France

Le vrai problème que pose la Une de Charlie Hebdo sur Plenel

Didier Hanne, mis à jour le 13.11.2017 à 14 h 11

Le débat autour de la caricature symbolise parfaitement l'état délétère de l'opinion publique.

Charlie, avec ses défauts et ses qualités, est entré, un sale matin de janvier 2015, puis par l’effet d’une immense manifestation sans précédent, dans le patrimoine national et républicain. Depuis, Charlie n’appartient pas seulement à toutes les personnes qui y travaillent: il est à nous, peut-être est-il devenu nous. Désormais, si on touche à Charlie, on touche à la France et aux Françaises et Français. Et voici qu’à nouveau cet indispensable journal reçoit de terrifiantes menaces. On a décidément toutes les raisons de rester «je suis Charlie».

Pourtant, la dernière Une, celle consacrée à Mediapart et à son directeur de la publication, Edwy Plenel, pose un sérieux problème. Que dit-elle, que fait-elle, cette caricature?

Publiée après les plaintes de femmes contre Tariq Ramadan, elle «représente» Edwy Plenel, et lui reproche, par dessins et sous titres dénués d'ambiguïté:

-de ne pas avoir entendu les victimes des crimes sexuels reprochés à Tariq Ramadan (Plenel oreilles bouchées).

-de ne pas avoir vu que c'était un prédateur sexuel (Plenel fermant les yeux).

-de ne pas avoir révélé dans Mediapart ce qu'il savait (Plenel bouche close).

Bref, nous voici sommés de nous gondoler à la vue d’une caricature insinuant qu’Edwy Plenel aurait odieusement dissimulé l'existence de graves infractions dont il aurait été en quelque sorte le témoin, et par son silence ignoble le complice indirect...

Basée sur quoi, au fait, l’insinuation? Aucun fait précis, aucune information vérifiable. Sur rien. Parce que, et puis c’est tout.

Voici qu’aussitôt une armada s’est levée, applaudissant, jubilant: ah, l’aubaine! On le tient, ce sale bonhomme! Et, comme il ne faut pas se gêner, Edwy Plenel, qui comme tous les criminels porte sur son physique les traces de son ignominie, est affublé du surnom de «moustachu», qui tourne en boucle sur Twitter et Facebook…

De la complicité criminelle par extension

 

Que se passe-t-il? Au yeux de certains, Plenel n’est plus un journaliste critiquable, un homme aux engagements discutables, qui a parfois eu raison, mais qui s’est aussi trompé. Non, Plenel, par la grâce de cette Une d’une violence remarquable, est enfin devenu ceci: un type dégoûtant. Comment? Par rapprochement avec un être répugnant, possiblement auteur de crimes sexuels: Tariq Ramadan. Pas encore jugé, certes, même pas encore mis en examen, mais évidemment coupable, et tous ses «complices» avec lui. Plenel? Déjà complice du P.I.R., le parti des Indigènes de la République, et maintenant complice du pire.

Il m’est arrivé de critiquer publiquement ses positions, et je demeure en désaccord assez profond avec ses analyses et sa vision de la société française. N'empêche. Ce dessin revenait, c'était là sa fonction assumée, à l’accuser, sans aucune preuve ou élément factuel versé au débat, si l’on peut dire débat, d'avoir su, et délibérément celé les crimes sexuels reprochés à Tariq Ramadan.

Les tentatives de faire croire que cette caricature, après tout, ne visait que les accointances idéologiques de Plenel et Ramadan relèvent d’une mauvaise foi carabinée: fin octobre des plaintes sont déposées contre Tariq Ramadan –Mediapart les signale dès le 28 octobre. Début novembre, Charlie livre cette caricature sous le bandeau: «Affaire Ramadan, Médiapart révèle: on ne savait pas». Question: «l’affaire Ramadan», dans le contexte actuel, qu’est-ce que c’est d’autre que la révélation des crimes sexuels de Tariq Ramadan?

Quant à se réfugier derrière l'immunité que confère la caricature pour jubiler du sort fait ainsi à Edwy Plenel, c'est, d'une part, oublier qu'une caricature peut être ignoble (cf. les dessins antisémites avant guerre et sous l'Occupation), et que, d'autre part, si cette quasi immunité existe en droit, elle bénéficie au caricaturiste et absolument pas aux hordes qui s'en vont partout désormais pour proclamer qu'Edwy Plenel est l’ignoble complice des crimes sexuels reprochés à Tariq Ramadan.

La vérité est que cette caricature mobilise une définition de la complicité par proximité idéologique. Vous êtes, ou plutôt, vous avez été proche d’un tel (1). Un tel, on vient de l’apprendre, se serait livré à des avanies, voire à des crimes? Vous en êtes automatiquement le complice rétroactif. Oh, certes, ce n’est pas nouveau. C'est aussi comme cela que Finkielkraut s’est vu assimilé aux nazis, interdit de séjour dans certains lieux, mis au ban et, par certains fanatiques «antifa», carrément menacé.

Démolir, disent-ils

 

Cette complicité par extension, contamination idéologique, subreptice et rétroactive, semble bel et bien renvoyer à un trait de l’époque.

On peut pourtant être en désaccord avec quelqu'un, sans s'efforcer de le détruire, de le transformer en salaud définitif, en s'aidant d'amalgames expéditifs. Mais il faut constater que cela est perdu de vue. Même si je suis encore «Charlie», et que je ne suis toujours pas «Plenel», les procédés utilisés pour «tuer» ce dernier, pour le bannir, et ainsi s'épargner la corvée d'avoir à réfuter ce qu'il dit et écrit vraiment, me semblent inquiétants.

Nous sommes en train de changer d’époque. Le régime du débat politique se modifie sous nos yeux. Voici (re)venu le temps de la véhémence, celle qui ne s'interdit plus rien. Dans certains courants de pensée, on ne discute pas, on ne réfute plus: on disserte à coups de marteaux, ad personam, ad nauseam. Défaite de la «pensée Camus» ou de la pensée «Merleau-Ponty». Haro sur le sens de la mesure, les scrupules de la vérification et de la pondération. On a planté –puissamment aidé par le triomphe des réseaux sociaux (immédiateté + impunité à peu près garantie + oubli rapide des énormités proférées)– le décor d’un nouveau style de «discussion». Il s’agit de substituer, aux affrontements politiques traditionnels, une sorte de tournoi opposant d'un côté des gens biens et de l'autre des salauds.

Qu’est-il permis contre un salaud? Tout. Sans retenue, sans précaution, sans limite. N’ayez plus d’adversaires à critiquer, à réfuter, à combattre: ayez des salauds en face de vous, et tout sera plus simple. La dénonciation calomnieuse? Un nouveau devoir national.

La démocratie sacrifiée?

 

Bon. Des salauds, il y en a: les faiseurs d’attentats, les camionneurs de la mort, les criminels de toutes espèce. Le destin de ceux-là: la justice, puis la prison, autant que faire se peut. Sur un autre registre, la bataille contre l'intégrisme islamiste est certainement une tâche de l’heure: il mine les fondements de la République. Il est également légitime de critiquer ceux qui sous-estiment ce danger. Mais cette lutte a-t-elle besoin d'approximations scabreuses, de télescopages violents, et d'accusations ineptes étendues à quiconque ne partage pas ce jugement, ou exprime des désaccords avec la façon dont vous pensez qu’il faut mener ce combat?

Hélas, on dirait bien que les démolisseurs sont au travail. Pour ruiner les principes, même les plus élémentaires (présomption d’innocence, refus de la disqualification systématique des personnes, refus de toute attaque sur le physique, etc.), ils sont infatigables. Venant de tous côtés, ils infectent tout, même les causes les plus honorables.

Doit-on laisser faire? Est-il prudent de s’accommoder de la rhétorique brutaliste qui se répand comme un venin? Faut-il que la déraison ait le dernier mot?

11 novembre 2017

 

1 — Dés 2016, Médiapart publiait une enquête assez fouillée sur Tariq Ramadan, laquelle déplut souverainement à ce dernier. Edwy Plenel n’a jamais eu aucune relation personnelle et assidue avec lui. Il n’a participé qu’à deux débats publics, en tout et pour tout, avec Tariq Ramadan. Il l’affirme. Personne ne le réfute. Ça ne fait rien: il ment forcément, vu ce qu’il est, n’est-ce-pas ? Retourner à l'article

 

 

 
Didier Hanne
Didier Hanne (4 articles)
Juriste
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