Double XCulture

«Louie», machine de propagande pour la probité de Louis C.K.

Willa Paskin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 11.11.2017 à 8 h 39

Après les révélations du New York Times sur Louis C.K., on voit la série d'un autre oeil.

Capture du générique de fin de l'épisode 8 de la saison 2 de «Louie», via YouTube.

Capture du générique de fin de l'épisode 8 de la saison 2 de «Louie», via YouTube.

Avec l'article publié jeudi dans le New York Times, dans lequel plusieurs femmes confirment des années de rumeurs disant que Louis C.K. a pour habitude de se masturber devant des femmes sans leur consentement, l'humoriste est désormais reconnu comme un énième homme de pouvoir ayant usé et abusé de femmes moins puissantes que lui.

Les révélations faites par Dana Min Goodman, Julia Wolov, Abby Schachner, Rebecca Corry et une cinquième femme ayant préféré rester anonyme sont aussi dégueulasses que perturbantes. Mais elles sont aussi terriblement décevantes, car dans le firmament culturel, C.K. occupait une place spéciale.

Perversion portées à l'écran

Au milieu de dizaines de brutes sans cervelle, il semblait être un homme qui avait profondément réfléchi à sa brutalité. Dans Louie, sa série jusqu’ici acclamée par la critique, une semi-comédie semi-surréaliste et semi-autobiographique, il avait créé et exploré des situations ambiguës, traduisant une subtile compréhension des dynamiques sociales –et de la manière dont le pouvoir et le genre, en particulier, peuvent les moduler.

Au lieu d'abolir l'acuité de la série, les révélations du New York Times permettent d'y adjoindre un écœurant éclairage: Louie était une machine de propagande pour la probité de Louis C.K.

Les questions de consentement, d'agression, de sexe et de masturbation ne sont pas un détail de l'histoire de Louie. La série est fascinée par celles-ci. Le prochain film de C.K. (sortira-t-il d'ailleurs un jour?), I Love You, Daddy, est un hommage cinématographique à Manhattan, comportant un personnage de vieux réalisateur libidineux et une scène où quelqu'un se demande pourquoi personne n'a encore confronté ledit réalisateur avec les rumeurs de prédation sexuelle qui courent sur lui.

Ce qui montre combien C.K. sait réfléchir à travers les perversions de son oeuvre. Tel est le mode opératoire du stand-up. Mais maintenant que nous avons une vue complète de ces perversions, on ne peut que se rendre à l'évidence: cela fait des années qu'elles sont portées à l'écran dans Louie.

Des douzaines de transcriptions du comportement de C.K

Regarder aujourd'hui Louie, c'est y voir des douzaines de transcriptions du comportement de C.K. Il y a des moments anecdotiques, par exemple lorsque Louie entre dans l'appartement d'une inconnue pour l'aider et qu'elle le prend pour un violeur et d'autres assourdissants de vérité, à l'instar d'un épisode de la deuxième saison, «Come On, God», où Louie est invité sur Fox News pour débattre avec la porte-parole des «Chrétiens opposés à la masturbation». L'ouverture de son plaidoyer est aujourd'hui astringent à nos oreilles: «Bon, c'est facile, c'est marrant et ça ne fait de mal à personne». Ses remarques conclusives qui nous paraissaient si pétulantes d'immaturité semblent aujourd'hui atrocement menaçantes: «Je suis un bon citoyen, un bon père. Je recycle et je me masturbe […] Tout à l'heure, je me masturberai en pensant à vous et vous ne pourrez rien y faire».

Il y a une autre séquence, qui a longtemps été l'une de mes préférées, dans laquelle une date de Louie (Melissa Leo) lui fait une fellation, avant de le forcer à lui faire un cunnilingus –d'abord, par de la violence verbale puis, lorsque cette tactique ne marche pas, en lui écrasant la tête contre l'aile d'une voiture.

Ce que j'ai tellement admiré dans cette scène, c'est sa complexité, comment elle analyse la manière dont des attentes sexuelles peuvent et ne peuvent pas être calquées sur une dualité genrée. Elle partait d'un prétexte débile («Et si une femme essaye de violer un homme?») pour en faire quelque-chose de fascinant.

Aujourd'hui, je me demande si son inspiration ne vient pas tant de la curiosité que de la culpabilité, du remords ou, pire, de l'auto-justification. De même cette scène où Pamela Adlon se jette sur Louie alors qu'il porte une robe, qu'il dit non, et qu'il est ensuite sous-entendu qu'ils ont quand même fait l'amour. Est-ce une autre fascinante inversion des genres ou juste l'épouvantable réalisation d'un fantasme autour du refus de consentement?

