Sports

Nadal–Federer, le jour sans fin du tennis

Yannick Cochennec, mis à jour le 14.11.2017 à 19 h 02

Au Masters de Londres, qui se déroule du 12 au 19 novembre, il n’est encore question que de Roger Federer et Rafael Nadal. Une rivalité sportive qui persiste depuis le Masters de Miami en 2004.

Roger Federer et Rafael Nadal aux Masters de Shanghai (Chine), le 15 octobre 2017. | Nicolas Asfouri / AFP

Roger Federer et Rafael Nadal aux Masters de Shanghai (Chine), le 15 octobre 2017. | Nicolas Asfouri / AFP

Cet article a été publié avant le forfait pour blessure de Rafael Nadal aux Masters de Londres, dans la nuit du 13 novembre.

Le tennis a peut-être vécu d’une illusion en 2017: celle de penser qu’il a savouré un cru d’exception, avec les quatre titres du Grand Chelem partagés entre Roger Federer (Australie, Wimbledon) et Rafael Nadal (Roland-Garros, US Open). À voir.

En effet, de manière étonnante, ce sport s’est à nouveau laissé dominer par ses deux figures tutélaires, les deux champions qui ont régné sur la dernière douzaine d'années ou qui les ont du moins le mieux incarnées aux yeux du grand public.

À rebours de son homologue féminin, sans véritable repère –quatre gagnantes différentes dans le Grand Chelem et une n°1 mondiale, Simona Halep, jamais couronnée par un titre suprême–, le circuit masculin est spectaculairement revenu à ses fondamentaux et à une récurrence défiant le temps. Bien ou mal? À chacun d’en juger.

Des carrières à la longévité inespérée

L’année de ses 36 ans, Roger Federer s’est ainsi offert deux titres majeurs, alors qu’il n’en avait plus remporté un seul depuis 2012. Plus vert que jamais, il a même triomphé pour la huitième fois à Wimbledon sans céder la moindre manche —une performance jamais signée au temps de sa (plus jeune) splendeur.

À 31 ans, Rafael Nadal, qui souffrait du poignet voilà un an, a prouvé quant à lui que son physique, bien fatigué, pouvait encore sacrément tenir la distance. Il s’est littéralement promené à Roland-Garros —il n’y a pas égaré non plus la moindre manche—, avant de ne pas vraiment plus souffrir à l’US Open, où il n’a eu à affronter aucun des 25 meilleurs mondiaux.

Comme dans un rêve, leurs fans, qui aiment tant croiser le fer sur les réseaux sociaux, ont retrouvé des raisons supplémentaires d’aduler leurs idoles encore plus longtemps et plus passionnément…

Federer et Nadal, à la tête désormais de 19 et 16 titres du Grand Chelem, ont peut-être bénéficié d’un effet d’aubaine grâce aux blessures de Novak Djokovic, Andy Murray et Stan Wawrinka, qui ont mis un terme à leur saison au début de l’été. Mais n’oublions pas non plus que les trois as en question ont tout de même participé aux trois premiers tournois du Grand Chelem de l’année, même s’ils étaient déjà au bord de la rupture physique à Wimbledon.

En réalité, la finale de l’Open d’Australie, en janvier, a tout fait basculer. Elle avait surgi comme une divine surprise en mettant aux prises Roger Federer et Rafael Nadal, comme au bon vieux temps –ils ne s’étaient plus défiés lors d’un tel sommet depuis Roland-Garros en 2011.

À l’époque, sous le coup de l’émotion de ce match formidable, beaucoup avaient cru qu’il s’était agi là d’un jubilé inespéré, du point final de leur rivalité, transformé en spectaculaire point d’exclamation. Mais non, Federer et Nadal ont ensuite refait basculer le tennis dans leur routine (extra)ordinaire en reprenant les commandes du jeu, comme il y a cinq-dix ans et en dépit de leurs grands âges –ce constat valant évidemment plus pour le Suisse que l’Espagnol.

À l’heure du Masters de Londres, qui réunit les huit meilleurs joueurs de 2017 (les «encore valides»), Federer et Nadal aimantent encore toute l’attention dans cette espèce de jour sans fin du tennis.

Faut-il donc s’en réjouir ou s’en plaindre? On penchera davantage vers la première solution que la seconde, même s’il y a matière à s’interroger voire à s’inquiéter sur l’épaisseur de la relève.

Une capacité à se réinventer inédite

Le miracle, s’il y en a un, réside avant tout dans cette capacité que Federer a eue de se «réinventer», notamment lors du cinquième set de la finale de l’Open d’Australie contre Nadal. Mené d’un break, il a renversé la vapeur, comme libéré de toute pression et en évoluant à nouveau dans la peau du champion qui avait tout à gagner. L’instant probablement le plus décisif de cette saison 2017, pendant lequel il a renoué avec toutes les vertus du risque, en revers notamment.

