Double X

Oui, il y aura des (rares) dénonciations calomnieuses de violences sexuelles: et alors?

Nadia Daam, mis à jour le 24.11.2017 à 14 h 46

Ce que cache l'inquiétude de certains quant aux fausses accusations, c'est une perpétuation de la culture du viol.


Mégaphone | Dmitriy Viktorov via Flickr CC License by

Mégaphone | Dmitriy Viktorov via Flickr CC License by

#BalanceTonArgumentFoireux. #BalanceTonEcranDeFumée. #BalanceTaDiversion. Personne n’a lancé de tel mot d’ordre. Ils y sont pourtant allés tout seuls comme des grands.

«Ils», c’est par exemple Édouard Philippe qui, alors qu’il était interrogé par Mediapart sur la mal nommée libération de la parole (la parole des femmes n’est pas libérée, ça fait longtemps qu’elles parlent dans le vide, c’est tout), a consacré l’essentiel de sa réponse à joueur les lanceurs d’alerte sur les risques de dérives «mécaniquement» induites par les témoignages et dénonciations de viol, harcèlement, agressions…

«Vous avez parfois des dénonciations qui laissent à penser que les faits sont peut-être un peu plus compliqués que simplement la version des faits qui est dénoncée. Et ça sera très compliqué. C’est pour ça qu’il faut être très prudent sur le sujet. Il faut pas oublier que, même dans ces affaires, la présomption d’innocence existe. La présomption d’innocence, c’est pas seulement quand ça vous arrange. C’est pour tout le monde, et c’est tout le temps.»

Mode de pensée coulant pour les mains au cul et la drague lourde

Quand il est question de violences faites aux femmes, qu’on insinue qu’une situation peut être «un peu plus compliquée que ça», et qu’on assène cet argument d’autorité de la «présomption d’innocence», c’est juste que l’on fait un petit effort sémantique pour ne pas paraître trop bourrin en hurlant «Ça suffit la police de la pensée? On est un pays latin, on a le sang chaud, on aime le contact. On peut plus rien faire/dire lààààà.» 

Mais c’est bien l’esprit. Ce que fait le Premier ministre, c’est d’abord laisser entendre qu’il existe énormément de strates entre les différents outrages. Qu’il y a un monde entre la drague lourde, la main ou cul, l’agression sexuelle. Qu’il ne faut surtout pas tout mélanger. Alors que les théoriciens de la culture du viol s’échinent depuis des années à démontrer qu’au contraire, considérer comme minimes certaines atteintes au corps féminin qui constituent pourtant, pénalement et psychologiquement, de réelles agressions, participent de la tolérance magnanime pour les auteurs. Et que c’est précisément ce mode de pensée, bonhomme et coulant pour les mains au cul et la drague lourde qui conduit in fine, à minimiser voire nier un viol. Et à laisser penser à leurs auteurs qu’ils bénéficieront d’impunité.

Ce que fait surtout le Premier ministre, c’est enjamber avec adresse la question principale (c’est-à-dire les femmes harcelées et agressées) et laisser infuser l’idée que les femmes pourraient être victimes certes, mais aussi, voire surtout, «coupables» de diffamation et dénonciations calomnieuses. Il inverse la responsabilité entre les victimes et les auteurs d’agression. 

Comprenez bien: il est interrogé sur les viols et le harcèlement. Et par un habile tour de passe-passe, il fait diversion en s’émouvant de potentiels risque d’excès ou de dérives. L’équivalent, ce serait d’être face à quelqu’un qui crie au feu parce que sa maison brûle et que vous lui répondiez: «Votre maison brûle? Genre vraiment? Parce que parfois des gens appellent les pompiers pour rien».

Certes, il adopte tous les éléments de langage et la prudence qui empêche notre mâchoire de se décrocher instantanément, mais c’est peu ou prou l’intention. D’autres ne se sont pas embarrassés d’autant de circonvolutions.

Une façon dégueulasse de comparer les témoignages à la délation

Interviewé par Léa Salamé sur France Inter et après que cette dernière a, heureusement, rappelé le CV de l’artiste en tant qu’agresseur et auteur de violences conjugales, le rappeur/acteur/penseur-à-qui-l’on-demande-un-avis-sur-une-pratique-dont-il-est-l’un-des-artisans JoeyStarr s’est alors interrogé: «Est-ce qu’on ne va pas se retrouver comme en 39 où ton voisin va te dénoncer parce que ci, parce que t’as pas acheté le lait?». 

On ne sait même pas par ou commencer: le point Godwin? Cette façon dégueulasse de comparer les témoignages à la délation? Les violeurs aux juifs et aux résistants? Son illégitimité totale à émettre le moindre avis sur la domination masculine? Le fait que JoeyStarr s’émeuve des «excès», ce serait presque drôle si ca n’était pas aussi triste. Grand prince, il conclut: «C’est un vrai problème […] il fallait en parler mais voilà, quoi…». Merci, tocard. 