Une scène est encore plus déconcertante. Elle a lieu dans l'épisode «Pamela, Part 1» de la saison 4, quand Louie rentre et trouve Adlon couchée sur son canapé. Elle lui dit tout de suite «S'il te plaît, ne commence pas à te branler, je suis réveillée». C'est alors que Louie, qui fait quasiment deux fois sa taille, essaye de l'embrasser, lui tient les bras et la traîne dans la pièce alors qu'elle ne cesse de répéter «Non, ça ne me plaît pas!» ou «Ça serait du viol si tu n'étais pas aussi stupide! Bordel, tu ne sais même pas bien violer!». Louie finit par coincer Pamela contre la porte et lui dit de le regarder. Il sait qu'elle a envie de quelque-chose avec lui et il va prendre le contrôle. Elle se résigne et le laisse l'embrasser, tout en grimaçant. Après, elle part et il lève un poing victorieux.

Lors de la diffusion de cet épisode, James Poniewozik, qui écrivait alors pour Time, allait parler de l'horreur de cette scène: «C'était atroce, tellement atroce à regarder […] Et il n'y a aucune raison de douter que cette atrocité était justement voulue par Louis CK». Et il continuait en imaginant comment cette scène allait être exploitée dans la suite de la série:

«Si vous faites comme si rien ne s'était passé, oui, c'est de la banalisation. Mais dans le cas inverse, elle peut avoir une valeur sociale inestimable, en disant au public: vous voyez, les types qui font ce genre de trucs n'ont pas une étiquette sur le front […]. Ça peut être des pères, des héros; ils ne se considèrent pas comme des sales types et, en règle générale, nous ne voyons jamais ces moments qui peuvent faire totalement basculer l'opinion qu'on se fait d'eux. Mais maintenant, on l'a vu et on ne peut pas l'oublier. Comment vivre avec ça? Comment continuer?»

C'était une formidable analyse de cette séquence, sauf que la série n'a pas suivi les conseils de Poniewozik. Dans l'épisode suivant, C.K. et Adlon sortent ensemble et Louie n'est plus du tout vu comme un prédateur ou une menace. Toute la quatrième saison, où la masculinité toxique de Louie a été explorée en long et en large, se termine sur une romance cul-cul et sur Pamela nue dans une baignoire.

Une subtile auto-glorification en tant qu'humoriste féministe

À l'époque, si cela ne semblait pas idéal, du moins ce n'était pas absurde que la série ne poursuive pas sur la toxicité de Louie. Nous –les critiques, le public– avons donné à C.K. le bénéfice du doute et il ne le méritait pas. Nous nous sommes laissés berner, à croire que le Louis derrière la caméra valait mieux que le Louie derrière l'écran.

Dans un de ses spectacles, C.K. demandait aux hommes de son public de se mettre dans la peau des femmes«Imaginez que vous ne puissiez sortir qu'avec un mi-lion mi-ours. “Oh, j'espère que celui-ci sera gentil”». Une observation qui n'en devient pas moins vraie maintenant que nous savons les agissements de C.K. Elle pourrait être moins drôle, parce que nous savons qu'elle vient d'une connaissance intime de l'agressivité masculine.

Mais ce qui me fout réellement la chair de poule, c'est de voir comment C.K. a pu si facilement incarner le rôle de l'humoriste féministe, celui qui ose dire que les hommes sont des lions-ours, qui semble comprendre les peurs des femmes. Une subtile auto-glorification qui me semble désormais suinter par tous les pores de Louie, comme si la série servait à ripoliner Louis C.K., souvent aux dépens de son alter ego, à le faire passer pour un gars qui saisit les complexités du vécu féminin et masculin.

Peut-être que vous vous dites que j'ai envie de jeter cette série au feu. Si c'est ce que vous voulez, je ne vais pas essayer de vous convaincre du contraire. Moi-même, je ne sais pas trop où j'en suis avec cette série, sauf que je suis persuadée d'une chose: la seule mauvaise option, c'est de ne pas y penser. Les révélations, si effroyables qu'elles soient, n'annihilent pas la valeur de la série, mais elles en font un document radicalement différent. Il ne s'agit plus du portrait honnête d'un homme et de ses faiblesses, mais d'un portrait sournois et hypocrite –et, dans un sens, il n'en devient peut-être que plus authentique.

 

Willa Paskin
Willa Paskin (10 articles)
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