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YouTube aurait pu être une page blanche, elle est le reflet des pires stéréotypes sur le genre

Léa Marie, mis à jour le 14.11.2017 à 15 h 58

Les filles les plus suivies parlent mode et beauté tandis que les garçons sont surreprésentés dans le domaine des jeux vidéo ou de la science. Décryptage de la division techno-genrée de la plateforme vidéo de Google.

Gauche: la youtubeuse EnjoyPhoenix - droite: le youtubeur Cyprien / via Youtube

Gauche: la youtubeuse EnjoyPhoenix - droite: le youtubeur Cyprien / via Youtube

Sur YouTube aussi, le sexisme a la vie dure. La visibilité apparaît alors comme le premier signal des inégalités existantes sur la plateforme de partage de vidéos en ligne. Il n'y a qu'à s'arrêter au nombre de femmes et d'hommes qui l'utilisent. Le rapport serait de 46/54%. Là où le bât blesse, c'est que les femmes qui figurent dans le top 50 des chaînes les plus vues dans le monde se font rares. La première d'entre elles, la Mexicaine Yuya, n’arrive qu’à la 28e place –hors comptes d'artistes ou émissions télé. Dans le top 100, elles ne sont au total qu'une dizaine.

En France, le haut de ce classement est là encore très masculin et fait la part belle aux jeunes humoristes tels Cyprien, Norman, Rémi Gaillard ou encore Mister V. La première youtubeuse, Natoo occupe la 9e place mais demeure bien isolée, ses consœurs se comptant sur les doigts de la main. Malgré ses plus de 3 millions d'abonnés, la très populaire EnjoyPhoenix, connue pour ses vidéos «girly» (de très bonne qualité), n'arrive qu'en 17e position. 

Un espace d'expression genré

Outre les considérations quantitatives, c'est aussi le contenu des vidéos qui pose question. Alors que YouTube offre à ses utilisateurs une liberté créative totale, force est de constater que de nombreux schémas sociaux y sont reproduits à l'identique. Voire en pire. «Une étude des sujets et des vues montre que les pires clichés sexistes sont reproduits sur le site», expliquait il y a quelques jours un article du magazine Maze consacré aux représentations des femmes sur YouTube. 

La populaire Yuya, dédie ses vidéos à des thématiques féminines ou considérées comme telles: maquillage, beauté et bien-être. Sa dernière production? «Comment je survis pendant mes règles?» Ses vidéos les plus populaires? Des tutos make-up ou des témoignages sur ses expériences capillaires.

À son image, les «influenceuses» qui réussissent sont, pour l'immense majorité, des filles qui parlent de trucs de filles, à destination d'autres filles. Les garçons, eux, sont surreprésentés dans les secteurs de la tech, du gaming ou, comme mentionné plus haut, de l'humour. Autant de champs d'intérêt et registres perçus comme masculins.

Une reproduction des codes patriarcaux

Plus qu'une simple répartition des goûts en fonction du sexe, les tutos vidéo diffusent des dogmes patriarcaux dans lesquels les youtubeuses endossent le rôle d'«initiatrices au savoir-être féminin», comme l'a expliqué Béatrice Guillier, auteure d'études sur les vidéos «Do it yourself» (DIY) en France, lors d'un colloque sur le sujet organisé ce mois-ci à Tours. Sur 30 vidéos d'«influenceurs» –dont 18 étaient des vidéos de mode ou beauté–, cette dernière a constaté que les tutoriels faits par des filles portaient surtout sur des sujets liés à la sphère privée, les cantonnant au foyer.

«La youtubeuse est prescriptrice de normes», et ces normes dépeignent –inconsciemment– l'image d'une jeune femme accomplie, qui sait prendre soin d'elle, entretenir son corps, cuisiner healthy, ordonner son appartement etc. Tout ça, en restant dans l'univers clos de sa chambre à coucher. Les vidéos prodiguant des conseils sur la grossesse ou la maternité foisonnent et font aussi un tabac. Dans celles-ci, de jeunes mamans racontent à leur communauté comment s'est déroulé leur accouchement, révèlent ce qu'elles ont emmené avec elles, ou recommandent les meilleurs produits alimentaires et hygiéniques pour bébé.

Entretenant généralement une relation étroite avec leur audience via les commentaires, ces youtubeuses font l'objet de nombreuses sollicitations qui dépassent la problématique abordée dans leur vidéo. Revêtant le statut de grandes sœurs, elles sont consultées par leurs «fans» sur toutes sortes de sujets personnels et se voient érigées en «figures tutélaires», a expliqué, lors de ce même colloque, Maya Paltineau, doctorante et membre du Réseau des Jeunes Chercheurs Santé et Société.

Combattre le cliché de la youtubeuse beauté

Il n'y a absolument rien de mal à ce que de nombreuses jeunes femmes s'approprient les sujets des magazines féminins et aiment les cosmétiques. Parler de make-up n'est pas moins noble que de parler de jeux vidéo. À ce titre, les youtubeuses beauté n'ont pas à faire l'objet de davantage de moqueries et de préjugés que leurs collègues masculins. Souvent raillées pour leur façon mimétique de débuter leurs vidéos («Salut les filles! Alors aujourd'hui, je vais vous parler d'un produit mi-racle»), elles abordent des thèmes qui ne sont pas pris au sérieux car seulement féminins. 

