France

Des coiffeurs désesp'hairés

Franck Gintrand, mis à jour le 26.11.2017 à 18 h 15

Chaque année, 25.000 jeunes choisissent ce métier, séduits par une activité liée à la mode et à la beauté, mais aussi fascinés par d'incroyables réussites professionnelles. À l’arrivée, la déception est souvent à la mesure du rêve: immense.

À un cheveu de la démission | Jackmac34 via Flickr CC0

À un cheveu de la démission | Jackmac34 via Flickr CC0

Qui ne connait pas Franck Provost? 5.000 salons, plus d’un milliard de chiffre d’affaires annuel, onze marques présentes à l’international, un véritable empire. Des permanentes des habituées du salon de sa mère au Lude aux crinières des célébrités, le génie du ciseau a su se hisser au sommet de son art.

Une success story qui n’a rien d’exceptionnel. Le secteur de la coiffure en regorge. Les succès sont d’autant plus éloquents que ces grands noms sont souvent d’origine modeste. À l’image de Jacques Dessange, jeune provincial issu d’une famille de simples coiffeurs de quartier en Sologne parti à l’assaut de Paris en 1945. À l’âge de 85 ans, en 2010, sa marque était présente dans 36 pays et comprenait des magasins franchisés et des lignes de produits de coiffure ou de maquillage. Ou encore de Julien Farel, devenu en quelques années le coiffeur des stars à New York. Après avoir ouvert le Centre de formation Dessange, sur Park Avenue, s’être occupé de la formation des équipes Chanel à New York puis à Los Angeles, il devient le coiffeur officiel de l’US Open et accroît sa notoriété auprès de stars comme Rafael Nadal, Maria Sharapova ou Martina Navratilova.

Aujourd’hui, Julien Farel est à la tête d’une société de plus de 150 salariés que toutes les célébrités américaines se disputent. Le prix de la coupe? Jusqu’à 1.000 dollars! Après tout, le coiffeur de François Hollande n’était-il pas rémunéré 10.000 euros par mois pour s’occuper du capital capillaire de l’ancien président?

Plus qu’un métier, une vocation

Le site de l’Étudiant n’hésite pas à entretenir le rêve avec de belles histoires. «Camille, 18 ans, se verrait bien coiffeuse de cinéma, parce que c’est un art». Dans le cadre d’un stage de trois mois, Élodie a «coiffé des célébrités» et a «même participé à un tournage pour la télévision». Même son son de cloche sur Le Parisien Étudiant: avec trois associés, Alain a ouvert «un salon franchisé Biguine International au Maroc» et travaillé là-bas «pour des magazines féminins et des marques de haute couture comme Ted Lapidus». 

Des anecdotes qui ne sauraient faire oublier une réalité incontestable: la coiffure est d’abord une affaire de passion. C’est le cas de Célia, étudiante en BP Coiffure, qui fut l'une des 43 finalistes des Olympiades des Métiers, le plus grand concours de métiers au monde. À la question «Pourquoi avoir choisi la coiffure?», elle répond sans hésiter: «Par vocation! Depuis l'âge de 3 ans je veux devenir coiffeuse.» 

Cette fibre se transmet même d’une génération à l’autre, comme ce fut le cas pour Jacques Dessange, Franck Provost ou encore Caroline Dupuy, médaillée d’or au concours régional du meilleur apprenti de France (MOF) en coiffure: «C'est le métier que j'ai toujours voulu faire. Ma maman est coiffeuse, et dès l'âge de 15 ans, je suis entrée au CFA de Cunac.» 

Qui plus est, la coiffure permet de rêver tout en gardant la tête sur les épaules: 

«Dans un contexte où le travail peut sembler bouché, le fait que le métier soit concret, qu’il n’y ait pas d’obligation de se délocaliser, que ce soit une branche où il y a du travail, tout cela ajoute une motivation supplémentaire, et rassure toujours les parents, notamment chez les plus de 18 ans, note Catherine Glémain, directrice de l’ISEC. Les coiffeurs sont des gens ancrés dans le présent, dans l’action. Ils sont très souples et les opportunités que leur présente la filière, création mais aussi management, leur plaisent également.»

Ruée sur la formation

Conséquence de cet engouement: des classes surchargées. Les jeunes ne cessent de se bousculer aux portes des centres de formation: ils étaient près de 27.800 à avoir choisi cette voie en 2016!

