Culture

Le marché de la vanne, une vaste blague?

Sylvain Monier-Leclercq, mis à jour le 14.11.2017 à 7 h 03

Un YouTubeur pointe depuis quelques semaines des exemples de plagiats de sketchs entiers de comiques américains par des humoristes français. De quoi s'interroger sur le cadre légal entourant la profession et les dessous d'un drôle de business.

Mort de rire | carrotmadman6 via Flickr CC License by

Mort de rire | carrotmadman6 via Flickr CC License by

À la fin des années 2000, Zazon Castro excellait dans le happening tout en revigorant l’exercice de la caméra cachée –pourtant usé jusqu’à la moelle– sur France 4, June TV et Chérie 25. La comédienne atteignait l’excellence via un mix savoureux de trash, sexy et surtout de drôlerie. Dans la série de vingt sketchs «Zazon cherche un garçon» (produite pour la chaîne June TV), un en particulier retenait l’attention: «Zazon drague comme une caï».

On est alors en 2010 et la fille de Roland Castro ose moquer les méthodes d’approche «à l’arrache» de certains lascars. Pas si évident que cela, à l’époque, de pointer du doigt ce genre phénomène. Car en ce temps-là, d’aucuns risquent divers procès en sorcellerie… Pourtant, le sketch fonctionne car il éreinte des comportements limites voire inacceptables sans volonté de nuire. Grâce notamment à un procédé d’inversement des rôles entre victime et bourreau qui confine au burlesque, le récepteur assiste à un effet miroir aussi redoutable et que limpide.

Sept ans plus tard, alors que quelques «porcs» célèbres ont été balancés et que l’approche indélicate est vouée aux gémonies, la YouTubeuse à succès Marie s’infiltre pond une caméra cachée où elle s’adonne à la drague de rue façon gros relous. L’idée avouée étant de mieux comprendre le harcèlement en inversant les rôles. Tiens, c’est marrant, ça ne vous rappelle rien?

«Quand j’ai vu ce sketch, je dois avouer que j’ai été troublée, nous explique Zazon. J’ignore si on peut appeler ça du plagiat mais j’ai en tout cas la désagréable impression de m’être fait voler.»

Le stand-up, un phénomène importé

 

Va-t-on voir une humoriste qui assigne en justice un autre humoriste pour plagiat? Ce serait alors une première. Car, comme nous l’explique Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle, «il n’existe pas à ce jour de jurisprudence concernant des procès au sujet de contrefaçons de sketchs». Il ajoute: «Mais avec l’affaire des comiques français de stand-up épinglés sur internet, peut-être que cela va changer.» En gros, fini de rire chez les comiques.

Emmanuel Pierrat fait référence ici aux agissement salutaires d’un certain Ben, un YouTubeur qui, depuis mi-octobre, poste des montages vidéo mettant en lumière les «emprunts» de stars du stand-up français à des homologues américains. Dans la ligne de mire: Gad Elmaleh, Jamel Debbouze ou encore Tomer Sisley. Ce dernier piochant allègrement dans le répertoire de plusieurs comiques américains –dont Robin Williams.

Le stand-up à la française que Canal+ nous a vendu à la fin des années 2000 via le «Jamel Comedy Club» n’était ni plus, ni moins qu’un cover du meilleur de la scène comique outre-Atlantique, un peu comme les yéyés dans les années 1960?

«La mode du stand-up a permis à certains acteurs en galère de se faire connaître tout en s’octroyant une étiquette branchée, analyse un professionnel du milieu. Tomer Sisley en est le parfait exemple. Avant de rencontrer Kader Aoun et Jamel Debbouze, sa carrière de comédien était au point mort. Le stand-up n’était pour lui qu’un tremplin vers le cinéma. D’où ce spectacle “carte de visite” qui ne s’embarrassait pas avec les emprunts américains…»  

Show must go on

 

D’autres, pris le doigt dans le pot de confiture, choisissent de se «réconcilier» avec le modèle qu’ils ont pompé. En novembre 2010, l’animateur Arthur qui vient de lancer «Ce soir avec Arthur» sur la chaîne Comédie+ est accusé par l’animateur américain de CBS Craig Ferguson d’avoir copié le générique de son talk-show. Lequel Craig menaçait alors de porter plainte contre le Français avant que les deux animateurs optent pour une réconciliation cathodique.

À l’arrivée, un heureux dénouement soigneusement mis en scène avec un Arthur qui jouait le «french bastard» en jonglant bon gré, mal gré avec le second degré. Un deal en coulisses avait-il été conclu?

«Plus que la contrefaçon au sens d’appropriation, on voit que la critique la plus fréquente est plutôt l’absence de citation de la source d’origine. Rien ne se vend, rien ne s’achète, tout se copie. Les auteurs originaires cherchent simplement à ne pas être oubliés au passage», souligne l’avocat David Koubbi, qui fait dans le droit à la propriété intellectuelle tout en étant également producteur de spectacles satiriques comme «La Cérémonie des Gérard» sur Paris Première.

Ainsi, Gad Elmaleh à qui l’on reproche de s’être fortement inspiré de Jerry Seinfeld est dorénavant comme cul et chemise avec ce dernier. Ils ont même monté un spectacle en duo. Après l’avoir fait tourner au Québec, ils l’ont testé fin septembre à Paris dans une petite salle de 350 personnes. Avant un prochain gros lancement? Dans le business, c’est bien connu, un bon accord est préférable à un mauvais procès…

Un marché de la vanne?

