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L'histoire oubliée des Young Lords, les Black panthers latinos, féministes et pro-gays

Claire Richard, mis à jour le 18.11.2017 à 17 h 02

Ce groupe de jeunes nationalistes portoricains vivant aux États-Unis voulaient autant l'indépendance de leur pays que la fin des discriminations contre leur peuple et les autres minorités.

À la Puerto Rican Day Parade, les Young Lords défilent avec une banderole «Le parti des Young Lords sert et protège son peuple» | Parlante, vol. 2, n°5, 19 juin 1970

À la Puerto Rican Day Parade, les Young Lords défilent avec une banderole «Le parti des Young Lords sert et protège son peuple» | Parlante, vol. 2, n°5, 19 juin 1970

 


 Féministes et pro-gays (une rareté dans le paysage des mouvements nationalistes de l'époque), les Young Lords pratiquaient un militantiste de terrain, centré sur les luttes locales et les besoins réels de leur «peuple» –d'où leur intérêt pour les mouvements de santé. Dans Les Young Lords, histoire des Black panthers latinos (Éd. L'échappée), Claire Richard a rencontré plusieurs membres fondateurs du groupe et compulsé de nombreuses archives pour raconter leur histoire, avec leurs propres mots. Bonnes feuilles de cette histoire oubliée des luttes américaines –dont la modernité a encore beaucoup à nous dire.


Le féminisme en pratique

IRIS MORALES [chargée des questions d'éducation chez les Young Lords, elle est l'une des principales voix féministes du mouvement, dont elle sera membre de 1968 à 1974]: Beaucoup d’organisations à l’époque affichaient un féminisme de façade, mais ne faisaient rien. Pour nous, il était très important de s’assurer que les promesses soient tenues. Par exemple, nous insistions sur les crèches, pour que les femmes puissent venir aux réunions du soir et prendre part à l’action politique du mouvement. Car hier comme aujourd’hui, ce sont surtout les femmes qui s’occupent des enfants. 

MINERVA SOLLA [rejoint les Young Lords en 1970, elle sera ensuite infirmière et participera à la construction du syndicat des travailleurs de santé new-yorkais]: On faisait des réunions, des cours dans des appartements. On se donnait des coups de main. Je venais d’avoir un bébé –l’un des premiers des Young Lords, je crois. Je l’ai appelée Taïna, du nom des Taïnos, le premier peuple de Porto Rico. On s’aidait pour garder les enfants, pour pouvoir aller aux réunions.

DENISE OLIVER [rejoint les Young Lords en 1969. Elle sera l'une des seules femmes du comité central du parti, qu'elle quittera en 1970 pour rejoindre les Black Panthers. Elle enseigne aujourd'hui à la State University of New York]: Dans les familles portoricaines, la mère s’occupe des hommes, les hommes mangent en premier et les sœurs sont dans la cuisine. Chez nous, la radicalisation des hommes passait par le programme de petits déjeuners gratuits. Car ce n’était pas que les femmes qui s’en occupaient: les mecs aussi! Ils devaient aller chercher les gamins, leur faire des œufs brouillés et des saucisses –et ça, c’était radicalisant en soi! Les cadres de santé travaillaient en équipes mixtes, et ils avaient exactement les mêmes tâches: les mecs devaient collecter l’urine exactement comme les femmes…

De gauche à droite: Iris Morales, Denise Oliver, Lulu et Nydia | Palante, vol.2, n°12, 25 septembre 1970

Un féminisme «différent du mouvement de libération des femmes blanches» et ouvert aux hommes

IRIS MORALES: Nous nous considérions comme féministes, mais différentes du mouvement de libération des femmes blanches, pour qui l’homme était l’ennemi principal. Nous critiquions ce mouvement, car il prétendait parler au nom de toutes les femmes, alors qu’il représentait surtout des Blanches de classe moyenne. Il n’a jamais répondu aux problèmes des femmes de couleur et des femmes pauvres. 

DENISE OLIVER: Dans le mouvement des femmes blanches, beaucoup avaient une position séparatiste ou petite-bourgeoise, et disaient: «Les femmes sont opprimées parce qu’elles doivent rester à la maison et ne peuvent pas travailler…» Mais nous venions d’une communauté pauvre où les femmes ont pour la plupart toujours travaillé! En termes de privilèges et de classe, nous occupions des positions très différentes.
[...] Certaines femmes blanches nous disaient: «Vous devriez quitter vos hommes.» Mais pour nous, quels que soient les problèmes de machisme ou de patriarcat en interne, c’était hors de question. Nous voulions rester dans notre communauté, et là, il y avait des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes et des enfants. Et nous voulions parler à tout le monde. Pour nous, la réponse au sexisme, c’était non seulement que les femmes se rassemblent et réagissent, mais aussi la création de groupes de parole d’hommes, où ils pouvaient affronter entre eux la question de leur propre machisme.