Pour devenir coiffeur, le CAP est indispensable. Ce premier diplôme peut être effectué en alternance, en formation continue et à distance. Il peut se préparer sur un ou deux ans et donner lieu à une spécialité (coloriste, permanentiste, styliste visagiste, etc.). Pour devenir manager de salon ou monter sa propre affaire, il faut posséder un brevet professionnel (niveau bac), un brevet de maîtrise ou un BTS Métiers de la Coiffure (bac +2), qui non seulement permettent d’affiner la connaissance des techniques mais aussi d’acquérir les rudiments indispensables en gestion et management.

Beaucoup d’appelés mais aussi beaucoup d’élus. Le taux de réussite du CAP coiffure est de 86,9% –soit légèrement plus élevé que la moyenne des CAP– et de 91,2% en apprentissage. Le taux de réussite au brevet professionnel est également très satisfaisant: en 2015, 77% des inscrits ont validé leur formation. La loi Macron 2, qui prévoyait de donner la possibilité d’ouvrir un salon de coiffure sans diplôme, fit dresser les cheveux des coiffeurs avant d’être abandonnée.

L’épreuve de l’apprentissage

Viennent le premier stage, le premier contrat d’apprentissage… et les premières déconvenues. Les témoignages sur les forums sont éloquents. «En tant que stagiaire, on peut pas dire qu'on bosse sur la clientèle. Quelques couleurs et brushings, mais c'est très minime.»

L’apprenti se trouve cantonné aux tâches les plus ingrates: le shampoing, le rinçage de couleurs… sans oublier le ménage. Pour Élodie, «les colos, les permanentes, les brushings et mises-en-plis, je connais par coeur car je ne faisais que ça en apprentissage!»

Pour certains, aucun doute, si les patrons refusent de confier des tâches plus complexes à des mains inexpérimentées, c’est parce qu’ils «ne veulent pas que les clientes viennent après se faire coiffer par nous». Et d’évoquer la chance qu’ont les stagiaires dans d’autres filières: «C'est vrai qu'en esthétique, les instituts permettent aux stagiaires de faire des épilations, et c'est hyper bien pour progresser dans ta formation». 

Qui plus est, il semble aujourd’hui plus difficile de trouver un job avec un simple CAP en poche: une adolescente fait part de sa crainte «de ne jamais pouvoir trouver du taff en salon avec juste son CAP». Elle confie avoir «l’impression que ça embauche plutôt des BP [brevet professionnel, ndlr]». Et de conclure: «Je me dis qu'arriver sur le marché du travail avec juste le CAP coiffure en poche, je vais avoir l'air d'un gros niais qui traine sur ses coupes…»

Des jeunes envisagent de passer un bac général pour se réserver la possibilité de changer d’avis, en commençant leur formation en coiffure seulement après. Pour Bambou, «le souci en coiffure, c'est que si tu dois entrer en apprentissage après le bac, tu as moins de chance de décrocher un contrat… Une apprentie de 15 ans, c'est moins cher qu'une apprentie de 17/18 ans et à expérience égale, un patron optera pour la première solution».

La jungle de la concurrence

Avec 85.700 établissements et 6,16 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour l’année 2015, la profession occupe le 2e rang des activités artisanales. Acteur majeur du commerce de proximité, la profession comptabilise près de 190.000 actifs, dont 95.400 salariés. Et la relève est là: 17.750 apprentis et 2.600 contrats de professionnalisation chaque année.

Bref, le secteur de la coiffure se porte plutôt bien. Peut-être même trop bien. Le nombre d’établissements ne cessant d’augmenter –6.906 supplémentaires en 2016–, les professionnels sont contraints de jouer des coudes pour se faire une clientèle.

Au Mans, par exemple, là où il y a 20 ans, il y avait un coiffeur pour 1.100 habitants, la ville compte désormais un coiffeur pour 800 habitants. Dans les zones rurales, le phénomène est encore plus flagrant. Dans la commune de Polliat située dans l’Ain, quatre salons de coiffure se partagent les 2.424 habitants, soit un ratio d’un coiffeur pour 606 personnes. À Attignat, toujours dans l’Ain, les 3.200 Attignatis ont le choix entre cinq salons!

La situation est loin d’être supportable pour les coiffeurs, et principalement pour les petits établissements. En 2016, une baisse de 2% du chiffre d’affaires a été constatée pour les petites entreprises réalisant un chiffre annuel inférieur à 100.000€. Dans le même temps, celles avec un chiffre d'affaires de plus de 200.000€ enregistraient une hausse de 1.5%.

