Double XMonde

2017, un tournant dans la lutte contre le patriarcat?

Léa Marie, mis à jour le 13.11.2017 à 17 h 42

Scandale Weinstein, #BalanceTonPorc, écriture inclusive, harcèlement de rue. 2017 pourrait bien constituer l'année où les femmes ont dit stop.

Manifestantes féministes à Denver, dans le Colorado. JASON CONNOLLY/AFP

Manifestantes féministes à Denver, dans le Colorado. JASON CONNOLLY/AFP

L'année où tout a basculé. Alors que 2017 approche de sa fin, force est de constater que nous traversons actuellement un moment important dans l'histoire du féminisme. De la Women's March en réaction à l'élection de Donald Trump, aux mouvements #Metoo et #BalanceTonPorc, en passant par l'avènement en France du débat sur l'écriture inclusive, un vent de révolte inédit souffle sur les sociétés occidentales. Les futurs manuels d'histoire parleront-ils de l'année 2017 comme d'un pivot dans la lutte contre le patriarcat? Bilan non-exhaustif de douze mois de bouleversements.

2017 avait mal commencé 

«L'année où les femmes ont fait exploser leur rage.» C'est ainsi que la journaliste Emma Gray dit percevoir 2017. Dans un article publié sur le Huffington Post, cette dernière retrace, du point de vue américain, la succession d'évènements qui ont, selon elle, changé la donne. 

«Il y a pratiquement un an jour pour jour, je pensais que j'allais entrer dans une pièce où la première femme présidente des États-Unis livrerait un discours», débute-t-elle. Mais le 8 novembre 2016, c'est Donald Trump qui remporte l'élection présidentielle américaine. Pour de nombreux observateurs, le triomphe d'Hillary Clinton ne faisait pourtant aucun doute. Le succès de l'homme d'affaires –face à une candidate pourtant bien plus expérimentée et déjà accoutumée aux rouages du pouvoir– démontrait à la fois la complexité du mode de scrutin –Trump est élu avec près de trois millions de voix de moins que sa rivale– et symboliquement la solidité du fameux plafond de verre: cet obstacle invisible auquel se heurtent les femmes qui prétendent à la fonction suprême, ou à tout poste à hautes responsabilités. Ainsi, une majorité d'hommes, notamment d'hommes blancs, a voté pour Trump.

«Une femme en colère est une femme folle» 

Fier d'«attraper les femmes par la chatte», le président américain n'a depuis cessé de remettre en cause l'avortement, de réduire les moyens des plannings familiaux et des associations féministes ou de mettre à mal les droits LGBTQ+. Face à ce péril, des millions de femmes sont descendues dans les rues de Washington (puis des quatre coins du monde) pour protester contre les discours profondément misogynes du milliardaire et sa politique sexiste, raciste et homophobe. Les Américaines étaient en colère et comptaient bien le faire savoir, même si ce n'est pas ce qui était traditionnellement attendu d'elles. 

«Les femmes ne sont pas censées être en colère –du moins pas de manière explicite, rappelle la journaliste Emma Gray. Nous sommes censées garder notre calme dans des situations de pression, être accueillantes et agréables. Une femme en colère est une femme folle. Et on ne peut pas faire confiance à une femme folle.»

Hillary Clinton l'a appris à ses dépens, comme bien d'autres femmes politiques avant elle. «Peut-être que j'ai trop bien appris ma leçon sur le fait de rester calme [...], de me mordre la langue et d'enfoncer mes ongles dans mon poing replié, tout en affichant un grand sourire», a-t-elle analysé après sa défaite. Cette injonction à ravaler leur rage, les femmes s'apprêtaient à la faire vaciller.

         Une militante féministe lors du rassemblement «#MeToo dans la vraie vie», à Paris, en octobre dernier. BERTRAND GUAY / AFP

Tout «balancer» 

En octobre 2017, des actrices hollywoodiennes s'unissent pour dénoncer tour à tour le harcèlement, les agressions sexuelles ou les viols dont elles ont été victimes à Hollywood. Après les prémières révélations du New York Times puis du New Yorker sur Harvey Weinstein, la parole se libère, entraînant la chute d'un certain nombre de personnalités du cinéma ou de la télévision. Les tabous s'effritent également dans d'autres secteurs (la politique et la mode, notamment), et le mouvement dépasse rapidement les frontières américaines.

Cette incroyable insurrection traverse la société dans son ensemble. En France, des dizaines de milliers de femmes partagent leurs mauvaises expériences et leurs traumatismes sur Twitter via les hashtags #BalanceTonPorc puis #MeToo. Outre-Atlantique, les Américaines font de ce dernier leur nouveau mot d'ordre. Entre le 25 et le 29 octobre 2017, plusieurs milliers de femmes osent descendre dans la rue pour faire exister #MeToo dans la vraie vie. Preuve que les langues ne se délient pas uniquement sur les réseaux sociaux –un mode opératoire critiqué par certains commentateurs et commentatrices–: en octobre 2017, les plaintes pour violences sexuelles déposées en zone de gendarmerie ont augmenté de 30% par rapport à la même période l'année dernière.

En France, la bataille de la langue

Le 7 novembre 2017, 314 professeurs de français signent une tribune dans laquelle ils et elles s'engagent à ne plus enseigner que «le masculin l'emporte sur le féminin». Une première initiative au goût de victoire pour les féministes, qui se battent depuis des années pour faire triompher l'écriture inclusive. Reflet du sexisme de la société française, les règles orthographiques et grammaticales du français sont encore trop représentatives de la domination masculine. Mais depuis quelques semaines, les choses bougent et l'intérêt pour ce débat de société va croissant, comme le montre l'évolution des recherches Google sur ce sujet.

 

 

Pendant que l'Académie française lance un «cri d'alarme» contre «une aberration»Slate s'engage à appliquer, dans tous ses articles, l'accord de proximité. Une décision qui entend ouvrir la voie à d'autres résolutions de ce type dans le monde des médias et, à terme peut-être, dans l'Éducation nationale, espèrent les partisans de l'écriture inclusive. 

Et maintenant?

Le 7 novembre dernier, les élections parlementaires américaines voyaient la victoire de Danica Roem, candidate Démocrate transgenre de 33 ans, élue face à un adversaire Républicain farouchement anti-LGBTQ+. Un symbole fort, après un an de mandat de Trump. 

En France, après le débat (plutôt fructueux) du manspreading, la lutte contre le harcèlement de rue figure désormais parmi les priorités de Marlène Schiappa. La très populaire secrétaire d'État chargée de l'Égalité femmes-hommes prépare un projet de loi «contre les violences sexistes et sexuelles afin d’abaisser le seuil de tolérance de la société», visant à réhabiliter la place des femmes dans l'espace public. Pendant ce temps-là, certains hommes prennent conscience que ce qu'ils estimaient normal relève, en fait, de la perpétuation d'une forme de culture du viol. 

Bien sûr, on pourrait citer d'innombrables exemples inverses qui témoigneraient quant à eux du recul des droits des femmes, dans certaines régions du monde. À une toute autre échelle, mais sans que cela soit pour autant dépourvu de valeur, l'Arabie Saoudite autorise ses citoyennes à conduire (sous condition) depuis septembre 2017. Une décision historique qui devrait, logiquement, en amener bien d'autres. Si la route vers l'égalité est encore longue, les secousses sismiques de 2017 font bouger les choses. Les militantes féministes américaines en sont en tout cas persuadées: «The Future is Female». 

Léa Marie
Léa Marie (8 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte