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La tentation islamiste de l’extrême gauche britannique

Gaël Brustier, mis à jour le 27.11.2017 à 15 h 25

Il y a eu, au sein de la gauche internationale, un débat sur l’opportunité d’une alliance avec l’islamisme. Au début des années 2000, entre essor du mouvement anti-guerre et foisonnement d’initiatives altermondialistes, un parti trotskiste britannique fut à l’initiative d’une stratégie d’alliance avec l’islamisme.

Communisme | Christophe Archambault / AFP
| Islam, la mosquée de Djakarta. Bay Ismoyo / AFP

Communisme | Christophe Archambault / AFP | Islam, la mosquée de Djakarta. Bay Ismoyo / AFP

Au début des années 2000, un débat au caractère explosif et aux conséquences importantes encore aujourd’hui surgit au sein de l’extrême gauche, de la gauche radicale et du mouvement altermondialiste. Portée par le Socialist Workers Party, un parti trotskiste britannique, l’idée d’une stratégie d’alliance avec l’islamisme sème le trouble. Inexistant sur le plan électoral, le SWP est néanmoins influent au Royaume-Uni comme sur le plan international. Au début des années 2000, il est actif dans le mouvement anti-guerre et dans le mouvement altermondialiste. Si la stratégie a été rejetée en France, elle a contribué à des mutations idéologiques alors en gestation.

L’islam exerce depuis longtemps une véritable fascination au sein des mouvements marxistes, d’extrême gauche ou anticolonialistes. Pendant la guerre d’Algérie, l’avocat de la militante Djamila Bouhired, Jacques Vergès, déjà vieux routier des combats anticolonialistes, se convertit à l’islam lorsqu'il se rapproche du Front de libération nationale. Un peu plus tard, aux confins de l’extrême gauche, le terroriste vénézuelien Illitch Ramirez Sanchez –Carlos– embrassa lui aussi l’islam.

Fait intéressant, propre au monde arabe et à la Palestine celui-là, le chef du très laïque Front Populaire de Libération de la Palestine Georges Habache expliquait que certains de ses militants chrétiens, marxistes, s'étaient convertis. Anis Naccache, passé par les groupes terroristes pro-palestiniens marxistes de Wadie Haddad, qui tenta d’assassiner l'ex-Premier ministre iranien Shapour Bakhtiar en 1982 à Paris, fit la jonction entre le terrorisme d’extrême gauche et le terrorisme islamiste.

Adaptation stratégique

 

En France, un intellectuel communiste célèbre, Roger Garaudy, se convertit au début des années 1980 à l’islam, sans renoncer à ses convictions marxistes. Plus tard, il deviendra l’une des quelques personnalités sulfureuses du milieu «révisionniste» dénonçant un complot sioniste qui aurait inventé la Shoah.

À partir de la Révolution iranienne de 1979, de surcroît après 1989 et la Chute du Mur, une partie de l’extrême gauche internationale engagea un travail d’analyse de l’islamisme aux fins d’une adaptation stratégique devenue vitale. Les réflexions stratégiques foisonnèrent sans toutefois rendre crédible un renversement de tendance dans l’impitoyable guerre de position menée par les tenants du néolibéralisme.

Ces élans de militants de gauche pour une religion s’accompagnent, surtout à partir de la Révolution iranienne, de longs débats sur la nature de l’islamisme. Plusieurs lignes s’affrontent. Le vert est en train de se substituer au rouge dans la définition du danger géopolitique premier. L’exemple palestinien est révélateur: les nationalistes arabes, les mouvements de gauche sont en perte de vitesse face à des mouvements souvent aptes à donner une explication du monde simple mais forte et bénéficiant de l’adjuvant de services caritatifs et sociaux. Cette propension à chercher une jonction avec les forces islamistes est aussi la conséquence de l’évolution d’un rapport de forces dans les sociétés arabo-musulmanes.

Le SWP et la flexibilité de la lutte anti-impérialiste

 

Le militant marxiste révolutionnaire anglais Chris Harman est l’artisan principal de cette stratégie d’alliance avec l’islamisme. Si le Socialist Workers Party ne compte que 700 membres, l’entreprise de promotion d’un front commun avec l’islamisme influence bien au-delà de ses rangs et de ses relais à l’étranger. Harman fait le pari pour le moins osé d’une plasticité de l’islamisme. Il prédit ainsi des formes possibles d’évolution progressiste et insiste sur le caractère anti-impérialiste de ces mouvements, affirmant ainsi leur compatibilité avec les mouvements progressistes. Ces efforts culminent avec l’édition d’un texte intitulé Islamisme et Révolution par le SWP et ses correspondants français de Socialisme par en bas.

Ken Livingstone incarne à lui seul l’application électorale de la stratégie portée par le SWP. S’appuyant sur ce dernier, il obtient le soutien des milieux islamistes et dirige pendant huit ans la ville de Londres. Harman est un acteur du mouvement altermondialiste et participe à l’organisation du Forum social européen dans la capitale britannique en 2004. De Porto Alegre à Saint-Denis, la question de l’islam politique va acquérir une place de plus en plus centrale.