Vous voulez plus grotesque et encore un peu plus immonde? Pour le député LREM Jean-Pierre Pont, on est carrément dans la radicalisation, celles des victimes et accusatrices. 

«Tout le monde parle trop, la moindre réflexion, la moindre main sur les épaules peut désormais poser question. Ça va finir par devenir de l’extrémisme. On ne va quand même pas finir par émasculer tous les hommes!»

Nous y voilà. Ça a au moins le mérite d’être clair: il y a des gens, comme cet homme, qui estiment, et osent l’affirmer franco, que les hommes sont victimes d’un grand complot. Que les femmes de ce monde se sont réunies, un soir de pleine lune, ont synchronisé leur cycle menstruel et imaginé un prélude à l’éradication des hommes: #Balancetonporc et #MeToo. Que les agressions sont dénoncées non pas pour faire évoluer les choses, judiciariser leur histoire ou juste la raconter, mais pour régler leurs comptes. Quitte à ce qu’il y ait quelques balles perdues. 

Oh, on est habituées, hein. À chaque fois qu’une femme dénonce le comportement d’un homme, elle est systématiquement accusée d’être aigrie, revancharde, menteuse, mal baisée… Et à chaque fois qu’un homme dénonce le comportement d’une femme, il est systématiquement…. ah bah rien, en fait. 

Dépôt de plainte et fosse aux lions

Et on en vient au premier problème de cette riposte ô combien mal venue: ces hommes semblent découvrir qu’il est possible de voir sa parole niée. Qu’il ne suffit pas de jurer qu’on a fait ou pas fait quelque chose pour être cru. C’est pourtant ce que traversent les milliers de femmes victimes de viol ou d’agression. 

À ce sujet, l’enquête réalisée par Ipsos pour l’association Mémoire traumatique et victimologie est édifiante: elle révélait que si l’immense majorité des Francais définissent le viol comme «le fait de forcer une personne qui le refuse à avoir un rapport sexuel», 24% considèrent néanmoins qu’une fellation forcée relève de l’agression sexuelle, non du viol. Pour 27% des personnes interrogées par Ipsos, la responsabilité du violeur est moindre si la victime s’est montrée séductrice, si elle a flirté ou s’est rendue seule chez un inconnu. Et pour 17% d’entre eux, imposer à sa conjointe un rapport n’est pas un viol.

On nous rétorquera que les Français ne constituent ni un tribunal, ni une force enquêtrice. Et que la justice et la police sont là pour recueillir la parole des victimes puis adopter la réponse ad hoc, en fonction de la loi et non de leurs convictions. Mais c’est faux. 

Pousser la porte d’un commissariat pour dénoncer un viol ne revient pas à jeter un homme en pâture et à s’en laver les mains par la suite en ricanant sous cape. Les femmes qui osent porter plainte se jettent elles-même dans ce qui peut ressembler à une fosse aux lions. 

«Seules 11% des victimes d’un viol ou d’une tentative de viol (soit environ 98.000 cas chaque année) et 2 % des victimes d'agression sexuelle se déplacent dans un commissariat ou à la gendarmerie pour déposer plainte, selon l'enquête «Cadre de vie et sécurité» de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, qui étudie la période 2011-2015.

De plus, 82% des victimes ont mal vécu le dépôt de plainte et 70% ne se sont pas senties reconnues comme victimes par la police et la justice, selon l'enquête «Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte» (2015) menée, encore, par l'association Mémoire traumatique et victimologie. 

Pour aller au-delà de ces statistiques désincarnées, lisez le témoignage d’Aline, sur Slate.fr, dont le dépôt de plainte face à un agent de police après avoir subi un viol a pris un tour ubuesque et infâme. L’officier commence d’abord par tenter de la décourager de porter plainte, arguant qu’il n’y a pas assez d’éléments. Puis:

«J'ai réalisé qu'il était dans la séduction. Il m'a posé des questions sur ma vie intime déplacées et sans aucun rapport avec le sujet. Il sous-entendait que si j'acceptais certaines pratiques sexuelles dites “de soumission”, alors mon fiancé aurait pu croire que mes refus et mon état de prostration étaient un jeu. Il m'a demandé si je pratiquais la sodomie avec lui, si on s'attachait, si nous avions des jeux avec des sextoys et des déguisements. Je me suis rendu compte que ça l'excitait.» 

L’officier de police judiciaire la contactera même sur Facebook, pour lui demander si elle est dans son lit et ce qu’elle porte… 

Dans les salles d’audience, l’accueil n’est souvent guère plus réjouissant: «Virginie était-elle une fille facile?», «Était-elle aguicheuse?», ce sont les questions posées par un président de tribunal à propos de la victime, dans une affaire de viol et de meurtre. 

