Monde

Le mariage du prince Harry et de Meghan Markle peut-il sauver la monarchie anglaise?

Bérengère Viennot, mis à jour le 30.11.2017 à 11 h 12

Avec une future princesse américaine, métisse et divorcée, la famille royale a-t-elle trouvé le moyen de se refaire une virginité?

Le prince Harry et sa fiancée Meghan Markle à Kensigton Palace (Londres), le 27 novembre 2017 | Daniel Leal-Olivas / AFP.

Le prince Harry et sa fiancée Meghan Markle à Kensigton Palace (Londres), le 27 novembre 2017 | Daniel Leal-Olivas / AFP.

2018 sera une année faste pour la famille royale d’Angleterre. À moins d’un éventuel et infortuné enterrement (mais Élisabeth II bénéficie d’un patrimoine génétique apparemment propice à la longévité, sa maman étant morte à l'âge vénérable de 101 ans), elle n’aura que des raisons de se réjouir: un nouveau bébé et un mariage s’annoncent la même année. C’est les lecteurs de Gala qui vont être contents.

Ce délicieux anachronisme qu’est la famille Windsor, qu’on adore regarder de haut (appeler «Votre Majesté» et faire la révérence à une dame qui pourrait être la copine de maison de retraite de votre mamie, pour un Français, c’est saugrenu), accueillera cette année une nouvelle venue qui semble détonner, à première vue.

Meghan Markle, un grand pas vers le modernisme

D’abord, Meghan Markle —la fiancée du prince Harry, donc— est divorcée, ce qui évoque de fâcheux souvenirs aux ors de Buckingham: l’oncle d’Élisabeth, Édouard VIII, avait préféré renoncer à sa couronne plutôt qu’à la femme de sa vie, l’Américaine Wallis Simpson, qui en était à son second divorce et qu’il ne pouvait donc pas épouser.

Dans les années 1950, la sœur de la reine, Margaret, avait elle aussi voulu s’unir à un homme divorcé, Peter Townsend, ce que l’Église anglicane ne permettait (toujours) pas. Margaret avait plié et renoncé à son beau pilote (en réalité, elle aurait pu l’épouser à condition d'attendre ses 25 ans, de renoncer à son titre royal et à sa liste civile, mais l’amour a ses limites).

Harry, lui, ne sera obligé de renoncer à rien: l’Église anglicane s’est considérablement assouplie en la matière puisqu’en 2002, le synode de York a autorisé le remariage de personnes divorcées dont l’ex-conjoint était toujours vivant, ce qui a d’ailleurs permis à Charles et Camilla d’enfin convoler sans se mettre l’establishment à dos.

Meghan Markle est américaine; ses origines ne collent pas avec la tradition de la famille royale de piocher son conjoint ou sa conjointe dans un creuset de sang bleu (vous allez me dire que Kate Middleton était roturière. D’accord, mais elle était quand même très riche. Et franchement ça ne se voyait pas du tout, qu’elle venait du peuple, on l’aurait crue née avec une tiare sur la tête). Elle est actrice, principalement dans des séries télévisées: pas classe. Enfin, elle est métisse. Certes, officiellement, ce n’est absolument pas un inconvénient pour la pâlichonne famille royale, mais c’est tout de même un pas violent vers le réalisme et la modernité.

Malgré tout ce que Meghan Markle peut représenter de non-conventionnel, la famille royale l’accueille à bras ouverts. À croire que malgré la couronne et les cérémonies coincées en robe à paillettes, les Windsor entrent de plain-pied dans le XXIe siècle et se préoccupent enfin de ce qui peut plaire aux millions de citoyens qui les regardent vivre… et les financent.

À moins que Meghan Markle ne soit l’occasion rêvée pour la famille royale d’Angleterre de se refaire enfin une virginité. La fiancée est actrice? Après tout, Grace Kelly l’était aussi, et cela ne l’a pas empêchée d’être une princesse modèle. Et puis elle est très engagée dans l’humanitaire, ça ne vous rappelle personne?

Une manœuvre aussi habile qu’utile à la survie de la royauté

La famille royale, et tout particulièrement la reine, avait été très critiquée lors de la mort de Lady Diana, la mère du prince Harry, elle aussi très active dans le domaine humanitaire, au point que les fondations de la monarchie en avaient tremblé.

