Culture

Voici les œuvres d'art des détenus de Guantánamo, dont ils sont maintenant privés

Anne de Coninck, mis à jour le 27.11.2017 à 8 h 46

Le Pentagone a décidé que les derniers détenus ne seraient plus propriétaires des œuvres qu'ils produisent dans le camp. Un changement de jurisprudence qui vient remettre en cause un projet à succès lancé en 2008.

Muhammad Ansi - Hands Holding Flowers through Bars (2016) II Toutes les photos sont publiées avec l’aimable autorisation du John Jay College of Criminal Justice, NYC

Muhammad Ansi - Hands Holding Flowers through Bars (2016) II Toutes les photos sont publiées avec l’aimable autorisation du John Jay College of Criminal Justice, NYC

La prison américaine de Guantánamo a été conçue par l’administration Bush à l'automne 2011 en réaction aux attentats du 11-Septembre et à l’invasion dans la foulée de l’Afghanistan comme une zone de non-droit. Elle se trouve dans une base militaire à Cuba hors d’atteinte des lois applicables sur le territoire des États-Unis. Les personnes qui y sont détenues, désignées sous le nom «d’ennemis combattants», n’ont aucun droit.

Même pas, et cela est nouveau, d’être propriétaire des œuvres d’art qu’ils ont créées, rapporte le Miami Herald. Les quarante-et-un détenus toujours emprisonnés viennent de perdre tout droit sur les toiles, dessins et autres sculptures qu’ils ont réalisées au fil du temps au profit des autorités américaines. Elles appartiennent aux États-Unis qui peuvent en disposer comme bon leur semble. Une décision du Pentagone qui a pris de court prisonniers, avocats, familles et associations.

 

 

Ahmed Rabbani, Binoculars Pointing at the Moon (2016); Khalid Qasim, Fins in the Ocean (2016).

Une initiative à succès

 

L'histoire absurde et étonnante de ces œuvres remonte à 2008 et l’élection de Barack Obama à la Maison-Blanche. Alors que le futur président américain a promis pendant sa campagne qu'il fermerait le camp –un engagement qu'il n'a pas tenu–, les autorités de la prison décident d’autoriser les cours d’art pour améliorer la situation des prisonniers.

Un certain nombre de restrictions sont imposées. Par exemple, les crayons, stylos de couleurs ou pinceaux ne comportent aucun composant métallique susceptible d’être utilisé comme une arme. Au début, les cours étaient hebdomadaires et les détenus ne pouvaient travailler que pendant ce temps-là. Les autorités surveillaient attentivement les dessins pour vérifier qu’ils ne cachaient pas de messages codés. Au fil du temps, les cours sont devenus très populaires, réduisant les tensions et offrant un dérivatif aux prisonniers et ils ont pu poursuivre leur travail dans les cellules. Un succès.

Ghaleb Al-Bihani, Two Palms (2016); Ghaleb Al-Bihani, Lighthouse (2016); Ghaleb Al-Bihani, Red and Purple Boats (2015).

La journaliste Carol Rosenberg, qui connaît bien la prison, raconte que les instructeurs exposaient des copies des travaux réalisés sur les murs de la bibliothèque. Les journalistes qui visitaient la prison étaient invités à photographier les œuvres exposées. Elle cite aussi The Wire, le bulletin d'information de la prison, aujourd'hui disparu, montrant un officier de l'armée admirant des copies des «peintures vibrantes».

Une exposition remarquée

 

Le succès est même allé bien au-delà de ce qui était imaginé. Une sélection de 36 œuvres a été présentée dans une exposition qui a attiré beaucoup d’attention: «Ode to the Sea: Art from Guantánamo Bay» au John Jay College of Criminal Justice à New York. À l’origine du projet, Erin Thomson une professeure d’art qui entend modifier ainsi la façon dont sont considérés les détenus.

Les œuvres sont sorties de Guantánamo de façon officielle, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge qui les envoyait aux familles des détenus via les avocats des détenus. Les prisonniers leur confiaient leur travail comme cadeau ou pour le sauvegarder. Cette pratique était devenue si courante que le personnel pénitentiaire avait imprimé un formulaire à l'intention des avocats pour faciliter l’examen de chaque œuvre et qu'un numéro de suivi lui soit attribué. Aujourd’hui, aucune œuvre ne sort plus de la prison.

Muhammad Ansi, Crying Eye (2016); Ammar Al-Baluchi, Vertigo at Guantanamo (2016); Muhammad Ansi, Hands Holding Flowers through Bar (2016).

Parmi les exposants, certains sont encore prisonniers comme Moath Al-Alwi, Ammar Al-Baluchi, Ahmed Rabbani et Khalid Qasim. D’autres ont été libérés et sont rentrés chez eux comme Djamel Ameziane en Algérie, ou ont été «relocalisés» dans des pays tiers comme le yéménite Mansoor Ad Ayfi en Serbie.

Un reflet de l'emprisonnement

 

Utiliser l’art comme une thérapie pour les personnes traumatisées ou même stressées n’est pas une nouveauté. À Guantánamo, les cours n’ont jamais été donnés par un professeur d’art diplômé: le premier, un Soudanais, est resté un mois, avant de laisser sa place à un Irako-Jordanien, connu sous le nom d'Adam, qui a pris le temps enseigner les bases du dessin avant d’introduire couleurs et pinceaux.

Le catalogue de l’exposition permet de comprendre de l’intérieur la vie de la prison. Les détenus les plus anciens, depuis parfois quinze ans, expliquent qu’au commencement il n’y avait rien. Certains ne savaient même pas dans quel pays ni sur quel continent ils se trouvaient. Avec l’arrivée de nouveaux prisonniers et le fait que le nom de Guantánamo soit devenu célèbre, ils ont compris où ils étaient. Puis les télévisions ont été autorisées et avec elles une ouverture sur l’extérieur.

«La liberté pour tous»

 

Cette évolution se retrouve dans les thèmes retenus, que ce soit une actualité dramatique comme la mort du petit Aylan sur une plage turque ou l’attentat à Istambul contre la Mosquée Bleue. D’autres s’inspirent de leur vie quotidienne, représentant une nature morte composée de verres sur une table, ou des scènes d’une vie en dehors, un restaurant, comme un rêve ultime.

 

Muhammad Ansi, Statue of Liberty (2016); Muhammad Ansi, Alan Kurdi (2016)

Mais le thème le plus abordé reste la mer, l’océan infini, les bateaux… même s’il s’agit d’un des éléments les moins visibles par les prisonniers, enfermés dans des bâtiments entourés de bâches. Seul parfois un ouragan balaye ces paravents de fortune. Comme l’explique le yéménite Mansoor Ad-Ayfi, dans le catalogue de l’exposition, la mer «signifie la liberté que personne ne peut contrôler ou posséder, la liberté pour tous».

 

Muhammad Ansi, Shore with Two Figures (2016); Muhammad Ansi, Sunbathers (2016); Muhammad Ansi, Black Shore (2016)

Entre 2013 à 2015, 40 prisonniers ont été libérés et sur les 41 encore détenus seulement 10 sont en attente d’un jugement par des tribunaux militaires, y compris le cerveau des attentats du 11-Septembre, Khalid Sheikh Mohammed. Pour les 31 autres, en l’absence d’accusation formelle, aucun procès n’est envisagé. Ils doivent attendre le bon vouloir de l’administration américaine. Depuis l’entrée en janvier à la Maison-Blanche de Donald Trump, il n’y a plus de libération. Une promesse de campagne, elle, bien tenue.

 

Anne de Coninck
Anne de Coninck (68 articles)
Journaliste
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