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Le tennis français a beaucoup à perdre en ne gagnant pas la Coupe Davis

Yannick Cochennec, mis à jour le 24.11.2017 à 15 h 45

Emmenée par Yannick Noah, l’équipe de France vise une 10e Coupe Davis face à la Belgique à Lille. L’occasion d’éclaircir le paysage du tennis national.

 Pierre-Hugues Herbert, Richard Gasquet et Yannick Noah I PHILIPPE HUGUEN / AFP

Pierre-Hugues Herbert, Richard Gasquet et Yannick Noah I PHILIPPE HUGUEN / AFP

Pour le tennis français, la finale de Coupe Davis, qui oppose ce week-end ses joueurs à la Belgique à Lille, fait office d’occasion à ne pas manquer. En cas de victoire, il reviendrait au premier plan en perpétuant une longue et riche tradition qui a fait sa légende dans ses frontières comme en dehors. Sans la Coupe Davis gagnée à Philadelphie par les Mousquetaires en 1927, il n’y aurait pas eu de stade Roland-Garros érigé pour la finale de 1928 avant que le concept de Grand Chelem ne commence à véritablement émerger à la fin des années 1930. Si la Fédération française de tennis est assise aujourd’hui sur un coffre en or –environ 100 millions de marge pour une activité de quinze jours, ce qu’aucune entreprise en France n’est sans doute capable de produire quel que soit le climat économique–, elle le doit par ricochet à la Coupe Davis. Tout part de là.

Trois ans après la défaite face à la Suisse, au cœur du même stade Pierre-Mauroy, un échec ferait (presque) mauvais genre et serait probablement jugé sévèrement. S’il peut paraître «acceptable» de s’incliner face à Roger Federer et Stan Wawrinka, comme en 2014, une défaite face à David Goffin (gif) et ses coéquipiers aurait beaucoup plus de mal à passer sans mésestimer la très grande valeur du n°1 belge, finaliste du Masters de Londres il y a quelques jours, et tout à fait capable d’empocher ses deux points en simple. Depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est clairement la finale la plus accessible pour la France, ce qui ne veut pas dire qu’elle va vivre un week-end en toute tranquillité, loin de là.

Le baroud d'honneur des «nouveaux Mousquetaires»

Alors que la dernière victoire tricolore dans la compétition remonte à 2001, cette finale a l’effet, pour une génération, d’une sorte de quitte ou double à travers ses «nouveaux Mousquetaires», surnom (trop) ronflant donné à Jo-Wilfried Tsonga, Richard Gasquet, Gaël Monfils et Gilles Simon il y a une petite dizaine d’années en hommage, lointain, aux glorieux Mousquetaires, René Lacoste, Henri Cochet, Jean Borotra et Jacques Brugnon.

Contrairement à leurs aînés, Tsonga, 32 ans, Gasquet, 31 ans, Monfils, 31 ans, et Simon, 32 ans, n’ont jamais réussi à soulever le célèbre Saladier d’argent –et encore moins à s’arroger un titre du Grand Chelem. Deux défaites en finale, en 2010 et 2014, ont jalonné leurs parcours parallèlement à d’autres campagnes parfois frustrantes pour un groupe à l’indéniable potentiel, qui a toujours joué le jeu, quoi qu’on en pense, de la Coupe Davis, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités.

L’intérêt des joueurs français pour la Coupe Davis est indissolublement lié, il est vrai, à leurs échecs en Grand Chelem. S’ils avaient enlevé des titres majeurs, ils auraient été sans nul doute moins fidèles à la Coupe Davis qui est leur seule chance d’atteindre une gloire devenue aujourd’hui relative. Toutefois, il ne faudrait pas non plus diminuer leurs mérites individuels qui sont grands. Tous les quatre ont fait partie des dix meilleurs mondiaux et ont animé l’actualité du tennis français de façon quasi permanente depuis 2007 à commencer par Jo-Wilfried Tsonga, finaliste à l’Open d’Australie en 2008 et demi-finaliste à deux reprises à Roland-Garros et à Wimbledon.

