Culture

Pourquoi la littérature contemporaine est obsédée par le nazisme

Ursula Michel, mis à jour le 14.11.2017 à 11 h 13

Le Goncourt («L'Ordre du jour») et le Renaudot («La Disparition de Josef Mengele») sacrent cette année une tendance de fond qui ne faiblit pas. Alors, nécessaire travail de mémoire ou buzz facile?

FRANCE PRESSE VOIR / AFP

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Cette année, les jury du Goncourt et du Renaudot ont décerné de concert leur prix à deux romans travaillés par le nazisme: L’Ordre du jour d’Éric Vuillard et La Disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez. Il y a onze ans, le Goncourt était attribué à Les Bienveillantes de Jonathan Littell, mémoires fictives à la première personne d’un officier SS. Pourquoi cette sinistre période historique intéresse-t-elle tant la littérature contemporaine? Le nazisme serait-il un appât à lectorat et à prix ou cette idéologie d’un autre temps offrirait-elle un champ d’investigation littéraire inédit?

En 2010, dans son roman Apocalypse Bébé (Grasset), Virginie Despentes évoquait l’opportunité de mettre en scène le nazisme comme une manière d’être visible dans un monde littéraire embouteillé. Si cette assertion paraît un poil agressive quant aux motivations de certains écrivaines et écrivains, elle n’est pas pour autant dénuée d’intérêt. Lorsqu’on touche aux plaies encore sensibles de la Seconde Guerre mondiale, le scandale est assuré, la médiatisation et les ventes aussi. Mais au-delà du sensationnalisme, le nazisme met en branle dans l’inconscient collectif occidental d’autres rouages qui pourraient bien expliquer l’intérêt qu'on lui porte.

La fascination du Mal

 

La littérature a toujours puisé dans les figures maléfiques, qu’elles soient fictives ou réelles. Les ogres des contes de fées ou les serial killer de Thomas Harris (Le Silence des agneaux) ou d'Émile Zola (La Bête humaine) incarnent ces figures repoussantes et fascinantes. Avec le nazisme, le monstre individuel se démultiplie, se collectivise, gangrène la société. La cruauté du réel est telle, l’ignominie si inimaginable que la fiction trouve un matériau qu’elle-même n’aurait pas réussi à inventer.

Dans La Disparition de Josef Mengele, l’auteur distille avec parcimonie les atrocités commises par le «Docteur d’Auschwitz», car le cœur du récit s’applique à suivre la cavale du nazi en Amérique du Sud. Toutefois, lorsqu’Olivier Guez y fait allusion, le lecteur ne peut s’empêcher de s’accrocher à l’ouvrage, pétrifié. Car face au pire, face au Mal incarné, on se statufie, on est horrifié et paralysé, presque subjugué.

«Mengele est le prince des ténèbres européennes. Le médecin orgueilleux a disséqué, torturé, brûlé des enfants. Le fils de bonne famille a envoyé quatre cent mille hommes à la chambre à gaz en sifflotant.»

Quatre cent mille… Le chiffre donne la nausée mais interpelle, interroge l’humanité. Qui peut commettre ce pour quoi il a fallu créer, en 1945 à Nuremberg, une terminologie adaptée: crime contre l’humanité. Car les mots manquaient pour englober une vérité si terrible. Et les mots justement, c’est affaire de littérature. Qui mieux qu'elle peut autopsier l’âme d’un monstre, comme jamais un tribunal n’y arrivera, qui mieux qu'elle peut observer l’histoire avec tout à la fois une distance critique et une part de subjectivité.

Quand Éric Vuillard observe en ouverture de L’Ordre du jour cette réunion d’industriels allemands prêts à ouvrir leurs porte-feuilles pour financer la campagne du chancelier Hitler, il plonge son regard d’homme du XXIe siècle dans les racines du Mal, sur les prémisses de ce que deviendra la «solution finale». Seule la littérature offre et la liberté d’imaginer et la rigueur de coller aux faits, cet étrange attelage qui accouche de récits trempés d’histoire objective et pourtant singuliers, personnels, frappés du sceau de la subjectivité. Suivre les méandres de la pensée d’un criminel, évaluer les interstices où s’effrite l’homme et où le monstre se fait jour, telle est la vertu cardinale de la littérature et le nazisme présente en cela un terrain d’exploration et d’investigation sans limite.

