Culture

La cigarette au cinéma, une paresse pour symboliser la liberté

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 04.12.2017 à 14 h 41

La récente polémique artificiellement gonflée autour de la présence de la cigarette dans les films empêche de voir la réalité d’un problème pourtant massif, l’utilisation par scénaristes et réalisateurs du tabac comme signe d’émancipation et d’accomplissement de soi.

La Villa de Guédiguian

La Villa de Guédiguian

Ouh là mes aïeux! Que n’a-t-on lu et entendu? C’était Mozart qu’on assassine, c’était la terreur à nos portes. L’incroyable vigueur des réactions suite à une parole de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, après une déclaration de la sénatrice Nadine Grelet-Certenais, veut sûrement dire quelque chose, mais pas forcément ce qu’elle prétend.

Peut-être qu’au degré de déréliction de la politique où on est, une cause aussi bidon est de nature à capter une énergie protestataire qui ne sait plus où et comment s’employer. Pourtant, le mouvement autrement important et profond déclenché par l’affaire Weinstein aurait pu et dû absorber ces énergies. Mais justement, aussi fondé soit-il, il garde le défaut d’être politiquement correct.

Tandis qu’avec la cigarette, on allait pouvoir être transgressif, s’éclater vraiment. Professionnels du cinéma, médias et réseaux sociaux tous unis derrière cette bannière frémissante s’en sont donnés à cœur joie.

«Un film n'est pas là pour refléter la société telle que l'État voudrait qu'elle soit»

En plus, il y avait association d’un binôme, cigarette et film, riche de ressources mobilisatrices aussi infinies que stupides: tabac/film objet de distraction populaire, tabac/films œuvres d’art, tabac/films témoins de leur temps.

C’est l’honneur du cinéma d’être à la fois un art, un loisir populaire et un observatoire du réel. En l’occurrence, cela aura démultiplié les opportunités de dire tout et surtout n’importe quoi. On allait à la fois massacrer des chefs-d’œuvre et nous priver de nos doudous audiovisuels. On allait cacher le monde tel qu’il est.

On allait même sûrement se mêler de supprimer les cigarettes dans les films du passé, projet qui, s’il existait, serait pour le coup débile, aussi débile que quand des Diafoirus de la prévention se sont mêlés d’enlever sa clope à Prévert et sa pipe à Tati sur des affiches.

Vanessa Paradis en "ange gardienne" libératrice de l'héroïne de Maryline de Guillaume Gallienne.

Aux barricades citoyens! L’État veut nous empêcher de montrer le monde tel qu’il est, s’exclamait ainsi une grande figure libertaire, et ardent combattant du réalisme en prise sur le monde tel qu'il est véritablement, Frédéric Goldsmith, délégué général de l’Union des producteurs de cinéma, dont les propos à l’AFP, relayés par tous les médias de l’Hexagone, fleuraient bon l’insurrection: «Un film n'est pas là pour refléter la société telle que l'État voudrait qu'elle soit.»

Dans le monde entier, mais en France plus qu'ailleurs

On a compris, l’affaire est enterrée. Était-elle sans fondement? Qui regarde les films se rendrait aisément compte que le problème existe pourtant. Pas parce qu’on y monte des gens en train de fumer. Parce que, outre les incitations plus ou moins amicales de l'industrie, le fait de fumer est devenu un poncif, une paresse de scénariste pour manifester un geste de liberté.

Ce phénomène n’est pas propre à la France et au cinéma français d’ailleurs. Il se retrouve dans les films de tous les pays –États-Unis, Grande Bretagne, Japon, Scandinavie, etc.– où une politique de santé publique travaille à réduire les méfaits du tabac.

Si la comparaison la plus fréquemment employée, avec les États-Unis, semble quantitativement défavorable à la France, c’est qu’en Amérique la séparation entre films de studios très grand public à destination des ados et films pour adulte et surtout indépendants est plus nette.

Dans les premiers, personne ne fume, ou alors c’est un acte chargé d’un signe négatif – sauf exception farfelue comme dans le cas des cigares de Wolverine. Mais chez les indépendants américains, c’est là aussi une belle tabagie, qui a la même valeur de signe, justement, d’indépendance.

Exemples innombrables

Alors que c'est dans tout le cinéma français que la clope est devenue un signe fort de liberté, d’affirmation de soi, de sens de valeurs plus importantes que la norme sociale.

Exemple du jour: dans le beau film de Robert Guédiguian, La Villa, qui sort cette semaine et dont on ne manquera pas de dire tout le bien qu’on en pense, lorsqu’enfin Ariane Ascaride se réconcilie avec elle-même et avec ses frères, qu’est-ce qu'elle fait? Elle allume une cigarette.

Dans quinze jours sort un beau film indé américain, Lucky, ultime apparition à l’écran de Harry Dean Stanton. Lorsque le vieil homme doit manifester son esprit resté libre malgré les atteintes physiques de l’âge, comment s’y prend-il (c’est-à-dire comment s’y prend le réalisateur pour exprimer ça)? Il impose le droit de tirer sur sa clope en plein bistrot.

Mais les exemples sont innombrables. L’auteur de ces lignes garde le souvenir, au dernier festival de Venise, d’avoir compté sept films d’affilée, de toutes origines, où la cigarette servait de signe positif, crânement revendiqué, pour des personnages par ailleurs complètement différents dans des contextes pas moins variés.

Évidemment qu’il ne s’agit surtout pas d’interdire quoique ce soit dans les films. Mais la virulence de la levée de boucliers suite aux déclarations de mesdames Grelet-Certenais et Buzyn aura simplement empêché qu’on se pose la moindre question sur le fait de continuer à faire de la cigarette, cette dépendance, un marqueur de liberté d'esprit. Encore merci.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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