 

Ironie du sort: Gad et Arthur se sont eux-mêmes embrouillés à cause d’un «vol de blagues» courant 2011. Un anecdote assez savoureuse relatée à l’époque par le JDD. Rappel des faits: Arthur, en quête de saillies drolatiques pour son spectacle, décide de se rendre au Québec pour acheter des blagues vernaculaires aux meilleurs auteurs de la contrée. Car, c’est bien connu dans le métier, la province canadienne abrite un bon élevage de vanneurs, pas excessivement onéreux. En gros pour plusieurs dizaines de milliers de dollars, vous pouvez acquérir un spectacle convenable. À l’époque, le réseau canadien était tenu de main de maître par Gilbert Rozon. Aujourd’hui, après une série d'accusations, c’est plus compliqué forcément

Bref, une fois ses achats effectués, Arthur tombe sur son copain Gad Elmaleh à l’aéroport. Les deux amis décident de voyager ensemble. Au cours du vol, Arthur, pas peu fier de ses emplettes, décide de les tester auprès de son confrère et ami humoriste. Et celui-ci va juger les vannes de son pote tellement bonnes, qu’il va littéralement les voler pour les incorporer dans son propre spectacle alors en cours d’écriture. Arthur ne va pas digérer cette trahison.

Des comiques ou des personnalités de la télé accusées de plagiat, c’est ce qui arrive souvent quand on paye mal ceux à qui on commande sa matière première. Car sachez-le, aucun animateur ou animatrice télé comme radio n'écrit ses blagues seule. Il en est de même pour la grande majorité des humoristes. Pour pallier cette tendance à la dictature de l’humour dans les médias, les personnes qui savent écrire de bonne blagues –pas trop choquantes, juste ce qu’il faut– sont activement recherchées. Au point qu’on peut évoquer l’existence d’un marché de la blague? Stéphane Rose, auteur pour Laurent Gerra (RTL) et Nicolas Canteloup (TF1) et par ailleurs chroniqueur sur Paris Première, nous répond:

«J’ignore s'il existe un marché de la vanne, mais il y a un marché des auteurs. Celui-ci est non-officiel, il n'existe pas un fichier, mais le réseau, oui, il existe. Avec le temps, je m'aperçois que ce sont toujours un peu les mêmes qui passent d'une émission à l'autre.»

Ce milieu qui vit un peu en vase clos favorise le plagiat via internet et les réseaux sociaux. Notamment sur Twitter qui, par son aspect microblog, demeure le lieu privilégié de la saillie définitive. D’où cette question: est-il possible que certains fassent leur marché gratuitement sur les réseaux pour ensuite facturer leurs blagues?

«Oui. Sur Twitter, sur Facebook, dans les anciens sketchs oubliés... Mais je me méfie toujours de ceux qui crient au plagiat dès qu'ils retrouvent une de leur vanne dans la bouche de quelqu'un d'autre. Sur des sketchs entiers, oui, c'est facile à déceler, mais sur une vanne, quand ton métier est d'écrire des vannes toute la journée et toute l'année, il arrive qu'on soit plusieurs à les inventer en même temps. Sans parler des mécanismes de vannes du patrimoine commun qu'on passe tous notre temps à réadapter. Une vanne, c'est un petit texte, il suffit d'en changer les mots, la tournure, et ce n'est plus ton texte. Va te faire chier à plaider ça, après!», conclut Stéphane Rose.

Humour contractuel

 

Pour résumer, vous pouvez être propriétaire de vos vannes et toucher des droits Sacem ou SACD –quand toutefois vous parvenez à les toucher. Mais à condition que vous soyez pro, sous contrat avec un diffuseur: une production audiovisuelle, une chaîne de télé, un humoriste ou une humoriste qui possède sa boîte de productions. Le tout payé en droits d’auteur, parfois jusqu'à 5.000 ou 10.000 euros par mois. Avantage: il est même possible de travailler à domicile. Un twitto, en revanche, n’est pas propriétaire de ses vannes…

Une seule institution est parvenue à protéger ses blagues: la société Carambar, se souvient Emmanuel Pierrat. «Des maisons d'édition voulaient publier des ouvrages du genre Les pires blagues Carambar. Elles n’ont pas pu le faire puisque la société de bonbons au caramel dur a porté l’affaire en justice.» On ne rigole pas avec les blagues Carambar…

On aurait de tort de fustiger uniquement les stars hexagonales du stand-up. Le plagiat, l’hommage, le vol, l’emprunt dans l’humour ont toujours existé. Même le Saint laïc Coluche ne serait pas blanc-blanc dans l’affaire. Des rumeurs évoquent le fait qu’il envoyait ses potes écumer les cabarets et les petites salles parisiennes afin de glaner de la vanne fraîche. Dernièrement, c’est Michel Leeb que Ben accuse d’avoir plagié des comiques américains dont Jerry Lewis (ô surprise!), Victor Borge, Lee Evans ou encore Danny Kaye. Rassurez-vous, les sketchs sur les Chinois et les Africains avec la fameuse saillie: «Ce ne sont pas mes oreilles, ce sont mes narines», ça, c’est du 100% Michel Leeb!

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