France

En panne d'idées, la droite se radicalise

Ferghane Azihari, mis à jour le 27.11.2017 à 8 h 36

En bon entrepreneur de la politique, Laurent Wauquiez segmente son marché. Le grand favori de l’élection à la présidence des Républicains, qui aura lieu le 17 décembre prochain, a consciencieusement choisi les thèmes à mettre en avant dans le débat public. 

Laurent Wauquiez en campagne pour la présidence des Républicains à Strasbourg, le 16 november 16, 2017 | Patrick Hertzog / AFP

Laurent Wauquiez en campagne pour la présidence des Républicains à Strasbourg, le 16 november 16, 2017 | Patrick Hertzog / AFP

Profitant du sentiment d’insécurité culturelle qui gagne de nombreux Français, la droite investit les thématiques longtemps laissées au monopole du FN. L’affirmation de l’identité nationale devant le péril multiculturel, l’enracinement des traditions contre le relativisme progressiste, l’État de police face à la menace islamiste… Le ton est donné: celui d’une posture conservatrice et nationaliste associée à un discours autoritaire et qui profite de la crise qui secoue le parti frontiste pour récupérer ses parts de marché.

Un choix peu surprenant d’un point de vue stratégique au regard du contexte actuel. Une note publiée en juillet 2017 par plusieurs organisations dont l'IFOP soulignait que la menace terroriste et que l’immigration faisaient partie des trois premières préoccupations des Français. De quoi fournir toutes les incitations politiques à tenir un discours radical, y compris pour un Laurent Wauquiez longtemps situé sur l’aile sociale de l’UMP, mais dont la flexibilité, pour ne pas dire l’opportunisme, lui permet d’ajuster facilement son positionnement politique.

Sa priorité consiste désormais à reconstruire une droite mise en lambeaux par deux échecs successifs aux élections présidentielles et par l’OPA agressive lancée par Emmanuel Macron au début de son quinquennat. Au risque de conforter Jean-Luc Mélenchon dans son rôle de premier opposant à Emmanuel Macron, il n’a d’autre choix que d’emprunter la voie la plus efficace pour consolider son camp. Or quelle autre thématique que l’identité pour fédérer une droite qui n’a jamais su construire un socle doctrinal durable et dépourvu d’ambiguïté en matière politique ou économique? Faute de consensus en ces matières-là, le conservatisme sociétal s’impose comme le positionnement le plus opportun pour fédérer l’ensemble des droites légitimiste, orléaniste et bonapartiste identifiées par René Rémond en 1954. Même si le Front national demeure exclu de ce projet en dépit des nombreuses similitudes qu’il présente avec le discours de Laurent Wauquiez.

Le front républicain ne fait plus l'unanimité

Mais cet accord au front républicain n’est plus du goût de tout le monde. Nombreux cherchent à s’en défaire pour mettre fin, entre la droite et le FN, à cette «division artificielle, machiavéliquement instaurée par Mitterrand dans les années 80», selon les propos de l’essayiste conservateur Benoît Dumoulin. Le dernier à être tombé au front est Christophe Billan, débarqué de Sens Commun pour avoir admis qu’il ne redoutait pas les thématiques du Front national tout en invitant la droite à «sortir des appareils» pour constituer une plateforme commune. Une idée également partagée par d’autres cadres de la droite comme le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan et le patron du Parti Chrétien-Démocrate Jean-Frédéric Poisson, qui ont récemment lancé une plateforme baptisée «Les amoureux de la France». Cette initiative ambitionne de fédérer une base militante qui regrouperait toutes les sensibilités de la droite, même les plus extrêmes, pour contraindre les appareils à s’entendre. 

Il existe depuis plusieurs décennies de multiples tentatives pour abolir la frontière entre toutes les nuances de la droite.

En réalité, ces projets ne sont pas nouveaux. Il existe depuis plusieurs décennies de multiples tentatives pour abolir la frontière entre toutes les nuances de la droite. L’une des plus vieilles initiatives sous la Ve République est celle amorcée par le Club de l’Horloge, un cercle de réflexion à la droite de la droite fondé en 1976 par un petit groupe de hauts fonctionnaires et qui n’a cessé de travailler à l’installation d’un climat intellectuel et culturel propice à la constitution d’une grande formation politique conservatrice et nationaliste. En 1998, Charles Million, qui fut ministre de la Défense sous Jacques Chirac, est l’un des premiers ténors de la droite de gouvernement à franchir le pas en tendant la main au Front national. L’alliance éphémère entre Nicolas Dupont-Aignan et Marine le Pen durant l’entre-deux-tours de la dernière élection présidentielle n’est finalement qu’une étape supplémentaire pour tenter de crédibiliser l’hypothèse d’une droite réunifiée. 

