Double XParents & enfants

Égalité filles-garçons: j’ai corrigé la copie de Jean-Michel Blanquer

Nadia Daam, mis à jour le 28.11.2017 à 11 h 28

J’ai cherché d’autres façons d’écrire cela de manière plus élégante et nuancée. Mais je n’ai pas trouvé: le ministre de l'Éducation nationale n’en a rien a foutre de l’égalité entre les sexes.

Jean-Michel Blanquer dans une école primaire de Toulouse, le 24 novembre 2017 | Rémy Gabalda / AFP.

Jean-Michel Blanquer dans une école primaire de Toulouse, le 24 novembre 2017 | Rémy Gabalda / AFP.

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, était l’invité de la matinale de France Inter le 27 novembre; il a d’emblée et longuement été interrogé sur l’un des grandes causes d’Emmanuel Macron: «la lutte contre les inégalités filles-garçons à l'école». Plusieurs heures après, j’entends encore l’écho provoqué par chacune de ses réponses, chutant avec fracas dans la vacuité sidérante de sa pensée sur le sujet. 

Nul. 

Sur la forme d’abord: balbutiant, pas très concentré, peu convaincu par ses propres sorties… Une impréparation qui aurait pu nous offrir un peu de fraîcheur, bienvenue en ces temps de langue de bois macronienne et d’éléments de langage, mais ses propositions, la sémantique comme ses évitements n’ont fait que confirmer ce que l’on pressentait déjà: peu lui importe les enjeux sociologiques de l’école en général, ceux de l’égalité en particulier. 

Prenons ses réponses aux questions de Nicolas Demorand dans l’ordre chronologique. Pas parce que c’est plus simple, mais parce que Jean-Michel Blanquer est si peu structuré idéologiquement sur le sujet qu’il est impossible de tirer une doctrine et de grandes lignes directrices de ce qu’il évoque pourtant comme une «offensive» menée par ses équipes contre les inégalités. Et comme le ministre ne jure que par l’évaluation pour connaitre l’état des connaissances et le savoir-faire, appliquons lui le même traitement et corrigeons sa copie.
 

«Le président de la République a indiqué samedi, dans le cadre de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes, que l’école serait en première ligne de ce combat. Qu’allez-vous proposer dans le cadre de cette lutte?»
 

Jean-Michel Blanquer: «Le respect d’autrui […]. Je dis toujours que l’école primaire doit apprendre à lire, écrire, compter et respecter autrui. À partir du moment où on respecte autrui, bien entendu, on respecte les femmes dans le rapport hommes-femmes, avec tout ce que cela signifie…»

Le hic, c’est que «le respect d’autrui» ne signifie rien d’autre que «le respect d’autrui», même s’il doit être inculqué. C’est-à-dire que l’égalité entre les femmes et les hommes, les filles et les garçons ne peut en aucun cas être réduite au fait d’enseigner aux enfants à se respecter mutuellement. Stricto sensu, respecter autrui, c’est avoir pour lui de l’égard, de la considération. Pas nécessairement le considérer comme son alter ego, et admettre qu’il bénéficie des mêmes droits. On connaît tous des hommes profondément sexistes et misogynes, mais respectueux des femmes dans les codes sociaux qu’ils adoptent. Ce sont ceux qui se targuent d’être galants, et donc en cela, respectueux des femmes. Alain Finkielkraut, par exemple, pas connu pour être un égalitariste échevelé, est un fervent défenseur de la galanterie, définie comme hommage rendu à la féminité, expression de la courtoisie et d’une tradition française.

Cette réflexion autour du respect d’autrui comme rouage essentiel de l’égalité filles-garçons a aussi hérissé le poil de Stéphane Crochet, secrétaire général du syndicat SE-Unsa, qui soupire: «On peut respecter une femme cantonnée dans sa cuisine». J’ai connu des porcs qui m’ont tenu la porte et hélé un taxi.

Évaluation: 0/20. Hors-sujet. L’élève Blanquer n’a pas compris l’intitulé.
 

 

«Voilà pour le principe général, comment fait-on pour l’appliquer?» 
 

Puis Blanquer en vient à ce qu’il appelle «la mesure la plus importante: la mallette des parents». C’est décidemment une lubie les petites valises. En 2009 déjà, quand il était recteur de l’académie de Créteil, Blanquer avait expérimenté ce qu’il qualifiait de «coaching parental»: des parents recevaient un DVD avec des conseils et astuces dedans, puis étaient conviés trois soirées par an dans l’établissement de leur enfant pour parler autorité, temps de sommeil, etc. Des sortes de soirées Tupperware de l’éducation, en somme. 

Voilà donc que Blanquer, huit ans après ses premiers kits pédagogiques, et pas très disruptif pour le coup, dégaine à nouveau sa mallette et ses «petites réunions, en petit groupe, en début d’année avec les parents» mais cette fois avec pour objectif de «sensibiliser les parents sur l’ensemble des enjeux qu’il y a dans la relation hommes-femmes et dans le respect des femmes. Nous savons que nous sommes efficaces […] quand nous incluons les parents. Un des facteurs de réussite des enfants à l’école, c’est la convergence des valeurs entre l’école et les parents.» 

Vous la voyez, la patate chaude lancée depuis le toit du ministère de l’Éducation nationale et qui va atterrir dans votre salon? 

Bien sûr que dans un monde idéal, les parents proposeraient tous à leurs enfants des modèles éducatifs absolument paritaires, les éduqueraient de façon à leur enseigner l’égalité entre les femmes et les hommes. Bien sûr aussi que l’éducation pourrait être l’un des remparts au sexisme. Mais finalement, de façon assez marginale. 

Car 1. Tout ne se joue pas au sein du foyer. Loin de là. Et c’est épuisant cette rhétorique consistant à renvoyer systématiquement la balle aux parents quand les enfants déconnent. Comme s’ils étaient les seuls dépositaires des comportements de leur progéniture. C’est un peu comme ces publicités qui engueulent les mères de harceleurs en leur disant de mieux éduquer leurs fils, ou ceux qui contactent les mères de harceleurs pour leur dire «regardez comme votre fils me menace de viol».

En plus de déresponsabiliser ces hommes de leurs actes, cela est extrêmement réducteur. Tous les harceleurs, agresseurs, violeurs ou «simples» misogynes n’ont pas été élevés dans un foyer où on leur a appris à mépriser et asservir les femmes. Par ailleurs, beaucoup de femmes qui ont été élevées avec des valeurs féministes et encouragées à ne pas se soumettre finissent par intérioriser la domination masculine, voire à s’en faire elles-mêmes les chantres. 

Un enfant est exposé et se construit avec bien d’autres modèles que ceux qui lui sont proposés à la maison. La télé, les médias, la rue, le cinéma… sont autant de canaux véhiculant les stéréotypes sexistes. Sans compter que contrairement à ce qu’a l’air de penser Blanquer, tous les parents ne disposent pas des ressources littéraires, historiques, pédagogiques ou même économiques qui leur permettraient d’aborder ces questions-là avec leurs enfants. 

J’ai personnellement été élevée dans un foyer ultra patriarcal et je me suis débarrassée des injonctions et des stéréotypes liés à mon sexe, notamment grâce aux enseignants, à mon lycée, à l’idéologie égalitariste véhiculée dans les établissements scolaires que j’ai eu la chance de fréquenter. Ma fille voulait faire du foot, son père a refusé parce qu’il avait peur qu’elle se blesse, et c’est l’entraîneur qui l’a convaincue de s’inscrire, en lui disant qu’elle ne se blesserait pas plus qu’un garçon et qu’elle dribblait super bien.

C’est aussi cela la mission de l’école. Et des enseignants. Et du matériel scolaire. Dont Blanquer n’a d’ailleurs aucunement fait mention, alors que l’on sait, notamment grâce à un rapport publié par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, que les inégalités filles-garçons sont liées à la formation des enseignants.

D’après cette étude, «les garçons sont plus interrogés que les filles en moyenne à 56%». Sur les bulletins de notes, les enseignants écrivent davantage aux filles qu'ils apprécient leur «travail» et aux garçons qu'ils «ont des capacités» inexploitées. Même si leurs résultats scolaires sont meilleurs, en moyenne, un panel de formations plus restreint que celui proposé aux garçons, débouchant sur des métiers moins prestigieux et moins rémunérés, est préconisé aux filles. 

Pour lutter contre ces phénomènes, le Haut Conseil avait recommandé un vaste chantier de formation des enseignants. Blanquer n’évoquera rien dans ce sens. Cela coûte sûrement moins cher de dire aux parents de faire le job. 

Évaluation: 7/20. Raisonnement pauvre, incomplet et peu documenté. N’a pas suffisamment mis ses connaissances à jour, et fait semblant de ne pas comprendre.
 


«La cour de récréation dans son organisation spatiale produit de l’inégalité, le terrain de sport au milieu pour les petits gars qui jouent au foot et sur les marges, en périphérie, ceux qui n’aiment pas le sport et les fillettes. Allez-vous revoir l’architecture même de cet espace ou s’invente l’inégalité entre les sexes?»
 

Cette question de l’inégal partage de l’espace dans les cours de récréation a été dûment documentée. La géographe Edith Maruéjouls avait constaté la non-mixité de cet espace, notamment à cause des terrains de foot, qui occupent parfois 80% de la surface alors que n’y jouent que 30 enfants sur 200.

«Avoir moins de place pour jouer, ne pas pouvoir jouer à ce que l’on veut parce qu’on est une fille, ou un garçon pas assez conforme, c’est l’expérience de l’injustice et l’installation d’inégalités durables», analysait la géographe. 

Ce sont des organisations spatiales productrices d’inégalités que l’on retrouve ensuite dans le monde du travail et dans l’espace public (coucou le manspreading). C’est dire si le sujet est crucial. 

Jean-Michel Blanquer y opposera une réponse à côté de la plaque: 

«Il y a pire: plus personne, enfin je vais être caricatural, beaucoup moins d’enfants font du sport. Garçons et filles confondues. Parce qu’aujourd’hui, pendant les cours de récré au collège, quand c’est autorisé, on va être sur son smartphone, lequel smartphone, parfois, comporte des images pornographiques. […] Il faut faire beaucoup de sport et les filles au moins autant que les garçons.» 

Là voilà la solution: faire faire du sport à tout le monde et confisquer les portables. Tant pis si cet inégal partage de l’espace est largement antérieur à l’apparition des smartphones. Et que la question n’est pas de savoir si les enfants jouent assez au ballon. Edith Maruéjouls nous avait pourtant prémuni contre cet conclusion paresseuse: «L'idée n'était pas de dire “il faut que les petites filles fassent du foot”. Mais le problème, c'est que certaines me disent “non, je n'ai pas le droit d'en faire”».

Si Jean-Michel Blanquer s’était documenté sur le sujet (et donc s’il s’y était un tant soi peu intéressé et voulait réellement transformer l’école), il aurait pu découvrir que des changements concrets, faciles à mettre en œuvre et peu onéreux sont possibles. 

Évaluation: 2/20. Ensemble très fragile. Difficulté dans la compréhension des questions qui lui sont posées et manque de travail personnel.

 

«Allez-vous reprendre les ABCD de l’égalité?» 
 

Pour mémoire, les ABCD de l’égalité, mis en place lors du précédent quinquennat pour n’être finalement ni généralisés, ni reconduits, consistaient en des modules pédagogiques qui PRÉCISEMENT visaient à déconstruire les stéréotypes de genre auprès des élèves. Vous vous souvenez? Ce qui avait poussé Civitas, la Manif pour tous, et même le pape François à s’asperger d’eau bénite en criant à  la théorie du genre et à disséminer ici et là moult fake news plus délirantes les unes que les autres («Najat veut forcer les enfants à se masturber en classe, mais siiiii je l’ai lu sur internet»). 

Réponse sans équivoque de Jean-Michel Blanquer: 

«Je ne vois pas pourquoi je créerai une tempête nouvelle. Est-ce que ça a été efficace, est-ce que ça a changé quoique ce soit? Non, au contraire, on a clivé davantage donc on voit bien qu’on doit faire autrement […] Il y avait des raisons à la tempête.» («La tempête»= 300 dingues qui se réunissaient pour s’émouvoir d’une tentative de «pervertir la jeunesse de France».)

D’abord, pour constater une quelconque efficacité du dispositif, il eu fallu qu’il dure plus de quelques mois et s’étende au-delà d’une simple expérimentation. Ensuite, on constate donc ici que «la rue», incarnée par les opposants aux ABCD –tout marginaux, complotistes, et anti-laïcs qu’ils soient–, a trouvé une oreille au minimum compatissante voire franchement solidaire en la personne de notre nouveau ministre de l’Éducation. À l’instar, d’ailleurs, d’un Macron qui évoquait une «partie de la France humiliée» par le mariage pour tous

Évaluation: 2/20.  Élève influençable, qui prend peu d’initiative.
 

Conclusion: Tout au long de l’interview, et à vrai dire depuis cette rentrée scolaire, je me demande ce que pense la prédécesseure de Blanquer. Najat Vallaud-Belkacem, dont on peut légitimement contester le bilan et déplorer les excès de précautions, s’est littéralement pris des seaux de merde pour avoir évoqué, frontalement, cette question de l’égalité filles-garçons puis envisagé des réponses ad hoc. Elle a d’ailleurs rarement trouvé du renfort auprès de ses consœures et confrères du gouvernement. 

S’il m’est impossible de savoir ce qu’elle a pensé, quand et si elle a entendu Blanquer à la radio, j’imagine qu’une vérité doit la tenailler: elle a été ministre trop tôt, a eu des idées, des propositions, des combats d’une parfaite légitimité, mais dont beaucoup ont refusé de prendre la mesure et le caractère d’urgence. Une partie de la France et de la sphère politique n’était pas prête. Et le lui a fait savoir. Jean-Michel Blanquer, lui, est aussi a contretemps, mais dans un espace temps inversé. Il a, a minima, cinquante ans de retard.

Entendre un ministre de l’Éducation, en 2017 –et dans ce mouvement majeur et profond de tentative de réequilibrage que nous traversons–, paraître si peu concerné et «donner rendez-vous dans deux ou trois ans», pour «voir si ça marche», est affligeant. Car, en matière d’éducation, deux ou trois ans d’échec, de cécité et de renoncements, cela représente plusieurs millions d’enfants et d’adolescents à qui l’on aura mal dit, mal appris, mal expliqué. Or, «la seule manière de sortir de la violence consisterait à prendre conscience des mécanismes de répulsion, d'exclusion, de haine ou encore de mépris afin de les réduire à néant grâce à une éducation de l'enfant relayée par tous», disait Françoise Héritier. L’école doit être l’antidote à la violence, pas son berceau. L’inégalité entre les femmes et les hommes EST une violence.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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