Un procès d'intention réservé aux victimes de violences sexuelles

On est encore trèèèèès loin du stade ou la parole des femmes serait sanctuarisée et les hommes mis en cause immédiatement placés en garde à vue, soumis à la vindicte populaire et sommés de prouver leur innocence. 

J’ai beau déjà avoir peu foi en l’humanité, il m’est encore douloureux de savoir qu’il existe vraiment des gens pour penser que se dire victime de viol est une partie de plaisir, voire une façon d’attirer l’attention sur soi. Qui aurait envie d’être qualifiée, comme l’a été Tristane Banon par Bernard-Henri Lévy, à propos de l’affaire DSK, de «jeune femme […] qui sentant l'aubaine, ressort son vieux dossier et vient le vendre sur les plateaux télé»?

Quelle femme espère se retrouver au cœur de toutes les attaques et suspicions? Qui cajole le doux rêve d’être accusée de manipulation, de recevoir des messages lui indiquant qu’elle va finir suicidée dans la Seine, comme c’est le cas pour une des plaignantes de l’affaire Tariq Ramadan? 

Pourquoi donc cette idée tenace que les femmes auraient toutes ou presque des comptes à régler et que #BalanceTonPorc représenterait une formidable occasion pour se venger d’une vexation, d’une dette non honorée, ou juste pour faire chier? 

C’est d’autant plus sidérant que ça n’est pas un procès d’intention fait à d’autres victimes. Quand les victimes de prêtres pédophiles sont encouragées à parler et à désigner leurs agresseurs, il se trouve peu de monde –et c’est heureux–, qui les soupçonnerait d’emblée d’avoir quoique ce soit à tirer d’une dénonciation calomnieuse. Le gouvernement lance plusieurs campagnes pour sensibiliser au harcèlement scolaire et inciter les victimes à se confier. Là non plus, personne ne songe que ces campagnes vont inciter les ados à calomnier ou dénoncer frauduleusement des camarades. 

Des dénonciations calomnieuses marginales

De plus, et parce qu’il semble à ce stade utile de rappeler les vérités les plus élémentaires, la calomnie et la diffamation sont punies –et sévèrement– par la loi. Pire: jusqu’à il y a peu, les femmes ayant porté plainte pour viol et dont le procès s’est soldé par un non-lieu pouvaient elles-mêmes être accusées et condamnées. Il a fallu attendre 2011, et un arrêt de la Cour Européenne des droits de l’homme, pour que les femmes ayant dénoncé un viol sans pouvoir le prouver devant la justice bénéficient elles-mêmes de la présomption d’innocence. Jusqu’alors, en France, une personne prétendant être victime d’un viol mais se voyant signifier un non-lieu pour cause d’impossibilité à établir les faits était présumée coupable du délit de dénonciation calomnieuse. 

Bien sûr, le risque de dénonciation calomnieuse existe, et ce, pour n’importe quel crime ou délit. Et il faut le condamner, tant cela peut avoir des répercussions graves sur la personne injustement incriminée. Celles qui s’y sont risquées l’ont d’ailleurs appris à leurs dépens

Mais elles sont rares. La dénonciation calomnieuse de viol et d’agressions est très marginale. 

La blogueuse Crêpe Georgette a fait le bilan à l’échelle internationale du volume des ces fausses accusations: dans la majorité des cas et des pays, les dénonciations calomnieuses ne dépassent pas les 8% du total des dépôts de plainte et tutoient le plus souvent les 2 ou 3%.

C’est donc au mieux faire preuve d’une méconnaissance impardonnable d’une phénomène pour qui prétend maîtriser suffisamment le sujet pour s’exprimer, mais surtout d’une mauvaise foi et d’une cruauté inconséquente d’ériger cet épiphénomène en menace réelle. Comme l’a écrit l’avocat en droit social Claude Katz, dénoncer la dénonciation calomnieuse, sans raison et avec emphase, constitue «une arme redoutable de dissuasion au service des auteurs de violences sexuelles». 

Les violeurs et les agresseurs n’attendent que ça. Que l’imaginaire social, le politique, le judiciaire continuent à ravitailler leur parade préférée, et qui consiste, tout simplement à clamer: «Cette femme ment».

J’ai la chance de ne jamais avoir été victime de viol ou d’agression sexuelle. Si tel avait été mon cas, et que je m’apprêtais à dénoncer mon agresseur, j’aurais renoncé net après avoir entendu le Premier ministre, JoeyStarr, et tous ceux qui ceux qui préfèrent regarder le doigt que la lune. Comme c’est commode de ne regarder que 2% d’un tableau moche. Comme cela doit être confortable de pouvoir balayer un sujet parce qu’il pique, interroge, dérange sur son propre comportement et celui de ses pairs. Je vous hais, et vous envie pour ça.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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