Sports

Pour gagner contre les All Blacks, les Bleus doivent apprendre à «résister à la pression»

Yannick Cochennec, mis à jour le 10.11.2017 à 8 h 04

Au moment d’affronter les All Blacks au Stade de France, le XV de France se retrouve plongé au cœur d’une actualité globalement négative en ce qui concerne le rugby national. Mentalement, comment «survivre» et avancer dans un tel contexte?

Le 24 janvier à Marcoussis I FRANCK FIFE / AFP

Le 24 janvier à Marcoussis I FRANCK FIFE / AFP

L’actualité du rugby tricolore paraît aussi sombre qu’un maillot des All Blacks que le XV de France défie, samedi 11 novembre, au Stade de France, lors d’un test d’automne très attendu et largement anticipé. Blessures et forfaits en cascade, affaires liées à Bernard Laporte, le président de la Fédération française de rugby (FFR), tensions supposées entre le même Laporte et Guy Novès, le manager de l’équipe, sans oublier l'organisation de la Coupe du monde 2023 qui semble nous échapper… la discipline marine dans ses doutes comme peut-être rarement.

Le rugby français a mal à la tête à cause aussi d’un manque de résultats: pas un Tournoi des VI nations remporté depuis 2010 et les cicatrices de la déroute de la Coupe du monde 2015 –défaite en quarts de finale contre ces mêmes All Blacks (62-13)– ne sont toujours pas complètement fermées. Preuve de toutes ces inquiétudes, comme un lancinant rappel à tous ces faux-pas, L’Équipe a consacré cette semaine une série de sujets dédiés aux différents impairs de cette équipe en difficulté. Les joueurs du XV de France auront-ils lu ces articles? Peut-être pas, histoire de ne pas se laisser «polluer» par trop de mauvais souvenirs à moins que certains y aient trouvé matière à motivation supplémentaire.

«Tout contrôler sans être dupe»

 

Ancien manager-entraîneur du XV de France, Marc Lièvremont, qui a mené ses troupes jusqu’à la finale de la Coupe du monde en 2011, a été habitué à ces cieux nuageux pour lesquels la météo médiatique ou populaire ne vous prédit pas le moindre rayon de soleil. Les médias? Impossible à interdire «sauf à transformer Marcoussis [le centre national d’entraînement, ndlr] en prison et les chambres des joueurs en cellules dépourvues de télés, de portables ou de tablettes», avoue-t-il. Les All Blacks? Les respecter, évidemment, sans s’en faire une montagne «d’autant que les Néo-zélandais sont en fin de saison et donc peut-être un peu émoussés et repus».

Paratonnerre médiatique il y a six ans quand le XV de France avait été largement critiqué lors de la première partie de ladite Coupe du monde, Marc Lièvremont connaît le prix de ces sinistres périodes où l’enfer vous est promis. À l’époque, il avait tenté, seul, de repousser toutes les ondes négatives venues de l’extérieur en les faisant concentrer sur sa seule personne.

«J’ai toujours eu cette volonté de tout contrôler sans être dupe que cela n’est pas possible, sourit-il. Pour le reste, lorsque tout paraît être contre vous, il faut, au sein du groupe, rester simple et tenter de trouver un juste équilibre entre la crainte, légitime, et la confiance, nécessaire

Lors d’une semaine comme celle qui a précédé ce test-match du 11 novembre contre les All Blacks, il était essentiel, selon le même Lièvremont, «d’éviter le surentraînement et le surcroît d’informations» agissant comme des séances de rattrapage superflues qui entretiendraient l’idée d’un retard trop important face à l’adversaire. «Même si les approches des rencontres sont de plus en plus scientifiques, il est impératif de laisser la part belle à la spontanéité y compris lors de ces moment où les événements vous sont clairement défavorables.»

«Être imperméable à la pression»

 

Patrick Grosperrin, lui-même ancien rugbyman, devenu préparateur mental de premier plan, et qui a accompagné de nombreux champions sur le chemin de la victoire comme Jean Galfione et Jean-Luc Crétier, se veut moins pessimiste que l’opinion générale au sujet de ce XV de France tout en prenant acte du décor pas très gai.

«Le contexte du rugby français n’est pas génial, c’est vrai, mais à partir du moment où l’on peut compter sur de vrais caractères –Guirado, Picamoles, Gourdon, Dupont, Belleau, Bastareaud, Huget, Dullin–, on peut “voyager”, souligne-t-il. Le propre des cracks est d’être imperméable aux événements externes, à la pression, en étant capable de tout donner à chaque fois. Et je trouve que c’est mieux de ce côté-là. En revanche, et c’est là que nous avons été défaillants lors de la dernière tournée en Afrique du Sud, il faut savoir éliminer les joueurs qui n’ont pas assez de tempérament et qui font ce que j’appelle des fautes mentales

Et selon lui, il suffit de visionner le début des trois derniers tests en Afrique du Sud, en juin, pour voir «des joueurs battus dans le tête-à-tête par manque de niaque, parce qu’ils ne sont pas dans l’engagement total».