Tout le monde ne souffre pas au même degré de la concurrence. Détenant une capacité d’investissement supérieure, les grands salons, pour se démarquer de leurs confrères, peuvent proposer de nouvelles techniques, moderniser leurs établissements, s’ouvrir à de nouvelles prestations de beauté… Contrairement aux petits salons vieillissants, ils dégagent une valeur ajoutée non négligeable –dans un contexte d’hyper-concurrence– grâce à ces investissements.

Bruit, eczéma, asthme, troubles musculaires…

Bien sûr, les jeunes s’en doutent, mais c’est une chose de le savoir et une autre de le vivre. Assis bien confortablement dans leurs sièges, les clients ne remarquent pas le quotidien des coiffeurs, contraints de rester debout toute la journée.

Répéter inlassablement les mêmes expressions –«Désirez-vous un café?», «Ce n’est pas trop chaud?», «À quand remonte votre dernier shampooing?»– peut se révéler usant à la longue. Tenter d’éviter d’abîmer le chemisier de la cliente en badigeonnant ses cheveux de coloration hautement pigmentée s’avère un exercice toujours périlleux. Passer ses mains dans des cheveux lavés il y a des semaines voire des mois peut se révéler pénible. 

Par ailleurs, les coiffeurs sont particulièrement exposés aux affections et allergies cutanées (eczéma notamment) ou respiratoires (asthme entre autres), en raison des substances irritantes et allergisantes contenues dans de nombreux produits capillaires utilisés pour les shampooings, les teintures, les décolorations et les permanentes.

Et ce n’est pas tout: «Les troubles musculo-squelletiques liés aux postures et gestes du coiffeur, parfois inconfortables et souvent répétés (par exemple, tenir le séchoir en l'air), sont également très fréquents et entraînent des pathologies ostéo-articulaires invalidantes.» 

Selon une étude réalisée par les deux syndicats professionnels de la coiffure, un coiffeur traite en moyenne six clientes par jour, à raison d’une heure environ par cliente (contre 10 clients nécessitant chacun trente minutes chez les hommes). Sur une liste de tâches allant de l’accueil au règlement, le travail au bac et la coupe sont les plus pénibles.

Autre problème, rarement évoqué, le bruit. Le rapport note ainsi que «les niveaux de bruit deviennent importants et peuvent atteindre 79 dB quand deux sèche-cheveux fonctionnent ensemble. Les voix des discussions avec les clients augmentent également en volume. Le coiffeur est donc plus particulièrement exposé quand il sèche les cheveux d’un client ou procède à un brushing. En fonction des organisations des salons, ce temps d’exposition à un bruit proche de 81db(A) peut représenter entre 1h30 et 2h30 maximum par jour.»

Règlements de compte sur la toile

Que ce soit parce que les clientes attendent trop d’une coiffure ou parce que les coiffeurs, excédés par des cadences élevées et la tension inhérente au métier, manquent d’écoute, une chose est sûre, le passage chez le coiffeur donne lieu à de grosses déceptions. 

Ravies devant leur coiffeur, nombreuses sont celles qui une fois sorties du salon de coiffure, font part de leur déception sur la toile. Et il faut dire que certaines n’y vont pas de main morte.

Sous un pseudonyme aux inspirations japonaises, une cliente d’un salon parisien relativement remontée commente: «Équipe jeune et incompétente, coiffeur qui n'écoute pas et ne comprend pas, définitivement un coiffeur à ne pas recommander. Je regrette tellement, ils m'ont coupé n'importe comment et ne savent pas faire un dégradé. Trop déçue d'avoir payé pour un tel fiasco.» S’il s’agissait de sa première expérience dans ce salon, c'était certainement aussi la dernière. 

Les témoignages les plus sévères? Assurément ceux concernant les salons franchisés! Y sont critiqués le manque de conseil, le prix élevé, les catastrophes capillaires… Eska, cliente d’une grande chaîne, témoigne sur un forum: «Je rentre pour une coupe à 18h25 je suis installée et seulement après 20mn, un employé s'intéresse enfin à moi. [...] Je suis confiée à une jeune femme et là j'ai vécu un véritable enfer. Coup de ciseaux dans le cou, tirage de cheveux [...]». De quoi vous faire passer l’envie de pousser un jour la porte d’une de ces boutiques, n’est-ce pas?

Le jour où Madame Étienne a jeté l’éponge

Le salon de coiffure cristallise des attentes très fortes de la part des clients, qui ne comptent pas seulement sur un travail bien fait mais aussi, à la sortie, sur un moral regonflé à bloc. L’appréhension est à la mesure de l’enjeu et la tension qui en résulte souvent palpable. Au coiffeur de s’adapter en tenant compte du caractère de chacun. Et c'est loin d'être évident.