Du témoignage à la littérature

 

Si le devoir de mémoire était jusque-là porté par les survivants de la Shoah, leurs disparitions progressives au fil du temps, laisse un vide. Vide de la parole, vide du témoignage, et la nature ayant horreur du vide, mieux vaut le combler sans attendre. En prenant en charge le passage de témoin, en relatant encore et encore ce monstrueux chapitre de l’histoire, la fiction le revitalise, lui évite de devenir un moment parmi d’autres, car la singularité de l’Holocauste, son unicité au XXe siècle, sa barbarie qu’on pensait impossible, doit demeurer vivace.

C’est en oubliant qu’on récidive. Et Éric Vuillard ou Olivier Guez, comme Jonathan Littell (Les Bienveillantes), Laurent Binet (HHhH), Stéphane Velut (Cadence) ou Claro (Cosmoz), pour ne citer qu’eux, relèvent le défi de scanner ce passé, de l’ausculter au plus profond, de le manipuler sans pincette ou avec déférence. Rares sont les époques où le réel a dépassé la fiction, déplaçant la limite du faux, de l’impensable, obligeant les créateurs à rivaliser d’inventivité pour récupérer leur suprématie et leur pouvoir sur la réalité.

Le nazisme et l’Holocauste sont de celles-là. Des périodes d’une densité historique folle, des moments où l’homme a collectivement dévoilé sa part la plus sombre et mortifère, des instants forcément fascinants par leur ampleur, tant dans la brutalité que dans la douleur: des passages qui ne peuvent que fournir aux romanciers un combustible inépuisable de réflexions métaphysiques auxquels les jurés du Goncourt et du Renaudot n’ont pas, cette année encore, été insensibles.

Soif de réel

 

Les deux romans primés cette année entretiennent d’autres similitudes. Ils ont beau être estampillés «romans», ils se distinguent fortement du romanesque classique. Travail d’archiviste pour Vuillard, fouilles bibliographiques intenses pour Guez, les deux auteurs ne laissent que peu de place à l’imaginaire et ouvre au contraire en grand la porte au réel. Ce choix se révèle une tendance lourde de la littérature contemporaine et une dimension prisée par les jury littéraires. Ainsi Laetitia ou la fin des hommes de Yvan Jablonka, ouvrage qui revenait sur un tragique fait divers, a reçu le prix Médicis l’année dernière.

Après l’autofiction, qui explorait l’intime romancé, place au réel fictionnalisé. Et encore une fois la Seconde Guerre mondiale est au premier rang des espaces à investir. La masse de documents historiques, photographies, récits, analyses, compte-rendus de procès sont autant de matière première à disposition des écrivains. En lieu et place de l’imaginaire, du concret, des faits, des témoignages, au romancier de pétrir ces matériaux bruts, d’en extraire une forme romanesque, d’en faire émerger un sens.

D’hier à aujourd’hui

 

Car si le IIIe Reich fascine massivement, c’est aussi que cette période, minée par le populisme et l’antisémitisme, n'est pas totalement étrangère à la nôtre. Le populisme des années 1930 qui a permis l’accession d’Hitler au pouvoir fait écho aux discours démagogiques et populistes qui essaiment à l’est ces dernières années –la Hongrie de Viktor Orban en est un cinglant exemple, tout comme la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov. Le retour de l’antisémitisme –l’assassinat d’Ilan Halimi et les dégradations subies par le monument commémorant sa mort, les victimes du terroristes Merah, assassinées parce que juives– est un autre symptôme inquiétant. Cette ambiance délétère amène à fouiller dans le passé pour mieux comprendre le présent, pour l’éclairer d’un jour révélateur.

Témoins de leur temps, les écrivaines et les écrivains sont aussi des connecteurs temporels, ces personnes qui tissent des liens entre hier et maintenant, qui pointent les ressemblances, les récurrences entre deux époques pour avertir, pour prévenir, pour éviter le terrible recommencement de l’histoire. En cela, L’Ordre du jour et La Disparition de Josef Mengele tiennent leurs engagements. Dans la période troublée que nous vivons, donner à voir et à lire le pire des mondes possibles peut réveiller les consciences, aider à sortir d’une léthargie intellectuelle.

Cette inclinaison pour excaver les miasmes du nazisme défriche-t-elle un nouveau terrain pour la littérature? Ou n’est-elle qu’une occasion de buzz médiatique? À l’esprit critique des lecteurs de trancher entre le bon grain et l’ivraie, la pertinence et l’opportunisme, la littérature et l’esbroufe.

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
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