Au cours de l’année 2003, le mouvement anti-guerre se développe spectaculairement dans de nombreux pays, dont le Royaume-Uni, très engagé aux côtés des États-Unis de George W. Bush dans le projet d’invasion de l’Irak.

L'épisode Ramadan

 

Invité l’année précédente au FSE de Florence, le théologien Tariq Ramadan revient en 2003 à Paris et suscite une vive polémique, conséquence de l’exhumation d’un texte aux forts relents antisémites. Quelques mois auparavant Les Territoires perdus de la République, ouvrage collectif dirigé par Emmanuel Brenner, alias Georges Bensoussan, révèle à une France stupéfaite l’ampleur du retour de flamme antisémite dans les banlieues.

L’Humanité d’alors rapporte les curieux propos de José Bové à propos de l’islam: «José Bové, porte-parole de la Confédération paysanne, invite à avancer en identifiant “dans le monde arabe, dans le monde musulman, des religieux qui, à partir de leur culture, à partir de leur religion, seraient capables d'élaborer une véritable théologie de la libération dans l'islam”.» Le sidérant décalque de la réalité du monde catholique sur le monde islamique tient, il faut le dire, du jackass théorique.

La venue de Tariq Ramadan a pour origine une réunion organisée par Alain Gresh, journaliste du Monde Diplomatique au siège d’Attac, rue Pinel en présence des dirigeants de l’association et en particulier de l’homme des réseaux internationaux altermondialistes, Christophe Ventura, véritable homme-orchestre des Forums Sociaux. L’enjeu est donc considéré comme des plus importants. Par la suite, tribunes et prises de parole opposeront Bernard Cassen, fondateur et président d’Attac, et Ramadan. La question qui est posée en filigrane est en fait celle de la manière de s’adresser aux banlieues.

Quel internationalisme de gauche?

 

L’alternative n’est peut-être pas entre néoconservateurs et militants SWP alliés aux islamistes. À la fin des années 2000, paraît aux États-Unis, The Left at War, écrit par Michael Bérubé. Le grand mérite du livre est d’avoir intégré à la stratégie intellectuelle et politique de la gauche la dimension internationale en essayant de penser les relations sur un plan culturel. Bérubé essaie de transcender l’opposition entre la «gauche démocratique» et la «gauche manichéenne» par l’invention d’un nouvel «internationalisme de gauche».

Dans l’esprit de Bérubé, cet appel à se saisir du sujet des relations internationales doit retenir l’attention. L'universitaire tente d’inventer une gauche –américaine en l’occurrence– nouvelle en partant de l’analyse du monde. Il puise autant dans le gramscisme que dans les «cultural studies» les ressources intellectuelles, politiques et stratégiques susceptibles d’apporter des réponses à des questions restées en suspens. Ce faisant, il en appelle à la fois à Gramsci et à Stuart Hall pour contrer ce qu’il définit comme la «gauche manichéenne» au premier rang de laquelle il place Noam Chomsky mais que représentent très bien Susan Watkins, auteur d’un Vichy sur le Tigre publié dans la New Left Review, et Tariq Ali, figure emblématique et charismatique de la gauche internationale.

La stratégie SWP, épicentre d’un séisme idéologique?

 

Les recompositions idéologiques proviennent très souvent des marges de la vie politique. En ce début des années 2000, le SWP britannique et les Français de Socialisme par en bas ont contribué à la recomposition idéologique du champ politique français en général et de la gauche en particulier. Le pari stratégique fait sur les mouvements islamistes l’est souvent en raison de «l’anti-impérialisme», bannière de ralliement qui voile bien des écueils idéologiques, politiques et humains.

Une certaine gauche préfère n’importe quel ennemi de «l’Empire» à la bannière étoilée, tandis que l’autre préférera toujours la bannière étoilée à la critique raisonnée de la politique étrangère des États-Unis. Il existe le négatif (ou le positif) de cette vision du monde. «L’islamo-gauchisme» du SWP peut exister et représenter une des vérités de l’extrême gauche internationale, cependant en France il a perdu la bataille. Dans les appareils politiques déjà. Dans la société également. Entre 2003 et 2005, une série d’événements ou de productions intellectuelles et culturelles fait muter les représentations collectives des Français. Nicolas Sarkozy, avant de l’emporter sur une ligne droitière en 2007, choisit Tariq Ramadan comme contradicteur et sort renforcé du débat.

AFP

Toutefois, le débat autour de cette stratégie a contribué à rendre plausible des mensonges tels que «le meeting commun de Tariq Ramadan et Clémentine Autain» (faux) ou «les plages réservées au femmes voilées de Podemos» sans parler des «camps d’entraînement salafiste dans la jungle vénézuelienne». Si ces mensonges peuvent prospérer, c’est aussi parce que la stratégie du SWP a crédibilisé un univers d’images, de mots, de sous-entendus construit par des entrepreneurs idéologiques «néoconservateurs» et permis des articulations telles que celles pratiquées par Manuel Valls entre Daech et Mediapart ou d’autres. L’implicite prend le dessus dès que sont évoqués l’islam et la gauche radicale. On le voit encore aujourd'hui.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (108 articles)
Chercheur en science politique
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