Les femmes créent des groupes de paroles non-mixtes, où elles discutent entre elles des problèmes et apprennent aux plus jeunes à «s'exprimer, avoir le courage de leurs opinions, à s'autocritiquer et à s'autocritiquer au sein du collectif». Surtout, elles poussent à la création d'autres groupes de parole: celui des hommes, et celui des gays.

PABLO GUZMÁN [Membre fondateur des Young Lords, il en coordonnera la communication]: Les femmes parlaient entre elles, les gays parlaient entre eux et les hommes se sentaient presque marginalisés. Donc on s’est dit: «Allons-y, parlons aussi, est-ce qu’il y a des choses dont vous voudriez parler, avec lesquelles vous avez des problèmes?»

RICHIE PEREZ (1971) [rejoint les Young Lords en 1969, responsable de Palante, le journal de l'organisation]: On s’est rendu compte que même des frères qui croyaient être très libérés étaient en fait très sexistes –c’était profondément ancré en nous. C’était très douloureux de se mettre tout à coup à parler de sa vie privée –personne n’aime révéler ses secrets les plus intimes, ses côtés sombres. Quand vous parlez devant 30 personnes de votre comportement avec les sœurs, de votre vie sexuelle, de vos problèmes émotionnels, vous avez peur qu’on se moque de vous, qu’on dise que vous n’êtes pas un homme, un vrai.

PABLO GUZMÁN: Quand les hommes se retrouvaient entre eux, certains se sentaient enfin libres de dire: «Hé, maintenant qu’on est entre nous, vous trouvez pas que cette nana a des seins d’enfer?» On répondait: «Attends, tu es à côté de la plaque. OK, elle est super bien roulée. Mais est-ce que c’est là-dessus que tu dois te baser?
– Mais elle a un corps sublime!
– Mettons que tu couches avec elle. Qu’est-ce que tu vas faire la prochaine fois que tu rencontres une fille avec un corps sublime? Tu couches avec elle et tu mens à la première? Tu peux pas faire ça. On doit respecter les femmes, et on doit se respecter nous-mêmes. Ces attitudes font partie de ce qui nous entrave. Si nous voulons avancer, ouvrir le chemin vers l’avenir, nous devons apprendre à nous comporter autrement.»  

DENISE OLIVER: Le groupe gay est né du groupe des femmes. Nous savions qu’il y avait plusieurs lesbiennes: un couple très discret là-dessus et deux femmes butch [lesbiennes adoptant délibérément des codes vestimentaires et des comportements traditionnellement masculins], dont les préférences sexuelles ne faisaient aucun doute. L’une des femmes les plus influentes du groupe était ouvertement lesbienne. Chez les hommes par contre, personne n’était ouvertement gay.
Un jour, dans le groupe, une femme a dit qu’elle savait que deux hommes du parti étaient gays, mais qu'ils jouaient les machos pour le cacher. Au sein du groupe des femmes, nous avions l’habitude de parler de nos différences tout en nous considérant toutes comme des sœurs. Ça m’était complètement égal que certaines soient lesbiennes ou hétéros, que certaines soient mariées et d’autres pas… Nous étions des sœurs, nous luttions ensemble contre le patriarcat. Ce processus a été très libérateur pour trois sœurs en particulier. Elles étaient lesbiennes mais n’osaient pas l’assumer. Nous les avons serrées dans nos bras, nous les avons embrassées et les avons intégrées dans le groupe telles qu’elles étaient.
Et nous avons décidé de combattre l’homophobie en plus du sexisme. Nous avons dit aux hommes qu’il fallait qu’ils fassent leur coming out, et qu’ils comprennent que l’homophobie était tout autant un fléau que le racisme, le sexisme et tous les autres -isme. Nous avons estimé qu’il y avait suffisamment de femmes et d’hommes gays pour qu’ils forment leur propre groupe.

Le comité central des Young Lords. De gauche à droite: Pablo Yoruba Guzman, Denise Oliver, Juan Fi Ortiz, David Perez, Gloria Gonzalez. Devant: Juan Gonzalez. | Palante, vol.3, n°3, février 1970

Politiques de l'intimité et grève du sexe

DENISE OLIVER: Nous avions une politique sexuelle qui interdisait les relations avec une personne extérieure à l’organisation. Nous avions moins peur d’être infiltrés que les Black Panthers, mais nous savions que des rapports sexuels avec des inconnus pouvaient être très dangereux. Nous avions donc fixé cette règle, qui était très stricte. [...] Je suis donc restée célibataire pendant un certain temps, puis j’ai eu une relation plus ou moins cachée avec quelqu’un des Panthères, sur laquelle tout le monde a fermé les yeux. Comme c’était les Panthères, ça passait.

JUAN GONZÁLEZ [membre fondateur des Young Lords, il s'y occupera d'éducation avant de devenir le président du mouvement]: Si vous trompiez votre partenaire avec quelqu’un d’autre, si vous étiez violent avec elle, elle en parlait à la commission des femmes, qui le répétait aux chefs et vous étiez puni. Nous l’avons tous été à un moment ou à un autre. Les punitions étaient très variées: vous pouviez être suspendu pendant trois semaines ou être rétrogradé à un rang inférieur. C’est arrivé à la plupart des hommes de l’organisation à un moment ou à un autre.

Les tensions entre hommes et femmes dans le parti mènent à l'un des épisodes les plus curieux de leur histoire: une grève politique du sexe menée par les femmes...

DENISE OLIVER: Felipe, qui était un poète brillant, un artiste extrêmement charismatique, voulait former une alliance avec Imamu (Baraka), anciennement LeRoi Jones [poète et écrivain africain-américain très controversé, notamment pour des prises de position antisionistes et antisémites], qui venait de fonder le Black Arts Movement. Il nous avait emmenés à une réunion avec eux. Je n’étais pas encore membre du comité, j’étais Officer of the Day, et je ne sais pas pourquoi ils m’avaient traînée là-bas. Mais ce que j’ai vu m’a rendue folle. Un tas de conneries afrocentristes, des femmes agenouillées avec des corbeilles de fruits sur la tête… C’était tellement sexiste!!! Quand je lui demandais quelque chose, Imamu ne me répondait pas –mais il répondait à Pablo s’il lui posait la même question. Ce dernier, qui était probablement l’homme le plus féministe du comité central, hallucinait. Il n’arrêtait pas de me regarder du coin de l’œil, parce qu’il savait que j’étais folle de rage. Je me disais: «Oh non, non, non, non, hors de question qu’on s’allie avec quelqu’un qui met les femmes dans cette position subalterne.» Je suis partie sans attendre la fin de la réunion. Ça méritait une punition, m’ont dit les hommes. Je leur ai répondu: «Allez vous faire foutre!» Et j’ai demandé à réunir le groupe des femmes.

Là, je leur ai demandé: «Est-ce que vous avez envie de vous traîner par terre en robe africaine avec des bols de fruits sur la tête?» Je leur ai raconté ce qui s’était passé, elles étaient blèmes. Or, il faut se rappeler que la plupart des femmes sortaient avec quelqu’un de l’organisation. Alors nous avons lu Lysistrata [comédie grecque d’Aristophane, dans laquelle les femmes des cités grecques, menées par l’Athénienne Lysistrata, refusent de coucher avec leurs maris pour faire cesser une guerre entre Sparte et Athènes] et nous nous sommes dit: «Comment influencer le vote? Arrêtez de coucher avec vos compagnons!!!» –puisqu’on n’avait plus de mari ou de femme, mais des compagnons [«significant other»], c’était notre position sur les relations sexuelles. Et on s’est mises en grève.

On leur a fait la vie dure pendant plusieurs semaines. Les hommes ont répliqué. Ils utilisaient les cours de self-défense, où les sensei étaient des hommes, pour nour punir d’organiser nos réunions. Ils nous donnaient 200 pompes à faire, nous frappaient dans le ventre sous prétexte de nous «fortifier les abdos», nous boxaient le crâne… Nous encaissions sans broncher, en pensant: «Rien à foutre. Continue, fils de pute. T’auras que dalle. Pas de bouffe, pas de sexe, que dalle.» On a enduré la punition, et personne n’a flanché, aucune des femmes. Ça nous a rapprochées. Mais c’était la guerre.

 

«Des soins médicaux gratuits pour tous!»: Les Young Lords détournent le camion de radiologie de la mairie de New York. | Palante, vol.2, n°6, 3 juillet 1970

La santé est politique

Les hôpitaux de East Harlem et du South Bronx sont insalubres et les conditions sanitaires du ghetto déplorables. Face à l'inertie et au désintérêt des pouvoirs publics, les Lords s'allient avec des médecins comme Fitzhugh Mullan, pour lancer des opérations de «santé communautaire», faites par et pour les gens du quartier. Ils organisent notamment des opérations de dépistage de la tuberculose, qui fait des ravages dans le quartier. Mais ils n'ont pas le matériel pour faire les radios des poumons nécessaire à la confirmation du diagnostic. La mairie de New York a une camionnette de radiologie, mais elle passe rarement dans El Barrio... Les Young Lords décident donc de s'en emparer.

DENISE OLIVER: Le camion était garé à Riverdale, dans le Bronx, un quartier blanc de classe moyenne supérieure –plutôt que dans un quartier où les logements surpeuplés décuplaient les risques de tuberculose. L’idée était d’y aller, de convaincre les techniciens du camion qu’ils n’étaient pas indispensables là où ils étaient et de nous suivre dans un endroit où ils seraient plus utiles. Et ça a marché!

MICKY MELENDEZ [fondateur des Young Lords, chargé de la sécurité et des opérations]: Nous avions bien répété le scénario. Pi [un des trois Young Lords chargés de l’opération] devait dire aux techniciens: «Nous aimerions beaucoup que vous puissiez rester avec nous et faire des radios à notre peuple. Mais, une fois arrivés à destination, vous pourrez partir si vous le souhaitez. Nous ne voulons faire de mal à personne.» Huey devait ajouter: «Beaucoup de gens ont été testés positivement à la tuberculose dans le quartier. Ils ont vraiment besoin de radios.» Il fallait absolument rassurer les techniciens pour qu’ils soient certains de ne courir aucun risque. Ce n’était pas eux nos ennemis: c’était leurs employeurs que nous voulions embarrasser.

NEW YORK TIMES (18 juin 1970): Hier, des membres du Young Lords Party sont arrivés près d’une unité mobile de radiologie des poumons, stationnée à l’intersection de la 116e rue et de Lexington avenue. Ils s’en s’ont emparé et l’ont déplacé dans East Harlem.

MICKY MELENDEZ: La durée de l’action était strictement minutée et nous devions agir avec précision. Je suis monté dans la cabine et j’ai démarré. Plus tard, on m’a raconté que pendant les cinq ou six minutes que durait le trajet entre la 116e et la 111e rue, les deux autres avaient fait aux techniciens un petit briefing sur ce qui se passait dans El Barrio et ce que nous voulions faire pour aider notre peuple.

Micky Melendez gare le camion juste en face du siège des Young Lords. Le camion «libéré» est rebaptisé le «Camion de radiologie gratuite Ramon Emeterio Betances», du nom d’une figure centrale de l’histoire nationaliste de Porto Rico. À ses fenêtres flottent de petits drapeaux portoricains. Des habitants, prévenus en amont, font déjà la queue devant.

NEW YORK TIMES (18 juin 1970): Les techniciens assignés au camion ont suivi le mouvement et ont continué à faire des radios. Ils ont déclaré qu’il y avait plus d’activité sur le nouvel emplacement, à l’intersection de la 111e rue et de Madison avenue, juste en face du quartier général des Young Lords.

DENISE OLIVER: Évidemment, on a fait bien attention à ce qu’il y ait des journalistes. Ce genre de choses met la mairie dans une situation délicate… Parce que pourquoi cette stupide mairie… Personne n’a la tuberculose à Riverdale, crois-moi.

Les Lords ont prévu que la mairie de New York fera tout pour éviter un nouveau scandale. Quelques heures après le détournement du camion, ils reçoivent l'autorisation de l'utiliser dans El Barrio 7 jours sur 7 et 10 heures par jour –c'est la mairie qui paiera les heures sup' des opérateurs...

Le Lincoln Detox Center: traiter la toxicomanie par l'acupuncture et la politique

À deux reprises les Young Lords occupent un hôpital insalubre du South Bronx, le Lincoln Hospital. Lors de la deuxième occupation, avec d'autres groupes militants, des membres des Young Lords décident d'ouvrir un centre de désintoxication. L'héroïne ravage en effet les quartiers: Vicente Panamá Alba, par exemple, raconte avoir commencé à 14 ans... Après être sevré, il rejont les Lords et joue un rôle essentiel dans la création du People's Lincoln Detox Center, un centre de santé communautaire où la toxicomanie est traitée comme un problème politique et par l'acupuncture.

VICENTE ALBA [ancien héroïnomane, membre des Young Lords]: Le 10 novembre 1970, un groupe de Young Lords, une coalition anti-drogues du South Bronx, des membres du HRUM, soutenus par le Lincoln Collective, ont occupé la résidence des infirmières à Lincoln, pour y installer un programme de traitement de la toxicomanie, baptisé le Programme antidrogue du Peuple.

MICKY MELENDEZ: Sous les yeux éberlués du personnel, nous avons commencé à organiser l’espace et à l’aménager, tranquillement. C’est pendant cette offensive que j’ai rencontré Vicente «Panamá» Alba, que HRUM avait envoyé participer à l’occupation.

VICENTE PANAMÁ ALBA: La police nous a encerclés mais nous avons refusé de partir. Le lendemain, grâce au bouche-à-oreille, une centaine de personnes faisaient la queue dehors: elles voulaient savoir comment elles pouvaient commencer le traitement. [...] Des centaines et des centaines de gens venaient nous voir, à mesure que la rumeur se répandait qu’il existait un endroit où on pouvait aller sans rendez-vous et être aidé efficacement par des gens ordinaires et généreux (des gens comme eux, pas des professionnels blancs), qui cherchaient aussi à comprendre ce que recouvrait  la toxicomanie. Les gens affluaient de partout: de New York, du Connecticut, de Long Island, du New Jersey. Le programme Lincoln Detox marchait si bien et était tellement efficace qu’une délégation des Nations Unies nous a rendu visite et a officiellement reconnu la valeur de notre travail.

«Pour moi, la méthadone c’était la mort, mieux valait encore se piquer. L’idée de ne plus utiliser de méthadone mais l’acupuncture pour aider les gens à décrocher venait aussi de ces réflexions sur la santé.»

Denise Oliver

[...] Nous organisions des sessions en groupe, avec des participants presque uniquement noirs et portoricains, et nous lancions la conversation sur ce que ça faisait d’être noir ou portoricain, de se faire traiter de spic sans même savoir ce qu’était Porto Rico. Les effets du colonialisme et la façon dont on traite les Portoricains sur le continent sont mal connus parce qu’ils sont intériorisés. Mais il faut commencer par là. Nous demandions: comment vivez-vous le fait que votre famille soit trop pauvre pour s’occuper de vous? Pourquoi la police vous hait-elle? Pourquoi l’école vous hait-elle? Je suis allé à l’école publique, je ne parlais pas anglais en CM2, on m’a mis dans une classe pour «retardés mentaux». Certaines personnes reçoivent de l’aide, mais pas moi. Quand les institutions d’une société nous traitent comme ça, quel est le résultat? Qu’est-ce qui arrive à quelqu’un qui vit dans ces conditions, qui se fait battre par la police, qui se fait traiter de «sale spic», dont la demande d’amitié est rejetée si l’autre personne est blanche et lui de couleur? Toutes ces conditions d’existence finissent par avoir un impact cumulatif et nous parlions longuement de tout ça. 

[…] C’est aussi à cette époque que Richard Nixon a commencé à renouer avec la Chine. Nous avons alors découvert beaucoup de choses sur la culture et la médecine chinoises. C’est là que nous avons découvert l’acupuncture. Nous sommes descendus à Chinatown, nous avons acheté des aiguilles et nous avons commencé à nous entraîner les uns sur les autres. À terme, nous avons développé le collectif d’acupuncture au sein de Lincoln Detox.

DENISE OLIVER: Pour moi, la méthadone c’était la mort, mieux valait encore se piquer. L’idée de ne plus utiliser de méthadone mais l’acupuncture pour aider les gens à décrocher venait aussi de ces réflexions sur la santé.

MICKY MELENDEZ: Le Lincoln Detox Program fut le premier programme à New York à utiliser l’acupuncture comme traitement contre la toxicomanie. Ce fut le premier à obtenir un protocole de recherche en acupuncture. Voici quelques-unes des réussites dont on ne parle jamais parce que les gens qui y ont donné naissance étaient des révolutionnaires qui aimaient leur peuple et avaient un programme de santé radical qui faisait peur à la richissime industrie de la santé.

 

Claire Richard
Claire Richard (1 article)
Auteure, journaliste et traductrice
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