«Pour être méchants, il y a ceux qui font semblant de temps en temps, qui ne font pas l’effort, ajoute-t-il. L’illustration parfaite: les placages au niveau des épaules à pleine vitesse, alors qu’il faudrait se jeter dans les jambes de l’adversaire. Une fois des essais faciles donnés, impossible de tenir un match. L’adversaire peut-être plus fort, mais on se doit avant tout d’être un guerrier

Voilà donc pour la dernière impression générale laissée par le XV de France et qui reprend une vérité du monde sportif. Quel que soit le niveau où l’on évolue, il vaudrait mieux moins de talent que de volonté. Gloire à ceux qui ne lâchent jamais rien, costauds et endurants dans leur tête, plutôt qu’aux doués, techniquement et physiquement, qui régulièrement ratent le placage débouchant sur un essai à la fin de l’action, ou qui relâchent le ballon produisant la même punition.

Une hygiène de vie encore trop inadaptée

 

Les mauvaises passes, au rugby, comme dans la vie, sont fréquentes et certaines durent plus ou moins longtemps dans le monde du sport à l’image de la joueuse de tennis Kristina Mladenovic, étincelante il y a quelques mois, mais qui a terminé 2017 par 12 défaites consécutives. Pour Anthony Mette, psychologue du sport, qui travaille dans le rugby professionnel et amateur entre Bordeaux et Toulouse, le rugby n’est toujours pas, hélas, «vraiment un sport professionnel». Et ce retard de la discipline en la matière se paierait d’autant plus crûment dans les phases les plus délicates.

«Certains joueurs, professionnels, n’ont clairement pas l’hygiène de vie ou la mentalité adaptées à leur métier, explique-t-il. Et nombre de clubs, y compris parmi les plus connus, n’ont pas les structures suffisantes pour gérer au mieux leurs propres ressources humaines, particulièrement quand les problèmes et le stress surgissent

Pour un préparateur mental, il est toujours difficile de se faire admettre au sein d’un club dans la mesure où il doit marcher main dans la main avec l’entraîneur, ce qui ne va pas toujours de soi, le premier pouvant remettre en cause le second au niveau de sa façon d’exercer sa profession.

«Dans le rugby, il est d’autant plus dur de travailler en période de crise que les joueurs ne se confient pas forcément en confiance par peur d’avouer qu’ils sont blessés ou qu’ils n’ont tout simplement pas confiance, signe d’une fragilité dans un monde de forts, complète Anthony Mette. Aujourd’hui, c’est un sport extraordinairement dur, physiquement et mentalement, et le grand public n’en est peut-être pas assez conscient. L’angoisse pour ces joueurs est permanente à tous les niveaux. La pression est à très court terme, d’un week-end à l’autre, et elle est donc ravageuse

La pression des réseaux sociaux

 

Cette peur, ou cette appréhension, est également entretenue par les réseaux sociaux qui renvoient un message déformant d’une situation à travers des commentaires exagérés accompagnant des spirales négatives. «Je m’occupe, à titre individuel, d’un joueur de très haut niveau qui s’est un jour “perdu” en voulant aller voir sur des forums de supporters ce qui se disait sur lui et la situation est devenue invivable pour lui, complète Anthony Mette. À partir de là, la moindre passe peut devenir un enjeu particulier si vous avez ces posts dans un coin de votre tête.»

Pour aider son équipe lors de la Coupe du monde 2011, Marc Lièvremont avait eu l’idée de s’appuyer sur François Pélissier, un «profiler», avec il avait essayé de comprendre les ressorts psychologiques de chacun pour tirer le meilleur parti des uns et des autres au cœur des difficultés d’une compétition de ce niveau. Après tout, dans la nuit, tenir la main de quelqu’un peut vous aider à trouver un chemin… Mais l’expérience s’était «mal terminée» d’après Marc Lièvremont, François Pélissier s’étant trop ouvert, semble-t-il, de son travail auprès de journalistes… Communiquer, comment et jusqu’à quel point? «Vaste question que les clubs et les sportifs n’abordent pas de façon idéale par manque de volonté, de connaissance ou de formation», tranche Patrick Grosperrin.

Avec Denis Troch, et avec succès, l'ASM Clermont, champion en titre, est l’un des rares clubs français de rugby à s’être récemment appuyé sur un préparateur mental pour améliorer les performances de l’équipe, mais aussi –et peut-être surtout– pour balayer la réputation de «lose» attachée à cette formation marquée par une multitude d’échecs au fil de sa longue histoire. Car au rugby, il faut chasser non seulement ses fantômes personnels, mais aussi ceux qui hantent parfois une ville depuis trop longtemps… Les All Blacks sont, eux, «à la maison» au Stade de France: ils n’y ont jamais perdu contre les Tricolores. Ils n’ont même jamais été vaincus à Paris depuis 1973. Voilà une mauvaise nouvelle de plus…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (570 articles)
Journaliste
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