«Ensuite, au fil des mois, il a joué aussi bien que dans le passé, avec sans doute un soupçon de physique en moins, mais avec également moins d’anxiété liée au résultat, juge Jean Couvercelle, à la tête du mensuel Tennis Magazine pendant 40 ans. Il ne s’est plus protégé, il s’est projeté.»

Georges Deniau, l’un des entraîneurs français les plus chevronnés, a travaillé avec Roger Federer lors de ses jeunes années en Suisse. Selon lui, il y a plusieurs éléments à ne pas perdre de vue avec le Bâlois, à commencer par sa stabilité personnelle.

«Son organisation repose sur une fidélité jamais démentie, juge-t-il. Il travaille avec le même entourage depuis longtemps, à commencer par Pierre Paganini, son préparateur physique, qui a toujours privilégié, avec une rare intelligence, la qualité du muscle plutôt que son volume ou sa masse, et Severin Lüthi, son entraîneur, qui est son autre lui-même, un peu comme si Federer se regardait dans son propre miroir.»

Avec cette source d’étonnement au sujet du maestro: que des blessures ne l’aient pas plus souvent handicapé tout au long de son parcours car, comme l’avait décrit Pierre Paganini dans le passé, «le tennis est le sport le plus complet et le plus difficile sur le plan physique», tant il faut être explosif et endurant à la fois.

«En Australie, il a redécouvert les avantages des échanges courts, analyse Georges Deniau. Certes, c’est plus “violent” dans l’instant, mais il y a moins de risques de se mettre dans le rouge à plus long terme. Et puis, il a toujours ce que personne n’a jamais eu dans le tennis: un coup d’œil inouï qui lui permet d’anticiper toujours au bon moment ou dans la bonne zone.»

En réalité, le plus extraordinaire n’est peut-être pas d’avoir vu Federer enlever deux titres du Grand Chelem en 2017, mais qu’il n’ait pas réussi à en gagner un seul en 2013, 2014, 2015 ou 2016.

Or, s’il a eu un peu chance de s’imposer en Australie, il est clair aussi que dans sa traversée du désert toute relative, il aurait pu en empocher deux ou trois avec, cette fois, un petit coup de pouce de la providence.

Pour Rafael Nadal, la problématique était différente. Tandis que Federer a toujours fait évoluer son jeu par petites touches ou nuances, le Majorquin est probablement le joueur qui a le plus transformé son arsenal technique parmi l’élite.

«Ses premières balles, presque une simple mise en jeu au début, sont devenues de très grande qualité, constate Georges Deniau. Son revers à deux mains est le meilleur du monde, au niveau de celui de Novak Djokovic. Sa volée est excellente et sûre. Il smashe à la perfection. Et voilà qu’il frappe la balle plus tôt pour prendre davantage le jeu à son compte. C’est prodigieux.»

Une nouvelle vague qui peine à percer

Si Federer et Nadal ont refusé de reculer au cours des derniers mois, la nouvelle vague n’a quant à elle pas avancé avec l’ampleur escomptée en 2017.

Alexander Zverev, 20 ans, Nick Kyrgios, 22 ans, Dominic Thiem, 24 ans, autant de jeunes espoirs qui, avec d’autres, ne se sont pas dotés «d’un jeu complet assez tôt», selon Georges Deniau. «Ils cherchent la victoire à tout prix au lieu de structurer leur jeu dans sa globalité», pointe-t-il, en s’interrogeant sur la qualité de leur entraînement et du niveau de leurs coaches.

«Chez les jeunes, la victoire n’a aucune importance si vous n’avez pas une très bonne technique et un très bon physique», énonçait l’Australien Harry Hopman, peut-être le plus grand entraîneur de l’histoire. Comme si les coaches d’aujourd’hui recherchaient en priorité le résultat plutôt que la progression, sans définir suffisamment, comme pour Federer et Nadal, de vraies périodes dédiées à une révision rigoureuse de leurs fondamentaux.

L’entourage, toujours l’entourage… Patrick Grosperrin, préparateur mental –il a notamment accompagné Jean Galfione et Jean-Luc Crétier vers l’or olympique–, remarque de son côté que si ces jeunes joueurs n’ont pas encore déboulonné leurs idoles, c’est aussi parce qu’ils auraient tendance à peut-être trop les «regarder». Ils se donnent en quelque sorte bonne conscience lorsqu'ils sont vaincus par des compétiteurs de l’envergure de Federer et de Nadal, qui ont nourri leur passion pour ce jeu. «Or, pour les dominer, surtout dans les grandes occasions, il est essentiel de ne pas les respecter», tranche-t-il.

Plus difficile à dire qu’à faire devant deux «monstres» de cette grandeur. Et c'est sans compter Novak Djokovic, nanti de 12 titres majeurs. La tendance sera-t-elle aux coupeurs de têtes en 2018? À l’évidence, il serait prématuré de croire à une telle hypothèse…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (570 articles)
Journaliste
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