avec 10 de moyenne pourra prendre la place d’un autre, même si ce dernier a obtenu le bac avec mention très bien.

Un modèle parfait?

 

Mais n’existerait-il pas un système qui convienne aux deux philosophies, un moyen permettant de satisfaire l’idéal de méritocratie par la sélection et celui d’égalitarisme par le tirage au sort?

Aux États-Unis, le psychologue Barry Schwartz a, dès 2008, proposé aux grandes universités américaines l’idée d’abandonner la complexe sélection élitiste et de passer par une grande loterie pour tous ceux qui présenteront un niveau scolaire suffisamment élevé. Cité par Malcom Gladwell, dans son livre Tous winners!, il souhaite passer par un premier écueil, où les universités «diviseront les gens en deux catégories, assez bons et pas assez bons» puis termineront par un tirage au sort. «Ceux qui sont assez bons, on met leurs noms dans un chapeau. Et ceux qui ne sont pas assez bons, on les refuse.»

Schwartz cite l’exemple d’Harvard, en 2008, qui a reçu 30.000 candidatures. Lors des tests d’admission, 3.300 ont obtenu la note maximale mais seulement 1.600 dossiers ont été retenus. Comment l’université a-t-elle fait pour les différencier? Comment a-t-elle eu la garantie de choisir les meilleurs des meilleurs? Harvard est forcément passé par un tirage au sort.

En généralisant, cela permettra, d’après Barry Schwartz, d’effacer les handicaps sociaux tout en garantissant l’élitisme du savoir. Les facs conserveront les meilleurs élèves sans aucune forme de discrimination sociale, économique ou culturelle.

La valeur ajoutée de l'intelligence n'est pas illimitée

 

Cette théorie part d’un principe édicté dans les années 1960 par le psychologue américain Lewis Terman, dans son livre Genetic Studies of Genius. Ce spécialiste du quotient intellectuel a, dès les années 1920, étudié les «supers-génies» sur le territoire américain. Avec l’aide d’une importante équipe universitaire, il a parcouru tout le pays pendant quarante ans et a suivi, de l’école primaire à l’âge adulte, 1.470 enfants sur 250.000 étudiés dont le QI dépassait largement les 140. La moyenne de son échantillon approchait d’ailleurs des 170, ce qui faisaient de ces enfants tout simplement des «génies» (la moyenne humaine tourne autour de 100 et Einstein présentait un QI de 140).

Le postulat de départ était que ces derniers allaient tout réussir, faire les meilleures universités possibles et obtenir des postes qualifiés à très haute responsabilité, à très haut salaire. Terman prédisait même qu’il y allait avoir une très forte proportion de prix Nobel dans son échantillon.

Résultat? Un flop total. «En majorité, ces génies menèrent des carrières qu’on ne pouvait qualifier que d’ordinaires, et un nombre étonnant d’entre eux ont abouti à des carrières ratées. Il n’y a pas eu de prix Nobel dans les rangs.» Pour Terman, «l’intellect et la réussite sont loin d’obéir à une corrélation parfaite». Il évoque même des cas de prix Nobel qui n’avaient pas réussi à intégrer son échantillon, comme William Shockley ou Luis Alvarez, qui n’avaient eu  que» 130 au test d’intelligence.

En fait, il existerait un seuil à l’intelligence. Un peu comme en basket, où il est important d’être grand mais passé un cap, 1m90 disons, ça ne sert plus à grand-chose d’être de plus en plus grand, la valeur ajoutée de l’intelligence est stagnante une fois un niveau atteint. Pour Malcom Gladwell, «les gens sont d’un niveau équivalent une fois qu’ils ont atteint un point précis, une fois qu’ils sont tous au-dessus du seuil. Ils sont suffisamment intelligents».

«Les différences de QI dans la partie supérieure de l’échelle ont des implications beaucoup moins importantes tant sur le plan de la réussite que du succès professionnel.»

Le mix sélection/loterie

 

Appliqué au cas français, cela signifierait qu’à partir d’un certain point, disons 14 voire 15 de moyenne générale, tous les lycéens et lycéennes se valent, il n’y a plus d’intérêt à défendre la sélection voire l’élitisme. C’est même le tirage au sort et l’aléa qui devraient sévir ici. On sélectionnerait tous les candidats et candidates avec mention au bac et ensuite on passerait par la loterie afin d’effacer le déterminisme social et les inégalités de l’enseignement.

Un lycéen de Louis-le-Grand avec 16 au bac serait aussi bien considéré qu’un lycéen de François Villon, l’un des pires lycées de Paris. Plus de discrimination, plus de différenciation, plus de distinction.

Mais le débat ne s’arrête pas là. Se pose aussi la question des élèves qui n’auraient pas réussi à obtenir une mention au bac. Tout comme les moyens alloués à l’enseignement secondaire pour garantir une totale méritocratie. Des heures de discussion en perspective.

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (29 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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