Make-up parfait, cheveux brillants, style pointu… elles incarnent, pour la plupart, une certaine vision de la femme parfaite. Souriante, chaleureuse, et honnête pour ce qui est de la personnalité. Jolie, élegante et attentive à son apparence pour ce qui relève du physique. Mais si ces fameuses youtubeuses beauté cartonnent, elles ne s'adressent qu'à un public féminin (ou queer), et donc restreint. Les youtubeurs, eux, élisent des thèmes plus fédérateurs –et/ou considérés comme plus «intellos»– qui peuvent intéresser une cible plus large. Résultat? La popularité des chaînes YouTube mode/beauté donne l'illusion que la majorité des filles se consacrent aux hobbies dits féminins, voire exclusivement à ceux-ci. Ce qui est bien entendu faux.

Un déficit de crédibilité

L'exemple parfait évoqué lors du récent colloque «youtubeurs, youtubeuses» à Tours est celui de l'iPhone. Ce n'est un secret pour personne, les marques envoient leurs nouveaux produits aux propriétaires de grandes chaînes YouTube afin que ces derniers en fassent la promotion dans leurs vidéos. À la sortie du dernier modèle d'Apple, des centaines de youtubeurs et youtubeuses ont donc donné leur avis sur le smartphone– qui fait d'ailleurs légèrement plus craquer les femmes que les hommes.

Les vidéos qui en résultent illustrent particulièrement bien les mécanismes genrés de Youtube. Pour la plupart des filles, le nouvel iPhone est avant tout «trop beau» –qualificatif qui ne revient que très peu à la bouche des garçons, toujours plus réservés sur l'emploi de tels termes. Les youtubeuses vantent la couleur de l'iPhone («le rose-gold est juste magnifique») tandis que les youtubeurs s'attardent sur les caractéristiques techniques de l'appareil. Ils évaluent ses accessoires et constatent ses prouesses techniques («pas de prise jack», «présence d'une double-caméra», etc.).

Les filles assument d'ailleurs souvent leur manque de connaissances supposé. Les youtubeuses s'excusent fréquemment de leur ignorance en la matière («Bon, je m'y connais pas trop mais...») et prennent des gants lorsqu'elles livrent leurs impressions. Leurs confrères, eux, communiquent avec des énoncés «scientifisants» sur un ton beaucoup plus affirmatif et ce, même lorsqu'ils disent des choses fausses, ironise-t-on dans ce reportage. De quoi véhiculer le message que les hommes sont bien plus compétents pour tout ce qui relève de la technologie.

Les femmes passionnées par les matières scientifiques sont pourtant nombreuses. Comment s'explique, alors, cette disparité représentative? Dans un documentaire intitulé «Elles prennent la parole», Léa Bordier et Lisa Miquet se sont penchées sur le manque de visibilité des femmes qui ne rentrent pas dans la case des youtubeuses beauté et «naviguent entre l’humour et l’art, le gaming, l’histoire, les sujets de société et le cinéma». Parmi elles, Esther Taillifet. À ses débuts, ses vidéos rentraient plutôt dans la catégorie «développement personnel». Mais rapidement, Esther a eu envie de se pencher sur des sujets plus scientifiques, «sa plus grande passion, mais surtout le sujet de ses études». Elle raconte ne pas s'être pour autant sentie légitime et avoir donc mis du temps à se lancer. Et ce, malgré sa thèse en astrophysique.

«J'avais peur de me tromper, de dire quelque chose de faux. Et que le fait que je sois une femme fasse qu'on aille me chercher la petite bête.»

Comme elle, nombreuses sont les femmes qui s'auto-censurent par peur de mal faire et d'être lynchées dans la (cruelle) section des commentaires. Il y a beau avoir des tas de filles calées en bricolage ou en gaming, elles auront tendance à se freiner elles-mêmes. Ou devront redoubler d'efforts pour obtenir une reconnaissance égale à celles des hommes.

 

La tech: un monde de mecs

Au fond, YouTube n'est qu'un reflet d'un déséquilibre bien plus large: celui de la sous-représentation des femmes dans le monde techno-genré du numérique. Elles seraient seulement 33% à y travailler, contre 53% pour le reste de l’économie française. Plus révélateur encore: le milieu ne compterait que 6% de développeuses, ce qui promet une longue vie au bon vieux cliché du geek. Un modèle d'identification que n'ont d'ailleurs pas leurs homologues féminines. La preuve que YouTube n'est en fait qu'une loupe mettant en évidence les inégalités femmes-hommes du monde du travail. Bien dommage, pour le youtubeur Guilhem, qui a animé un temps la chaîne MasculinSingulier, connue pour ses parodies de youtubeuses beauté:

«C'est ça qui est bizarre. YouTube, c'était une feuille blanche, ça aurait pu être une image de société à réinventer où les femmes feraient aussi des jeux vidéo. C'est très triste de voir qu'on y reproduit exactement les mêmes schémas.»

 

Léa Marie
Léa Marie (8 articles)
Journaliste
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