Froideur, indifférence, manque de cœur: le refus de la reine d’écourter ses vacances à Balmoral pour revenir à Londres et de placer un drapeau en berne à Buckingham à l’annonce de la mort de son ex-bru avait choqué la population anglaise et poussé la monarque à se livrer à une allocution télévisée en direct pour rattraper le coup.

Malgré les efforts de la reine, la population anglaise orpheline de sa «princesse des cœurs» n’a jamais pardonné le mauvais accueil réservé à Diana, ni l’infidélité de Charles, concrétisée plus tard par son mariage avec son amoureuse et amante de toujours, Camilla Parker Bowles (lors de leur mariage, Charles et Camilla ont dû faire un acte de pénitence assez explicite).

L’idée cette fois est de ne pas faire de faux-pas et de rester dans les bonnes grâces du peuple: la reine se réjouit, William and Kate se réjouissent, même les corgis de la reine se pâment pour la nouvelle venue, c’est dire. Et contrairement à la jeune Diana, Meghan n’aura pas besoin de prouver qu’elle est vierge. Ouf.

Sincère ou non, cette concession à la modernité de la part d’une famille royale engoncée dans ses traditions est une manœuvre aussi habile qu’utile à sa survie. Si la famille royale est source de revenus pour la Grande-Bretagne, elle coûte aussi bonbon (42,8 millions de livres sterling pour 2016-2017, selon les sources officielles). Si autrefois la volonté divine et les largesses qu’elle pouvait dispenser à une aristocratie qui dirigeait le pays suffisaient largement à justifier son existence, en 2017, elle est obligée de se réinventer pour ne pas se désintégrer.

Comme le dit The Economist, «les sondages et les ventes solides de cochonneries commémoratives laissent penser que les Britanniques comme les étrangers adorent les Windsor». Certes, mais les faux-pas coûtent cher à l’image de la famille royale, et c’est uniquement avec cette image qu’elle justifie son existence. Or, outre l’immense blessure infligée à la relation entre la reine et ses sujets à la mort de Diana, la liaison de Charles avec celle que le peuple a longtemps considéré comme une usurpatrice d’une part et les frasques du prince Harry d’autre part ont été autant de tours de clé desserrant les boulons de la statue de la royauté.

Une famille qui n’échappe pas aux vicissitudes de la condition humaine

Meghan Markle et le futur mariage de rêve du prince représentent l’occasion rêvée de faire oublier les bêtises adolescentes d’un jeune homme qui s’est retrouvé dans des situations embarrassantes, autant pour lui que pour sa famille, et donc pour le pays.

D’accord, ça ne doit pas être marrant tous les jours de grandir devant les caméras du monde entier, mais s’afficher en uniforme nazi à une soirée costumée, c’est un peu radical comme décompression. D’autant que le jeune homme a aussi été pincé en flagrant délit de discours raciste, éméché, fumant du shit ou dans une situation ambiguë en boîte de nuit.

Avec ce mariage, Harry se range des voitures et ce faisant, se rachète une conduite: la famille royale a le bon sens de sauter sur l’occasion pour se réjouir et espérer que sa relation avec le peuple repartira sur de bonnes bases…

De l’autre côté de la Manche, sous un vernis d’indifférence matinée d’un dédain teinté d’indulgence, les Français, régicides notoires et revendiqués, s’intéressent eux aussi à la nouvelle aventure royale: Paris Match s’est évidemment hâté d’annoncer la nouvelle (information capitale, le prince a fait sa demande devant un poulet rôti), mais tous les médias se sont jetés sur l’info.

Car chez nous aussi, même si c’est un peu honteux et qu’on ne l’avoue pas toujours facilement, on les aime bien, les Windsor: cet intérêt satisfait à la fois une soif de croire aux contes de fées alors qu’on a passé l’âge et que l’époque ne s’y prête vraiment pas, tout en nous confortant dans l’idée que toute royale qu’elle soit, cette famille n’échappe pas aux vicissitudes de la condition humaine, ce qui à la fois nous la rend plus proche et nous conforte dans l’idée de Montaigne que «si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul».

Bérengère Viennot
Bérengère Viennot (11 articles)
Traductrice
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