France

Marcheurs, encore un petit effort pour enfin faire de la politique!

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 30.11.2017 à 13 h 56

Le refus par plusieurs dirigeants de La République en marche! de l'étiquette «parti politique» manifeste une peur compréhensible des guéguerres partisanes, mais qui peut vite dégénérer en peur du débat.

Congrès de  La République en marche! à Lyon, le 18 novembre 2071 | Jean-Philippe Ksiazek / AFP.

Congrès de La République en marche! à Lyon, le 18 novembre 2071 | Jean-Philippe Ksiazek / AFP.

Il faut se méfier des congrès triomphaux: on y dit parfois la vérité. En 1981, après son sacre à la présidentielle et sa victoire écrasante aux législatives, le PS avait organisé, à Valence, un congrès extrêmement sectaire où Jack Lang avait affirmé que la France venait de passer «de l'ombre à la lumière» et Paul Quilès qu'il ne fallait pas «dire “Des têtes vont tomber”, comme Robespierre à la Convention, mais dire lesquelles et rapidement».

En cet automne 2017, s'il fallait retenir une phrase du conseil de La République en marche! organisé récemment à Lyon, ça serait sans doute celle du ministre de l'Intérieur Gérard Collomb: «Nous ne sommes pas un parti politique. Nous sommes, au sens étymologique du terme, la politique en marche.» C'est-à-dire, d'après le mot grec politikos, ce qui est relatif au gouvernement d'une cité ou d'un État.

«Mouvement» plutôt que «parti»

Une gêne vis-à-vis du mot «parti» qui n'est pas isolée au sein d'une organisation qui va pourtant toucher plus de 100 millions d'euros en cinq ans au titre de la loi sur le financement des partis et groupements politiques.

La secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, lors de son intervention à Lyon, l'a soigneusement évité au profit de celui de «mouvement». Le Premier ministre Édouard Philippe, actuellement sans parti fixe (exclu des Républicains avec plusieurs de ses ministres, il n'a pas souhaité, contrairement à eux, adhérer à LREM pour l'instant), a lui reconnu «les circonvolutions de ceux qui préfèrent parler de famille politique que de parti politique»:

«La famille, ça serait toujours respectable, et le parti, ça serait forcément honteux. Je ne sais pas si vous êtes un parti ou une famille politique mais quand je vous vois, je constate qu'en effet on ne choisit pas toujours sa famille, mais on choisit ses amis.»

«Forcément honteux», les partis? Plutôt impopulaires, évidemment: dans le baromètre mensuel établi par Kantar-TNS, aucun d'entre eux ne dépasse les 40% de bonnes opinions. Dans notre imaginaire politique, ils laissent l'image de haines recuites et artificielles, de l'élection désastreuse de la première secrétaire du PS en 2008 à l'impitoyable guerre des chefs de l'UMP sur fond d'affaire Bygmalion.

Ces dernières semaines encore, l'actualité partisane a essentiellement été marquée par une scission (le FN et les Patriotes de Florian Philippot), des expulsions (l'exclusion, donc, de plusieurs cadres LR) et un scandale montrant le poids de la loi du silence dans ces organisations (l'affaire de harcèlement sexuel au sein du MJS).

De ce point de vue, la gêne de LREM à employer ce terme est logique. Mais au-delà, elle est aussi révélatrice du discours du nouveau gouvernement depuis six mois, qui a valu à Macron d'être vu comme l'incarnation de «la technocratie au pouvoir» ou, par ses détracteurs, de «la défaite du politique face à la technocratie». 

Illusion du consensus

Pourquoi se définir comme un parti, c'est-à-dire comme une fraction idéologiquement située, quand on est «central», quand on déploie sa pensée à coups de «en même temps»? Pourquoi se positionner comme un «parti» en lutte avec d'autres quand on peut être le «mouvement» fluide paré pour une alliance avec (ce qui reste de) la droite modérée aux élections européennes de 2019? Il y a quelques mois, Gaël Brustier écrivait déjà sur Slate que Macron manifestait «l'illusion du consensus»: «Dans les discours du Président, [...] le “nous” englobe le “eux”. Il le nie.»

Un goût du consensus (ou du respect de la ligne...) qui se manifeste aussi dans le profil plus technicien qu'à l’accoutumée des ministres. Dans la diminution des effectifs des cabinets ministériels, qui a fait basculer une partie du pouvoir du côté de l'administration. Dans l'embauche comme secrétaire d'État à la Fonction publique d'un député, Olivier Dussopt, qui venait de voter contre le budget une semaine plus tôt. Dans les premiers indicateurs de l'activité parlementaire, qui montrent que les députés de la nouvelle majorité sont moins actifs (moins d'interventions, moins d'amendements) que l'ancienne, il est vrai plus expérimentée... Ou encore dans le fait que Christophe Castaner va donc cumuler son poste de chef de parti avec celui... de secrétaire d'État chargé des Relations avec le Parlement.

À la recherche d'une perspective

Entre «godillots» et frondeurs, l'image du parti présidentiel est toujours compliquée à fixer, comme l'a reconnu ironiquement Édouard Philippe lui-même: «Lorsque tout le monde file droit, on hurle à la caporalisation; lorsque tout le monde débat, on hurle à la cacophonie; et lorsqu'on évite ces deux écueils, rassurez-vous, on trouvera toujours quelqu'un pour hurler.»

Dans un texte récemment publié par la revue Esprit, le philosophe Michel Marian estimait justement qu'un des enjeux des prochains mois, pour le nouveau pouvoir, serait de trouver comment «relancer le mouvement». «La structure de la force politique construite par Emmanuel Macron [...] peut inquiéter», écrit-il en décrivant un «désert surpeuplé» «le président et son Premier ministre sont seuls avec leurs ministres techniciens», et des députés «tétanisés à l’idée que le moindre début de débat recréerait en leur sein une fracture entre gauche et droite qui fissurerait la cathédrale». Avant de conclure que «pour réveiller l’envie de participation politique des députés de la majorité, il pourrait devenir urgent d’inscrire leur progressisme dans une perspective».

Une perspective qui pourrait, devrait même, être débattue: fixer une ligne «et en même temps» la débattre. Verra-t-on un jour un intervenant d'un congrès de LREM lancer fièrement «Nous sommes un parti politique et nous faisons de la politique»?

Ce texte est paru dans notre newsletter hebdomadaire consacrée à la crise de la démocratie. Pour vous abonner, c'est ici. Pour la lire en entier: 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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