Double XMonde

Forcer l'armée afghane à intégrer des milliers de femmes, une fausse bonne idée

Repéré par Léa Polverini, mis à jour le 21.11.2017 à 16 h 39

Repéré sur New York Times

Les États-Unis l'apprennent à leurs dépens: on ne change pas une société par le sommet, mais par la base.

Niloofar Rahmani, la première femme pilote d'Afghanistan, le 26 avril 2015, à Kaboul | Shah Marai / AFP

Niloofar Rahmani, la première femme pilote d'Afghanistan, le 26 avril 2015, à Kaboul | Shah Marai / AFP

Les États-Unis ont fait du recrutement des femmes dans l'armée la pierre angulaire de leur plan de reconstruction de l’Afghanistan. L'an dernier, ils débloquaient un budget de 93,5 millions de dollars pour favoriser leur insertion dans les Forces de sécurité nationale afghanes (ANSF).

Dans un pays où les femmes sont toujours susceptibles d'être assassinées pour des «outrages» tels qu'un refus de proposition de mariage, l'idée de soutenir des mesures pour accroître l'égalité des genres semble plutôt aller de soi, avance Sophia Jones, journaliste engagée dans The Fuller Project –une organisation qui cherche à faire entendre les voix des femmes en zones de conflits. Pourtant, placer cette lutte au coeur de l'armée n'est ni une évidence, ni une solution.

«À travers leur politique d'embauche, les États-Unis essayent de fabriquer l'égalité des genres du sommet à la base. En faisant cela, ils demandent aux femmes de servir à la pointe du changement –un rôle qui comporte de grands risques–, souvent sans leur fournir de protection et de soutien adéquats.»

Sophia Jones évoque l'histoire de cette jeune femme, qui fait partie des 1,4% servant dans les forces de sécurité afghanes. Elle sort de chez elle en tenue civile et ne peut revêtir son uniforme qu'une fois arrivée à la base. Elle dit à ses voisins qu'elle est femme de ménage: s'ils savaient, ils la tueraient sans doute, affirme-t-elle. Niloofar Rahmani, la première femme pilote depuis la chute du régime taliban, avait ainsi dû demander l'asile aux États-Unis. Des photos la montrant aux commandes d'un avion lui avaient valu une avalanche de menaces de mort, venant d'extrémistes aussi bien que de sa famille et de collègues de l'armée.

Objectifs revus à la baisse

 

Début novembre, une vidéo dans laquelle une femme de l'armée de l'air était violée par un colonel à qui elle avait demandé une promotion déclenchait une vague d'indignation sur les réseaux sociaux. Mais l'indignation passe, les structures d'oppression demeurent: pour les membres du gouvernement, «les droits des femmes sont un business», affirmait alors l'activiste Selay Ghaffar.

L'inadéquation du plan américain vient de ce qu'il vise un chiffre, une idée, sans se préoccuper de la réalité des conditions de vie des femmes afghanes. Ces conditions le rendent intenable. Elles passent d'abord par le terrain:

«Dans un pays profondément conservateur comme l'Afghanistan, un espace sûr pour utiliser des toilettes et se changer en uniforme peut faire la différence pour une femme qui décide de prendre ou non un travail dans les forces de sécurité», rappelle Sophia Jones.

Constatant leur surcroît d'optimisme concernant l'évolution des droits des femmes, les États-Unis n'ont cessé de revoir leurs ambitions à la baisse, mais aucune remise en question de la logique du plan initial n'a encore eu lieu. À ce jour, à peine 4.500 femmes servent dans les forces de sécurité du pays, quand l'objectif américain pour 2025 est de 15.000. Jones conclut ainsi :

«Et si les femmes afghanes n'avaient pas besoin d'être sauvées? Et si, à la place, ce dont elles avaient besoin, c'est que les États-Unis portent plus d'attention à les soutenir tandis qu'elles-mêmes œuvrent à la reconstruction de leur pays? [...] Quelqu'un au pouvoir devrait s'asseoir avec elles et demander: ‘“Comment les États-Unis peuvent mieux vous aider à aider l'Afghanistan?”»

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte