Boire & manger

Manger tous les jours la même chose, une angoisse très française

Christine Laemmel, mis à jour le 16.11.2017 à 8 h 09

Au Népal, les habitants ont pour habitude de manger quotidiennement un unique plat composé de riz, légumes secs et verdure. À l’autre bout de la planète et du classement des puissances mondiales, les États-Unis tendent vers la même monotonie alimentaire. Une aberration en France.

En Asie, on s'effraie peu de la répétition en matière de gastronomie | anokarina via Flickr CC License by

En Asie, on s'effraie peu de la répétition en matière de gastronomie | anokarina via Flickr CC License by

Des lentilles. Du riz. C’est le quotidien des Népalais. Dans ce petit pays coincé entre les géants indiens et chinois, les 30 millions d’habitants mangent le plat national, le dal bhat, à chaque repas. À l’image du thali indien, ils garnissent un plateau d’une dose de riz blanc (bhat) et d’une soupe de lentilles, haricots, fèves ou pois (dal). Légumes et épices dérident la base. Parfois viande. Le tout est servi deux fois par jour à volonté.

Le rituel tourne au gag pour les touristes occidentaux venus randonner dans l’Himalaya. Il y a ceux qui investissent dans un T-shirt «dal bhat power 24 hour» (dal bhat 24 heures d’énergie), la rengaine locale. Ceux qui craquent au deuxième repas avec l’impression d’avoir mangé des dal bhat toute leur vie. Et ceux qui, comme Catherine, trekkeuse allemande et journaliste gastronomique, se pourlèchent du plat unique. «Je prends tous mes dal bhat en photo, s’amuse-t-elle smartphone à la main. Je ne m’en lasse pas du tout.»

Trop pauvres

 

Il faut dire que le riz est omniprésent partout en Asie des moussons. Prendre un repas se traduit même par «manger du riz bouilli» dans la région. «Les diverses grignotages ne comptent pas pour des repas, explique Philippe Ramirez, sociologue au CNRS et spécialiste du Népal. Même si on est rassasié, on a besoin de manger du riz.» De la même manière, le mil est incontournable dans une grande partie de l’Afrique.

Les deux céréales représentent, selon le modèle de l’anthropologue Sidney Mintz, le centre du repas. Ils fournissent le gros de l'énergie et restent identiques. La périphérie (l'assaisonnement, la viande, les légumes) fait varier les saveurs.

«En temps de crise, le prix de la périphérie augmente souvent plus vite que celui du centre, constate Martin Bruegel, historien de l’alimentation. Les mangeurs se rabattent alors sur des repas plus simples, plus monotones.»

Dans cette logique, monotonie alimentaire et pauvreté sont inévitablement liées. Au Népal, un enfant sur deux de moins de 5 ans souffre de malnutrition. Mais on ne tient pas ici la seule explication. Avaler les mêmes aliments chaque jour est tout autant affaire de pouvoir d’achat que de culture et de psychologie.

Trop pressés

Les États-Unis et leur abondance outrancière regorgent d’exemples. Alexa Von Tobel, PDG américaine à succès de 29 ans, ingurgite exactement le même menu tous les midis. Une salade, une pomme, un yaourt et des amandes.

«Mon but ultime est de mettre en place une organisation qui me permette de ne pas avoir à penser aux stupides petites décisions qu'on doit prendre chaque jour, comme quoi manger et où, expliquait la créatrice de LearnVest, un outil de planification financière, au magazine d’affaires Fast Company. Parce que l'énergie mentale n'est pas infinie, il faut la consacrer aux réflexions qui font avancer l'entreprise.»

Déjeuner devient ici un boulet chronophage dans l’emploi du temps hyper cadré d’une cheffe d’entreprise ambitieuse. Comme manger reste un besoin vital, la constitution d’un menu unique lui redonne sa fonction initiale de pourvoyeur d’énergie. «Un carbu­rant pour [le] corps», selon les mots d’Eva Mendes, adepte du même rituel. L’actrice avale des œufs tous les matins. Midi et soir, elle se nourrit de saumon accompagné de riz et de salade. «Je ne m’embête pas avec la nourriture», résumait-elle dans le magazine Shape en mars 2017.

Sur les conseils de son dermatologue, Victoria Beckham consomme du saumon une fois par jour. L’animatrice de «Lip Sync Battle» Chrissy Teigen se cuisine, elle, du bar à l’ail quotidiennement, sans pouvoir s’arrêter, dit-elle.

Du «manger beaucoup» au «bien manger»

 

Difficile de croire que cette passion pour le poisson et la salade est juste une question de hasard. En plus d’une résistance à l’ennui impressionnante, ces quatre routinières du goût assurent leur dose de nourriture healthy. Et ce n’est pas pour rien si toutes vivent aux États-Unis.

Selon Hélène Delisle, professeure de médecine à l’université de Montréal, le dernier stade connu de la transition nutritionnelle accomplie par chaque société est régie «par des préoccupations de santé». Cet impératif peut gommer les fonctions sociales de la nourriture. Le mot «food» renvoie outre-Atlantique à la nutrition et pas à la gastronomie comme en France. On le place dans «la sphère du personnel, notaient Claude Fischler et Estelle Masson dans Manger: Français, Européens et Américains face à l'alimentation. Il s’agit de liberté et de responsabilité individuelle.»

Manger, un devoir? «Bonjour tristesse», comme titrait Télé Loisirs à propos des habitudes d’Eva Mendes. Pour nous Français, un tel hygiénisme semble difficilement concevable. C’est oublier un peu vite que nous ne sommes gastronomes et donc apôtres de la variété que depuis trois siècles. Dans l’Ancien régime, c’était soupe et pain tous les jours (d’où notre habitude de tremper les tartines dans le café). Ce n’est qu’après la Révolution française que la bourgeoisie adopte le raffinement des cours royales. Les auberges deviennent restaurants. Au «manger beaucoup» succède le «bien manger» (1).

À milles lieues d’une conception presque artistique de l’alimentation, le Népal accorde à la nourriture une dimension symbolique. «Les gens sont définis socialement par ce qu’ils ne peuvent pas manger», détaille Philippe Ramirez. Traditionnellement, les hautes castes ne s’autorisent que la chèvre, les basses castes consomment du poulet, du porc ou du buffle. L’équilibre des aliments de nature chaude ou froide préoccupe davantage que celui des saveurs.

«Poser la question de la monotonie alimentaire est peut-être un ethnocentrisme, analyse-t-il. Il faudrait presque se poser la question de pourquoi nous, nous avons du mal à consommer deux fois la même chose.»

Même nos voisins d’outre-Manche ne font pas montre d’une variété folle. Un sondage mené en 2012 par la chaîne de supermarchés bio Whole Foods a prouvé qu’un Britannique sur trois mange le même déjeuner chaque midi. La raison? C’est plus simple. Bref, si en France, quelqu’un qui n’aime pas manger passe pour un alien, avaler des lentilles et du riz deux fois par jour ne poserait peut-être pas de problème de conscience dans le reste du monde.

Manger, cette angoisse

 

Surtout que malgré la récurrence de ces deux composantes, de petites touches de variété sont apportées au dal bhat. On épaissit plus ou moins la soupe de lentilles. On met des épinards au lieu du chou-fleur. Quand on interroge un Népalais sur la lassitude de ses repas, deux réactions sont quasi systématiques: le fait qu’il ne se pose pas la question du changement et le sentiment qu’aucun dal bhat ne ressemble à un autre.

La diversité alimentaire est en fait une notion relative. Et une constante humaine que l’on soit népalais ou français. C’est le «paradoxe de l’omnivore». L’homme est poussé à la diversification, à l’innovation, pour satisfaire tous ses besoins nutritionnels. Simultanément, il est contraint au conservatisme car tout aliment nouveau est un danger potentiel. De notre oscillation entre découverte et immobilisme résulte un sentiment d’angoisse lié à la nourriture. Dès lors, manger le même plat à chaque repas réduit notre anxiété.

Extrait de Soupe de cheval, de Vladimir Sorokine (Editions de l’Olivier). 2015

Christophe Serra-Mallol étudie les liens entre culture et alimentation chez les Polynésiens. Le sociologue a constaté que l’ingestion répétée du même aliment de base (le taro ou le fruit de l’arbre à pain selon l’île) «possède une valeur sécurisante» pour les habitants de Tahiti. Comme le riz en Asie, si cet aliment est absent du repas, «on considère que quelque chose manque».

La peur du nouvel aliment ou néophobie est un trouble commun chez l’enfant. C’est ce qui vaut un «non» systématique quand ses parents tentent de lui faire goûter un gratin de courgettes. Lié à la peur de grandir, il se manifeste parfois dans des pathologies extrêmes où l’enfant met sa vie en danger.

«J’ai traité le cas d’un petit garçon qui ne voulait manger que des produits laitiers d’une certaine marque, raconte Blandine Machefert, psychologue spécialiste des troubles du comportement alimentaire. En voyage en Italie avec ses parents, il a terminé à l'hôpital car il n’avalait plus rien.»

À l’âge adulte, tout va surtout dépendre de ce qu’on met dans son assiette. «J’ai connu quelqu’un qui ne mangeait que des steaks frites et des gâteaux au chocolat, poursuit la psychologue. Elle avait une liste de trois restaurants, il ne fallait jamais changer.»

Quand la monotonie a des conséquences sur la santé ou sur les relations avec l’entourage, elle peut devenir pathologique. Mais dans tous les cas, «j’ai tendance à penser qu’on n’est pas loin du terrain dépressif». Même si le saumon et les amandes sont à volonté.

1 — INRA 2010. Les comportements alimentaires - Synthèse de l’expertise scientifique collective réalisée par l’INRA à la demande du ministère de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche. Retourner à l'article

 

Christine Laemmel
Christine Laemmel (2 articles)
Journaliste indépendante
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