Culture

«12 jours», quand Depardon filme la machine à interner de l'hôpital psychiatrique

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 29.11.2017 à 16 h 01

Dramatique et émouvant, le nouveau documentaire de Raymond Depardon met en évidence les limites d'un dispositif où les internés psychiatriques font face à un juge et à la parole médicale.

Capture via YouTube

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12 jours semble s’inscrire naturellement dans la veine principale du travail documentaire au long cours de Raymond Depardon.

Comme il l’a souvent fait, le cinéaste s’installe au cœur d’un dispositif. Avec ce talent très particulier pour devenir quasi-invisible, il enregistre ce qui s’y joue: des mots, des gestes, des rapports de pouvoir, de séduction.

Les situations ainsi filmées acquièrent à la fois une dimension très personnelle, très incarnée, et une valeur significative plus vaste, qui concerne un contexte (la médecine psychiatrique, la justice, le monde paysan, le quotidien des villes de la province française) voire un état de la société dans son ensemble.

Comme dans Urgences, Délits flagrants, 10e chambre, Profils paysans ou Les Habitants, le nouveau film de Depardon s’ouvre par un mouvement de caméra en avant, qui montre qu’un parcours a été accompli par le réalisateur, qu’il est «allé voir», qu’un artifice de cinéma participe de ce qui n’est jamais un «donné», mais un «construit». Honnêteté minimum mais loin d’être générale, dynamique du regard revendiquée et partagée.

Ensuite, les différentes scènes qui constituent le sujet du film seront scandées par d'autres plans «d'ambiance», qui eux aussi aident à inscrire une situation menacée d'abstraction dans un environnement matériel fait de salles de soins, de grillages, d'espaces verts. Ce que nous allons voir est «dans le monde».

La loi fait la scène

Cette fois, on parcourt donc les couloirs du service psychiatrique d’un hôpital (celui du Vinatier, à Lyon, mais ce pourrait être ailleurs). Un dispositif particulier est filmé: suite à la loi du 27 septembre 2013, tout interné du fait d’une décision d’un tiers, sans consentement du patient, doit être présenté dans un délai de 12 jours à un juge des libertés et de la détention (JLD) en étant assisté d’un avocat, pour examiner le bien-fondé de son hospitalisation et la prolongation de celui-ci.

Le juge dispose de l’avis motivé du psychiatre pour la décision à prendre, qui est semble-t-il dans ces cas toujours le maintien en hôpital psychiatrique de la personne internée. Mais aucun représentant du corps médical n’est présent.

Extraordinaire scénographie, qui met face à face un juge –de fait porteur de deux discours d’autorité, celui du droit et celui de la médecine–, face à un patient par hypothèse en situation de fragilité, assisté d’un soutien qui ne connaît rien à la psychiatrie ni au détail de l’existence d’un «client» qu’il vient de découvrir.

Une des juges de 12 Jours

En toute bonne foi, le juge n’a d’autre option que de valider l’avis du médecin (qui connaît son métier et, lui, n’est pas fou). Et, en toute bonne foi, l’avocat ne peut d’une manière générale que se transformer en relai de la double parole d’autorité auprès de son client, si possible en l’adaptant et en l’humanisant, plutôt que s’opposer au diagnostic clinique, a fortiori validé par un juge.

Le vrai pouvoir, celui du médecin, reste invisible

12 Jours devient dès lors la scène d’une dramaturgie tout à fait singulière, et différente de ce qu’avait filmé Depardon auparavant.

Le film consiste en un dispositif immuable: une table, d’un côté un juge, de l’autre le ou la patiente et son conseil. Au Vinatier, quatre juges, deux hommes et deux femmes bien différentes se relaient. La nouveauté pour Depardon est qu’à l’immuabilité du dispositif répond l’immuabilité de ce qu’il produit.

Le cinéaste a toujours su montrer comment, dans une situation instituée, cadrée par la loi, les usages, voire un pur artifice (la caravane des Habitants), une infinie diversité de situations, de pratiques, d’expressions se rendent sensibles à qui sait les filmer.

Un des patients, assisté de son avocat

La diversité des personnes est toujours là, évidemment. En ce qui concerne les patients, elle l’est même plus que jamais, l’esprit de ces hommes et de ces femmes étant a priori un peu plus imprévisible que celui du commun des mortels.

Mais le mécanisme, lui, se révèle extraordinairement rigide et répétitif. Cette loi conçue comme protectrice des droits des patients se révèle en effet produire des effets inverses.

Des individus fragiles face à deux pouvoirs alliés

Face au discours médical paré d’une autorité de facto relayée et amplifiée par la parole du juge, lequel n’a ni moyen ni raison de douter de la validité du diagnostic, ni le patient ni son avocat ne sont en mesure de discuter sur le plan scientifique. L’avocat se retrouve le plus souvent devenir l’allié du juge (et du «véritable juge», hors champ: le médecin) pour convaincre son client que l’internement est en effet la meilleure solution. 

Au lieu de s’opposer, au moins de s’équilibrer, le pouvoir médical et le pouvoir juridique se donnent la main pour éliminer toute autre approche, plus intuitive, plus maladroitement argumentée éventuellement, mais peut-être pas moins «juste».

Tous les internés ne tiennent pas à sortir, mais on ne voit pas, dans le film, comment ceux qui le souhaitent auraient la moindre chance d’y parvenir grâce au dispositif des «12 jours».

Le film ne livre pas de statistiques plus globales, et il ne s’agit ici que de ce qu’il montre, pas de la procédure «en général». En France, 92.000 personnes font l’objet d’une mesure d’internement sans consentement; Depardon en a filmé 70 et son film en montre 10.

Difficile donc de généraliser immédiatement sur la réalité du dossier, mais au fond, ce n’est pas la question principale, même si on fait assez confiance à l’honnêteté du réalisateur pour n’avoir pas monté en épingle des cas atypiques.

Car 12 Jours, lui, n’énonce aucun jugement. Il montre ce que le réalisateur a vu –et aussi ce qui a été autorisé par les personnes filmées, ce qui est un autre critère de tri. Il ne dit jamais que ces personnes, juges, avocats et médecins, se comportent mal.

Il prend acte, concrètement, des effets de rigidification d’un dispositif institutionnel, au détriment de la diversité des situations individuelles qui était d’ordinaire au cœur de ses films. Si critique il y a, c’est, en creux, contre une législation, de bonne volonté elle aussi, mais qui produit autre chose que ce qu’elle visait.

Pour en revenir au cinéma de Raymond Depardon, cette approche, qui montre comment le singulier est battu par la machine, a fortiori lorsque deux appareils (médecine et droit) se trouvent associés, est tout aussi féconde, émouvante et inquiétante que ce qui advenait dans les précédents films.

12 jours

de Raymond Depardon

Durée: 1h27. Sortie le 29 novembre 2017

Séances

 

 

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (497 articles)
Critique de cinéma
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