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Comment peut-on encore se faire avoir par un fake en 2017? L'exemple de Gérard Depardieu

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 29.11.2017 à 14 h 48

Un faux compte très suivi de Gérard Depardieu sur Twitter montre que les réflexes de vérification sur les réseaux sociaux sont encore à améliorer. Et que ce qui compte, c’est le message, pas la source.

Captures via Twitter

Captures via Twitter

«Tu diras à tes copains de Libé que je dis beaucoup de conneries, mais j'ai trouvé quelqu'un d'encore plus con que moi! Voilà, t'as qu'à leur dire ça.» Le message est fleuri mais bien reçu. Gérard Depardieu n’a pas de compte Twitter (et n’aime pas trop internet non plus apparemment).

C’est ce que raconte Libération dans un article qui cherchait à savoir qui était derrière le compte @DepardieuG_. La tromperie était pourtant presque parfaite: la photo de profil représente l’acteur, celle de couverture aussi et le compte tweete des articles en lien avec le représentant national d’Obélix depuis début novembre. Surtout, il est suivi par 28.000 personnes.

Mais voilà, la mention «Compte officieux» dans la description appelait à la prudence.

Usurpation d'identité numérique

Comme l’a noté Samuel Laurent, journaliste au Monde et responsable des Décodeurs, le compte a été créé en 2013 mais ne tweete que depuis le 28 janvier 2017.

Jusqu’au 17 février, il partage de nombreux articles sur la politique internationale et sur l’actualité militaire, avant de ne plus rien afficher (ou d'avoir tout supprimé a posteriori, relève Samuel Laurent) jusqu’à novembre. Sur Twitter, il est possible de changer son nom et son identifiant (qui commence par @) assez facilement. Et ainsi de tromper un certain nombre de personnes.

Beaucoup ont retweeté le compte ou l’ont notifié via son @ pour le spectacle de l’acteur (le vrai, pas le faux, vous suivez?) au Cirque d’hiver, ce qui a accrédité le fait que le compte pouvait être vrai.

 

 

 

À la question de savoir si ce compte était une usurpation d’identité, Céline Castets-Renard répond par l’affirmative. Cette spécialiste de droit de l’internet, responsable du master Droit du numérique à l'Université Toulouse 1 Capitole, note que l’usurpation numérique relève de l’article 226-4-1 du Code Pénal:

«Le fait d'usurper l'identité d'un tiers ou de faire usage d'une ou plusieurs données de toute nature permettant de l'identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d'autrui, ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération, est puni d'un an d'emprisonnement et de 15.000 € d'amende. Cette infraction est punie des mêmes peines lorsqu'elle est commise sur un réseau de communication au public en ligne.»

Céline Castets-Renard rappelle que «le cas qui a motivé l’inscription de l’infraction dans la loi était celui d’Omar Sy. Un compte Facebook avait été créé par quelqu’un d’autre. Là, on a vu qu’il y avait une lacune». C’était en 2010.

Est-ce à cause des conséquences judiciaires ou parce que la supercherie a été révélée que le compte @DepardieuG_ est désormais celui de «Gérald Depardieu»? Avec cette citation de l’auteure Félicité de Genlis comme phrase de description:

«Les apparences sont souvent trompeuses, c'est pourquoi il ne faut jamais se presser de juger en mal.»

Une astuce qui permet à l’auteur d’éviter d’être attaqué pour usurpation d’identité, mais aussi à Gérard Depardieu une procédure pénible. «Le plus difficile dans ces cas-là, c’est que la charge de la preuve repose sur la victime, détaille Céline Castets-Renard. Il faut qu’elle prouve qu’elle n’a pas ouvert le compte en question, et je pense qu’il faut saisir un juge pour demander au réseau social d’apporter les éléments d’identification du compte, l’adresse IP par exemple. Le réseau social est dans ce cas-là un hébergeur, il a une obligation de donner l’identité de ses “clients”, selon la loi pour la confiance dans l'économie numérique de 2004

Une confiance déplacée de la source au diffuseur

Le compte continue pourtant de tromper certaines personnes (d’autres, comme Pascal Légitimus, ont supprimé leurs tweets y faisant référence), qui partagent encore ses contenus. Le profil de l’acteur a été particulièrement bien choisi, selon Florence Sèdes, professeure des universités en informatique à l'université de Toulouse et chercheuse à l'IRIT:

«Je pense que le fait que ça soit Depardieu aide. On est quand même habitué à ses débordements. Donc il y a une part de contexte qui nous fait dire: “Pourquoi pas”. Si cela avait été une personnalité politique, on se serait dit que ça n’allait pas.»

