Tech & internet

Allô oui, qui c'est? Mon cul

Heather Schwedel, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 19.11.2017 à 19 h 56

Grâce à nos smartphones et à la prolifération de leurs fonctionnalités, nous vivons un âge d'or de l'appel de poche.

C'est dans la poche | Rieo via Pixabay CC License by

C'est dans la poche | Rieo via Pixabay CC License by

Il y a quelques mois, mon père m'envoyait un étrange texto. Un gribouillage abstrait ressemblant à un couteau partageant la toile avec un point. Une de mes collègues ne fut pas de cet avis. Selon elle, il s'agissait du «doigt vengeur de Dieu pointé vers un pauvre hère». Nous avions toutes les deux tort, évidemment. C'était un dessin de cul. Pas le dessin d'un cul, non, un dessin réalisé par un cul.

J'ai mis du temps à identifier l'arrière-train de mon papa, et non pas sa conscience, comme l'artiste à l’œuvre dans ces pattes de mouche, vu que l'intégration des dessins aux SMS est une évolution relativement récente de l'iPhone.

Avec Digital Touch, comme s'appelle cette fonctionnalité, vous pouvez dessiner des trucs et les envoyer dans iMessage. Elle est apparue l'an dernier avec iOS 10. D'aucuns ont râlé à sa sortie, notamment parce qu'elle décuplait les risques d'envois de dessins par inadvertance, ce qui a incité Apple à la supprimer d'iMessage lors du passage à iOS 11. Mais ce patch doit encore bénéficier à des gens dans la soixantaine comme mon père (coucou, papa!) qui commencent à peine à (mal) utiliser cette fonctionnalité et qui achèteront probablement un nouvel appareil avant de mettre sciemment à jour leur OS.

Drôles de gaffes

 

Au temps où les téléphones ne servaient qu'à téléphoner, nos angoisses de communications accidentelles ne concernaient que les appels de poche, cet appel que passe votre téléphone lorsqu'il est coincé dans votre poche arrière et qui laisse votre interlocuteur hurler dans le combiné en entendant tout ce que vous êtes en train de faire à ce moment-là. (La formule même d'appel de poche ou de fesse étant évidemment phallocentrique –les femmes ne mettent pas en général leur téléphone dans leur poche mais dans leur sac. Reste que le terme «appel de tote bag» ne sonne pas aussi bien à l'oreille).

Avec la prolifération des smartphones et de leurs fonctionnalités diverses et variées, notre spectre communicationnel s'est considérablement étendu. Et avec lui les risques de gaffes numériques attribuables à nos bas morceaux –ou à des doigts trop pressés. Le verrouillage d'écran ne semble même pas une protection infaillible.

Voyez un peu: en plus de l'appel de cul et du dessin de cul, nous avons le SMS de cul. Il y a aussi le message vocal de cul, qui pour une raison étrange est toujours envoyé à la personne contre laquelle on peste dans ledit message, et pas à celle dont on aimerait bien avoir des nouvelles. Nos culs essayent constamment de facetimer des gens avec lesquels on (ou du moins notre cerveau) ne veut pas facetimer. D'ailleurs, souvent à des moments où l'on voudrait surtout ne facetimer personne. Une autre de mes collègues m'a dit que son père lui envoyait fréquemment sa localisation par inadvertance. («En général, c'est notre maison ou son parcours de golf»). Je n'ai pas encore entendu parler de commandes d'Uber par le cul, mais ça ne me surprendrait pas.

Serrez les fesses

 

Un appel de cul ou un SMS de cul n'est réellement la faute de personne –accusez le vent, le roulement de vos hanches, le bordel de votre sac. Dans un sens, un message de cul a quelque chose de primesautier, comme si un ami vous faisait un petit coucou sans le vouloir. Sur un web dont le centre gravitationnel est désormais le flux de nos réseaux sociaux où, consciemment ou non, nous jouons tous un rôle, nos missives accidentelles sont des havres d'humanité et de vulnérabilité: «Ah, toi aussi, tu as un cul!» Alors quand des amis proches ou des membres de ma famille m'envoient une notification de leur postérieur, je dois bien l'admettre, je trouve ça mignon. Sauf que lorsque le communiqué de cul sort de la sphère intime, le royaume du malaise a tendance à s'étendre.

Chaque appel de cul a sa propre jauge de gêne et vous force à évaluer les termes de votre contrat relationnel avec la personne que votre cul a sonnée. Si l'appel de cul ne vous fait pas rougir, félicitations, rigolez un bon coup. Mais si ce n'est pas le cas... alors, serrez les fesses. La chose est comparable à d'autres phénomènes nés sur les réseaux sociaux, comme le «like antique» –quand vous likez sans faire exprès une vieille publication et signifiez par là même à son propriétaire que vous étiez en train de fouiller dans les entrailles de sa vie numérique. Un comportement que tout le monde juge louche, même si tout le monde s'y adonne de temps en temps.

Dans ces deux interactions, vous vous rappelez au bon souvenir de quelqu'un d'une manière ultra spécifique. Et si votre seule existence ne devrait pas être un motif d'humiliation, parfois elle l'est. Tous ces faux-pas numériques mettent à nu une vérité tacite –que certains liens dans notre carte sociale sont plus lâches que d'autres. Qui aurait cru que nos croupions puissent aussi bien définir nos affinités? Appel de cul, peut-être, sonnette d'alarme sans doute.

 

Heather Schwedel
Heather Schwedel (6 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte