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L'exilé catalan qui a passé 41 ans à Bruxelles avant de revenir seul et en bus à Barcelone

Jacques Besnard, mis à jour le 10.12.2017 à 16 h 52

Pendant la guerre d'Espagne, l'ancien chef des Mossos a fui son pays pour sauver sa vie et celle de son épouse. Direction Bruxelles où il a notamment tenu une épicerie.

Carmen Trilla enlace Federico Escofet / Sonsoles Ónega pour Slate

Carmen Trilla enlace Federico Escofet / Sonsoles Ónega pour Slate

Cela fait désormais plus d'un mois que Carles Puigdemont et quatre ex-membres du gouvernement catalan déchus sont partis en catimini à Bruxelles en vue d'éviter les poursuites pour «sédition», «rébellion» et «détournement de fonds» lancées par la justice espagnole. Ils ne semblent pas prêts de quitter Bruxelles puisqu'ils ont affirmé leur souhait de rester en Belgique après les élections du 21 décembre.

Dans ce contexte politique compliqué, le quotidien espagnol El Mundo a récemment décidé de déterrer l'histoire d'un autre Catalan né en 1898 qui a choisi de rejoindre la capitale belge en pleine guerre civile espagnole. Même s'il est bien évidemment compliqué de comparer le régime démocratique d'aujourd'hui avec le conflit tragique qui a déchiré la péninsule ibérique. «Escofet était poursuivi par le régime franquiste non plus comme "catalaniste" mais comme républicain. Il a combattu sur le front d'Aragon, non pas pour la Catalogne mais contre le fascisme…», explique Anne Morelli, historienne à l'Univsersité Libre de Bruxelles (ULB). «Puigdemont est à Bruxelles pour fuir la justice espagnole et pour internationaliser sa cause d'indépendance en Europe. Federico Escofet est parti à Bruxelles pour sauver sa vie», embraye à ce propos Laura Garófano, rédactrice de l'article. 

Chef des Mossos condamné à mort

La vie du Catalan est intimement liée à l'histoire de sa région et de son pays. Ainsi, lorsque la Seconde République espagnole est proclamée en 1931, que la Catalogne devient pour la première fois autonome un an plus tard, ce militaire de formation prend la tête des Mossos d'Esquadra.

La carte de Federico Escofet en tant que chef des Mossos (Archives générales du Royaume)

La police autonome catalane a récemment fait parler d'elle pendant la crise, accusée d'avoir permis la tenue du référendum du 1er octobre. C'est notamment le cas de son chef déchu, Josep Lluis Trapero, lui aussi aujourd'hui poursuivi pour sédition

La trajectoire d'Escofet fait écho à celle de Trapero puisqu'en octobre 1934, le Carles Puigdemont de l'époque, Lluís Companys, déclare unilatéralement l'indépendance de la région. Là aussi, ça va très vite. En dix heures, le gouvernement est suspendu et les principaux dirigeants catalans arrêtés. 

À l'époque, la justice espagnole n'est pas tendre avec eux, c'est le moins que l'on puisse dire. Companys prend trente ans de prison, alors qu'Escofet est condamné à mort.

Une peine rapidement commuée en incarcération à perpétuité avant que le Front populaire, une coalition de différents partis gauches, ne remporte les élections législatives en février 1936. Federico Escofet est amnistié, libéré puis de retour à Barcelone où il est devient notamment commissaire en charge de l'ordre public de la Generalitat.

La guerre civile et la fuite

En 1936, la guerre d'Espagne éclate lorsque le général Francisco Franco et l'armée fomentent un putsch contre le gouvernement. L'Espagne bascule dans la guerre civile. Fidèle à la République, Escofet participe dès lors à de nombreuses batailles en tant que colonel dans un conflit au cours duquel il est blessé à deux reprises. Avec l'avancée des troupes de Franco, comme près de 500.000 personnes, Escofet cherche à fuir le pays. Il obtient un passeport diplomatique à Figueiras délivré le 27 janvier 1939 avant de traverser les Pyrénées. Il se souvient de ce départ dans le documentaire La vieja memoria.

«Alors que nous nous reposions et avant de commencer à prendre la route sur le versant français, j'ai jeté un coup d'oeil au versant espagnol et je vous jure que je n'ai pas pu retenir mes larmes de tristesse, de peine et de honte. J'avais de la peine car je laissais ma patrie, ma famille, tout. Et je ne savais pas si je les reverrais un jour.»

 

 

Une fois en France, l'Espagnol est d'abord interné dans un camp à Argelès-sur-Mer. Heureusement pour lui, il a rencontré une femme dans un train en 1933 alors qu'il est déjà marié: Carmen Trilla. Il divorce pour l'épouser à Barcelone un an avant son départ et c'est cette dernière qui parvient à le tirer d'affaire, comme l'explique l'auteure Sonsoles Ónega qui vient de publier le roman Después del amor sur leur relation. 

«C'est une grande histoire d'amour. Elle a marqué sa vie. Elle a été très présente à ses côtés, lui a rendu visite lorsqu'il était emprisonné et c'est elle qui a tout fait pour le sortir d'Argelès en faisant les démarches auprès de la préfecture à Perpignan.»

Ils voyagent ensuite vers Paris où ils restent un peu plus d'un mois avant de devoir à nouveau fuir pour finalement s'installer à Bruxelles. Pourquoi avoir choisi la capitale belge? «Je pense que c'était en raison de la sensibilité qui existait là-bas envers les républicains qui sont partis en exil. Là-bas, avec Carmen, il a pu reconstruire sa vie», explique la romancière.

La couverture du roman Después del amor de Sonsoles Ónega 

Lluis Companys n'aura pas cette chance. L'ancien président catalan est arrêté dans l'Hexagone par la Gestapo et livré à Franco avant d'être fusillé à Montjuic.

 

L'arrivée en Belgique

De la vie du couple en Belgique, les médias espagnols n'en parlent que par bribes. Sous les conseils d'Anne Morelli, j'ai contacté les Archives générales du Royaume de Belgique pour savoir si elles étaient en possession de documents relatifs à son sujet. Réponse de l'archiviste Filip Strubbe qui a gentiment accepté de m'aiguiller:

«Il s'avère que nous conservons son dossier d'étranger, qui porte le numéro A348.028 et qui contient 62 documents.»

Dès le lendemain, je me suis plongé dans le dossier du couple catalan. Dans un vieux classeur marron, divers documents m'ont permis d'esquisser les traits de leur vie de réfugiés qui s'est déroulée d'abord furtivement dans une chambre d'hôtel de la gare du Midi puis dans un appartement de l'actuel quartier européen où le couple va héberger un temps Sever Perramon-Bernadad, l'ancien directeur de la Croix-Rouge de Barcelone. 

Les photos de Federico Escofet et de Carmen Trilla sur leur bulletin d'étranger en 1939 (Archives générales du Royaume)

Le trio va réussir à survivre grâce à une pension de 307 belgas payée à Fernando Escofet par l'ancien gouvernement républicain pour son statut d'officier. Selon le rapport d'un agent de recherche établi en décembre 1939, Escofet dispose également d'un capital déposé par un ami dans une banque de Perpignan avec lequel il souhaiterait «organiser un commerce de meubles et d'appareils sanitaires qui lui seraient fournis par son père qui en est le fabricant».

Au 65, de la rue Lebeau dans le quartier du Sablon qui se situe à 200 mètres des Archives générales, le couple va finalement parvenir à monter un commerce de tabac mais leur vie ne sera pas de tout repos. 

Au 65, rue Lebeau, dans le quartier du Sablon, une librairie a désormais pignon sur rue 

41 ans d'exil

Dès leur arrivée, les Catalans vont devoir se battre pour pouvoir rester en Belgique car le pays leur refuse d'abord l'asile politique sous prétexte qu'ils ne séjournaient pas au Plat pays avant le conflit et qu'ils avaient fait une pareille demande en France. Sauf qu'après la victoire du camp nationaliste, l'Hexagone n'accorde plus de validité aux passeports diplomatiques du gouvernement républicain.

Le 22 mai 1939, les autorités belges délivrent au couple une feuille de route les mettant en demeure de quitter le territoire dans les huit jours. Divers documents témoignent de leur lutte pour éviter une expulsion qui ne sera finalement jamais d'actualité. Quid de leur vie pendant l'occupation? «M. Escofet n'a jamais été déporté par les Allemands», assure Filip Strubbe qui a consulté son dossier de réfugié.

La santé de Carmen Trilla s'est aussi détériorée. Sur le trajet jusqu'à Bruxelles, elle a été blessée à la tête lors d'un bombardement allemand. Deux documents montrent que la Catalane a été hospitalisée à l'Institut chirurgical de la Croix-Rouge place Brugmann. Elle mourra finalement à 20 heures le 1er juin 1946 à l'hôpital Saint-Pierre comme l'atteste son acte de décès.

Bientôt une série sur leur vie

Malgré son deuil, Federico Escofet continuera malgré tout sa vie politique. Il sera ainsi, délégué officiel de la République espagnole à Bruxelles et ministre du gouvernement espagnol en exil jusqu'en 1962 tout en gérant en même temps sa petite épicerie spécialisée dans la nourriture et le vin de son pays. 

«Je me rappelle que petite fille, le samedi ou le dimanche, mon père allait chez son ami catalan pour acheter des provisions», raconte ainsi Cécile Rolin, fille d'Henri Rolin un ancien ministre et sénateur socialiste qui écrivit une lettre de soutien à Escofet pour intimer au ministre de la Justice de l'époque de lui accorder l'asile.

Le Catalan restera à Bruxelles jusqu'à la chute de Franco avant de revenir finalement dans son pays d'origine en 1980 après quarante ans d'exil, en bus et avec seulement deux valises.

«J'ai perdu ma carrière, ma fortune et ma famille, je ne pouvais pas perdre plus. Mais j'ai une grande satisfaction, la seule chose qui compense: l'estime, la sympathie et la considération que j'ai réussies à garder. C'est très compliqué de préserver le prestige, je le compare à l'amour. Chaque personne peut inspirer un grand amour, la chose difficile est de préserver cet amour pendant quarante ans», explique-t-il au journaliste Xavier Fiebres son biographe, présent lors de son arrivée en Catalogne.

Escofet repart quelques semaines plus tard en Belgique en se rendant souvent à Barcelone où il meurt sept ans plus tard. En Espagne, l'histoire de l'ancien chef des Mossos et de son épouse reste aujourd'hui «peu connue du grand public», selon les dires de Laura Garófano. Mais les Espagnols vont certainement apprendre à mieux connaître leur destinée puisque les droits du roman de Sonsoles Ónega viennent d'être rachetés dans le but d'en faire une série télé. 

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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