S’il est encore possible de se faire avoir par un compte fake en 2017, malgré les nombreux articles sur les fake news et les appels à faire attention à ce que l'on partage sur internet, c’est parce que «ce que font les réseaux sociaux à l’information, c’est redessiner les mécanismes de confiance, estime Romain Badouard, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Cergy-Pontoise. On a beaucoup d’études qui montrent qu’avant, dans le monde de l’information pré-internet, on allait faire confiance à une information en fonction de sa source. Alors qu’aujourd’hui, c’est plutôt en fonction de la personne qui la diffuse. Si je vois sur Facebook un proche diffuser une information, je ne vais pas forcément regarder la source mais faire confiance à ce proche. Donc je vais la partager. Et sur Twitter, c’est à peu près la même chose même si les indicateurs de notoriété sont aussi très importants. Si c’est un compte énormément suivi, la popularité va remplacer la pertinence. Si on voit des gens connus retweeter l’information, on va leur faire confiance. Et c'est aussi le cas si un compte a beaucoup de gens qui le suivent, car on fait plus confiance à l’effet de groupe. Si tout le monde suit cette personne, ils ne peuvent pas tous se tromper».

Des indicateurs qualitatifs plutôt que quantitatifs

Lorsque le faux compte de Gérard Depardieu tweete sur la Libye et le «mutisme des médias français» sur les révélations d'esclavage de migrants dans le pays par CNN (alors qu’en dix secondes de recherches, vous pouvez trouver des informations notamment  et ), il est retweeté presque 13.000 fois. Et devient de plus en plus visible.

«Plus il y a de likes sur un compte, plus il est important, juge Florence Sèdes, qui est aussi présidente du groupe Femmes&Informatique à la Société Informatique de France. Mais ça n’est que du quantitatif. Est-ce qu’on ne pourrait pas avoir des indicateurs qualitatifs, avec des appréciations?»

Car malgré les nombreux articles ou déclarations sur la désinformation sur internet, la majorité de la population reste «en dehors de ces débats», selon Romain Badouard:

«Il y a beau avoir ces questions, l’éducation aux médias est à la traîne et ne s’est pas adaptée à cette nouvelle donne informationnelle, aux nouveaux marchés de l’information. Il y a encore des mécanismes de crédulité qui sont importants.»

Florence Sèdes milite également pour «mettre en place une éducation numérique, au même titre que l’éducation affective et sexuelle qui se fait au collège». La chercheuse se demande tout de même «pourquoi ces réseaux sociaux ne sont-ils pas mieux modérés? Si vous mettez une photo de n’importe quel photographe connu d’une femme nue, dans l’heure, la photo sera supprimée».

Un parallèle avec les fake news

Là où le compte du faux Gérard Depardieu peut être lié aux fake news, c’est que le mécanisme de partage y est similaire. «Ce que dit la sociologie des rumeurs, c’est que les gens ne partagent pas des fake news parce qu’ils les croient, mais parce qu’ils adhèrent à la vision du monde qu’elles propagent», explique Romain Badouard, qui vient de publier Le Désenchantement de l’internet: désinformation, rumeur et propagande:

«Il y a l’idée de partager l’information même si elle est fausse, pour des raisons instrumentales. Les gens n’y croient pas forcément mais s’en fichent, ils veulent partager un message, une indignation, une prise de position, peu importe la personne derrière.»

En janvier 2017, les psychologues Matthew Hornesy, Troy Campbell et Dan Kahan ont étudié les raisons cognitives, idéologiques et culturelles qui amènent les gens «intelligents» à «résister aux messages scientifiques». Leur conclusion: le problème n’est pas «de savoir si ces personnes sont exposées à l’information, mais si l’information est ou non intégrée de manière équilibrée». Ces gens «pensent comme des avocats», dans le sens où ils regardent quelles informations leur permettaient de «tirer des conclusions qu’ils veulent être vraies».

«Un professeur de sciences politiques, Emmanuel Taïeb, estime que les théories du complot sont des prises de position politique à partir d’éléments imaginaires. Je trouve que c’est très vrai dans le cadre des fake news, explique Romain Badouard. C’est aussi une forme de prise de parole politique, mais avec une logique très différente de celles en vigueur dans le débat public traditionnel.»

Néanmoins, le chercheur tend à nuancer en rappelant qu’on «ne sait pas pourquoi les gens partagent des informations sur les réseaux sociaux. On ne connaît pas le sens qu’ils mettent derrière. Et quelque part, le sens d’un partage est différent chez tous les internautes qui ont partagé. Il y a ceux qui ont partagé au premier degré, au second degré, pour dénoncer ou approuver. Et que ce soit pour Depardieu ou d’autres fausses informations, le fait d'être énormément partagées ne veut pas dire qu’une partie de la population y adhère. En tout cas, on ne peut pas le prouver.»

On ne peut donc pas savoir si tous les gens qui partagent le compte de @DepardieuG_ sont au courant que c’est un faux.

 
Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (63 articles)
Journaliste à Slate.fr
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