Si cette idée n’a jamais pu franchir les barrières du politiquement correct, elle est désormais en passe d’être plus facilement acceptée dans l’opinion publique. Elle est d’autant plus crédible que le contexte international est propice à la normalisation des formations politiques radicalement conservatrices et nationalistes. Outre le cas américain, le continent européen connaît lui aussi des configurations similaires. Sans parler de la Hongrie ou de la Pologne, la récente victoire des conservateurs de l’ÖVP de Sebastian Kurz en Autriche offre le précédent le plus sérieux. Même s’il est vrai que l’extrême-droite a déjà eu l’occasion de gouverner avec les conservateurs durant le mandat du Chancelier Wolfgang Schüssel entre 2000 et 2007, le jeune politicien de 31 ans a tendu une nouvelle fois la main au Parti de la liberté autrichien (FPÖ), un parti allié au Front national au Parlement européen, pour former un gouvernement. 

Conservatisme et autorité

Ce scénario est-il possible en France? Peut-on assister à l’émergence d’une droite qui se réunirait autour des «grandes questions d’anthropologie et de civilisation» en minimisant l’importance des clivages sur les sujets «secondaires»? Les partisans de cette orientation optent pour une formation politique conservatrice qui parlerait davantage de GPA/PMA, d’immigration, de nation ou de culture et qui cesserait de tergiverser sur les questions «mineures» comme l’économie. L'écueil probable d’un tel positionnement tient à ce qu’il ne peut prétendre à une quelconque cohérence et qu’il génèrera toujours des tensions entre différents courants philosophiques qui se révèleront in fine irréconciliables.  

Comme le relevait l’économiste libéral Milton Friedman, toutes les sphères sociales sont interdépendantes. La manière d’appréhender l’économie et les rapports marchands, c’est-à-dire les échanges, les associations libres ou l’entrepreneuriat, se répercute aussi sur les enjeux sociétaux comme la diversité des organisations familiales, des cultures ou des mœurs. Prenons par exemple le cas de la liberté du travail et du libre-échange sans lesquels le développement économique des sociétés humaines semble inenvisageable. Ces libertés sont régulièrement présentées comme relevant d’un enjeu «économique». La réalité tient à ce qu’elles impliquent également l’acceptation du pluralisme culturel sans quoi leur mise en œuvre est compromise. L’épisode de la «clause Molière» destinée à imposer l’usage du français sur certains chantiers pour ériger des barrières commerciales contre les travailleurs d’Europe centrale n’est qu’une illustration parmi d’autres des liens étroits qu’entretiennent les sphères culturelle et économique. 

C’est là tout le paradoxe d’une droite qui s’érige en gardienne de la civilisation occidentale, mais dont l’hémiplégie met en danger le principe ayant longtemps été le moteur de son développement. La singularité de l’individu est diabolisée au nom d’un idéal de standardisation des mœurs que l’on confond à tort avec le besoin d’enracinement. La posture conservatrice associée au discours autoritaire n’est en ce sens que le miroir culturel d'un collectivisme de gauche qui aspire à l’uniformisation des conditions économiques des individus en sacrifiant leur autonomie.

A tous prix différents de la gauche social-démocrate

Cette posture attire une certaine droite en manque de reconnaissance et qui, à défaut d’innover sur le plan économique, se sent obligée de se réfugier dans le conservatisme anti-libéral pour exister face à une gauche socialiste devenue sociale-démocrate. Une stratégie que récuse d’ailleurs l’un des concurrents de Laurent Wauquiez, Maël de Calan qui estime que la droite commettrait une lourde erreur «à vouloir se refonder sur une ligne identitaire et régalienne au motif que la gauche social-libérale lui priverait d’espace sur le plan économique». Ce commentaire en dit long sur les ambitions philosophiques de la droite contemporaine.

Car si la gauche a en effet renoncé à l’utopie d’un collectivisme intégral, elle rechigne encore à embrasser tous les principes d’une authentique économie de marché. Dans un pays où l’État fiscalise plus de la moitié des richesses produites par ses citoyens et où l’initiative et l’intérêt privés sont encore regardés avec beaucoup de suspicion, nul doute qu’il existe encore des parts de marché à prendre pour les aspirants défenseurs du libéralisme. Mais la droite peut-elle vraiment remplir ce rôle? 

Pas si sûr. Gangrénée par un gaullisme synonyme d’opportunisme sans boussole, sans conviction véritable sur les questions relatives à la place de l’État par rapport à l’individu, elle n’a jamais véritablement épousé les principes du capitalisme libéral. Certes, il existe bien quelques moments anecdotiques où la droite fut en passe de se doter d’une doctrine complète et ambitieuse. La «parenthèse libérale» animée par François Léotard et Alain Madelin dans les années 80 offrait à cet égard une opportunité intéressante pour la droite d’effectuer son aggiornamento philosophique. Elle s’est cependant soldée par un échec. Les mandats de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy illustrent cette passion de la droite pour le statu quo au sein d’une social-démocratie déclinante et irréformable ainsi que l’atteste l’augmentation continue de la dépense publique et des prélèvements obligatoire entre 2002 et 2012. Il n’est donc pas étonnant que la radicalité des prises de position identitaires fasse office de dénominateur commun, tel un cache-misère dont l’utilité ne réside que dans la possibilité, pour la droite, de dissimuler ses contradictions internes. 

 

Ferghane Azihari
Ferghane Azihari (3 articles)
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