Dans un travail de recherche passionnant, Diane Desprat note qu’à l’exception des apprentis issus de familles d’artisans, les jeunes n’hésitent pas à afficher ouvertement leur lassitude ou leur énervement face à la clientèle. Les plus expérimentés et les plus professionnels parviennent à maîtriser leurs émotions, en feignant la décontraction ou, à défaut, en adoptant une attitude distante. Mais même eux ne sont pas à l’abri d’un moment d’énervement, voire de colère.

Madame Étienne, aujourd’hui professeure de coiffure dans un CFA, fait partie des professionnels qui, à force de prendre sur eux, ont décidé un jour de jeter l’éponge: «Mon métier, je l’aime toujours, mais la clientèle je ne la supporte plus! […] En fait, quand j’ai eu envie de vendre, c’est le jour où j’ai eu une cliente qui m’attendait de pied ferme devant la porte du salon un samedi matin à 8 heures 30 parce que, la veille, c’était pas moi qui lui avais donné son coup de peigne mais ma coiffeuse.»

«Coiffeurs, pas magiciens…»

Bien sûr, le cas de Madame Étienne est un exemple extrême, mais les professionnels sont nombreux à serrer les dents. Parfois confrontés à des demandes qui frisent le ridicule, les coiffeurs peinent à expliquer aux clients qu’ils ne sont pas magiciens: «Nous sommes coiffeurs, pas magiciens... Pas la peine donc d'espérer ressembler à Taylor Swift après être passée entre nos mains.»

À ces demandes croquignolesques, s’ajoutent des comportements –certainement inconscients pour les clients– qui exaspèrent au plus haut point les coiffeurs. Un article publié sur le site Pause Cafe In recense ainsi les huit actions du quotidien que les professionnels du cheveu ne supportent plus: de l’annulation d’un rendez-vous au dernier moment en passant par le client qui ne cesse de bouger la tête durant la coupe, toutes ces situations sont illustrées sur un ton humoristique.

On sourit à la lecture de ces travers qui sont les nôtres mais qu’en est-il des coiffeurs? Les établissements recrutent moins et les coiffeurs ne restent en moyenne pas plus de huit ans dans le même établissement. La seule façon de décrocher une augmentation de salaire consiste dans ce secteur comme souvent ailleurs à changer de crèmerie. Ce qui n’empêche pas, au final, le faible niveau des rémunérations. Débutant au SMIC, les professionnels du cheveu peinent à voir, malgré leurs années d’expérience, leurs salaires dépasser les 2.000 euros mensuels.

En quête de nouveau souffle 

Dire du monde de la coiffure qu’il est loin d’être un eldorado relève donc de l’euphémisme. Conscients d’un phénomène d’usure dans un secteur qui n’a rien inventé depuis longtemps, quelques entrepreneurs tentent d’innover. Ainsi, depuis quelques mois, fleurissent des bars à coiffure comme 365c, une entreprise fondée par une jeune HEC. Les coiffeurs s’appliquent à vous réaliser une coiffure sans shampoing et sans coupe en 15 minutes chrono. Le concept commence aussi à se décliner dans les grandes enseignes, comme Jean-Louis David.

Et parce que même la coiffure n’échappe pas au phénomène d’ubérisation, on voit apparaître des plateformes qui mettent en relation les coiffeurs à domicile et les particuliers. C’est notamment le cas de Brush’n Barber. En février dernier, environ 600 clients avaient utilisé ce service disponible sur Internet et sur mobile dans une dizaine de grandes villes, principalement à Lyon, Paris et Lille. Dans une toute autre gamme, The Reporthair propose aux clients un service de coiffure à domicile réalisé par l’un de ses 50 experts-coiffeurs. Relativement flexibles, les coiffeurs se déplacent de 6h à 22 heures, 7 jours sur 7, au domicile des clients.

Pensées pour déjouer les pièges du marché hyperconcurrentiel de la coiffure, ces innovations suffiront-elles toutefois à redonner de l’enthousiasme à ce secteur? Après avoir donné naissance à de belles histoires, la coiffure arrivera-t-elle à jouer de nouveau son rôle de marchepied vers le succès pour les nouvelles générations? Le temps le dira bien assez vite.

Franck Gintrand
Franck Gintrand (25 articles)
Président de l'institut des territoires
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