Noah, sorcier en panne? 

 

Mais à l’heure où les trajectoires deviennent de plus en plus individuelles dans tous les sports, y compris collectifs, le tout à l’égo a aussi nui à cette équipe de France parfois spirituellement désunie. De ce point de vue, la finale de 2014 a laissé des traces profondes à travers une défaite marquée par la blessure de Jo-Wilfried Tsonga et un déficit de communication à ce sujet. S’en est suivie une lourde polémique dont Arnaud Clément, capitaine d’alors, a été la principale victime en étant débarqué après avoir été initialement déstabilisé par les remarques de Yannick Noah «revenu dans le jeu» à cette occasion.

Capitaine tellement inspiré et sublimé lors des triomphes de 1991 et 1996, Yannick Noah –toujours le dernier français à avoir gagné Roland-Garros–, a ainsi surgi «en sauveur» après avoir déclaré, pendant des années, que le tennis actuel ne l’intéressait pas. Opportunisme? Sincérité? Chacun aura son opinion en fonction de son degré d’affection pour celui qui fut, tout de même, des années durant, la personnalité préférée des Français selon le célèbre baromètre du Journal du Dimanche.

PHILIPPE HUGUEN / AFP

À l’évidence, aujourd’hui, la magie s’est en partie estompée, d’abord, au niveau de sa carrière de chanteur à succès, une fraction de son public ne lui ayant pas pardonné, semble-t-il, certaines prises de positions politiques, particulièrement lors de la campagne présidentielle de 2012. Cette petite «sorcellerie» n’a pas totalement agi non plus avec la même efficacité depuis son retour en 2016 au sein de cette équipe de France qui ne fonctionne plus comme celle d’il y avingt ou trente ans. Noah, 57 ans, s’est même transformé en drôle de père fouettard en sanctionnant Gaël Monfils en début d’année à l’orée d’un premier tour au Japon. Lors de la demi-finale, contre la Serbie, à la fin de l’été, il a semblé, un instant, totalement «perdu» sur sa chaise comme se demandant ce qu’il faisait là aux côtés de Jo-Wilfried Tsonga avec qui la communication était coupée.

Un parcours sans obstacles

 

Mais pour un personnage de cette envergure, plus habitué à plaire qu’à déplaire, seule la victoire compte et elle lui tend les bras à Lille. Après tout, et à raison, ce n’est pas son problème qu’elle soit notamment rendue possible lors d’une compétition affaiblie par l’absence de nombre des meilleurs mondiaux puisqu’en 2017, les Français, guère brillants par ailleurs en Grand Chelem (un seul quart de finale), n’ont pas croisé en simple la route d’un des 40 meilleurs mondiaux avant de croiser David Goffin, 7e.

«Ça ne gâche pas mon plaisir, avait dit Noah en septembre. Ce qui fait la beauté de l’épreuve, c’est ce qui se passe sur le court, quand il y a des scénarios un peu dramatiques et puis ça se termine bien, avec de la joie, beaucoup de bonheur

Dans cette période difficile pour elle, la Coupe Davis a toujours pu compter, on l’a dit, sur le tennis français qui l’a soutenue, vaille que vaille, quand elle est devenue de plus en plus négligée ailleurs et tandis qu’elle se cherche une nouvelle formule susceptible de lui redonner un peu d’éclat. Mais la Fédération sait très bien aussi qu’elle ne se relancera pas vraiment avec un 10e Saladier d’argent à une époque où le nombre de licenciés continue de s’éroder en étant maintenu artificiellement, et d’un cheveu, au-dessus du million.

Le seul remède capable de redonner de l’élan à une discipline clairement en perte de vitesse est connu: la victoire d’un Français dans le simple messieurs à Roland-Garros. Aucun autre trophée, qu’il soit décroché en Australie, à Wimbledon ou l’US Open par un homme ou par une femme, n’aura le même effet puissant. En s’imposant à Lille, le tennis français fermerait un chapitre frustrant en Coupe Davis, mais le plus dur restera pour lui toujours à accomplir.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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