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Les mauvais arguments d'un Nobel de médecine devenu anti-vaccin

Jean-Yves Nau, mis à jour le 10.11.2017 à 8 h 46

Le codécouvreur du virus du sida affirme aujourd’hui, sans aucune preuve, que des vaccins sont responsables de la mort subite du nourrisson et s’oppose à la politique vaccinale du gouvernement.

Luc Montagnier au théâtre Michel, à Paris, le 7 novembre 2017. | Stéphane de Sakutin / AFP.

Luc Montagnier au théâtre Michel, à Paris, le 7 novembre 2017. | Stéphane de Sakutin / AFP.

Comment a-t-il pu en arriver à une telle mise en scène? Mardi 7 novembre, à 10 h 30, Luc Montagnier était sur les planches du théâtre Michel, 38 rue des Mathurins, à Paris. Une conférence-débat réservée aux «journalistes de la presse santé, bien-être et société» (sic) centrée sur les nouvelles obligations vaccinales imposées par le nouveau gouvernement. L'invitation précisait:

«Deux intervenants de renom exposeront leur point de vue sur le sujet: le Pr Luc Montagnier –prix Nobel de médecine, pour la découverte, en 1983 du VIH, responsable du SIDA. Il interviendra sur les risques de mort subite du nourrisson. Le Pr Henri Joyeux –chirurgien cancérologue, professeur honoraire de chirurgie digestive et de cancérologie à la faculté de médecine de Montpellier, Prix international de Cancérologie. Il s’exprimera sur la politique de vaccination et les dangers de l’adjuvant aluminium.»

Un duo polémique

Dans le second rôle, donc, un acteur à succès fort d’une pétition de plus d’un million de signatures pour s’opposer à la politique vaccinale gouvernementale, tout en affirmant ne pas être un anti-vaccin radical: le Pr Henri Joyeux, poursuivi par le conseil national de l’Ordre des médecins pour «des propos non appuyés sur des bases scientifiques, portant atteinte à la profession» et «un discours très dangereux pour la population, car discréditant le mécanisme de vaccination préventive». Radié, il a fait appel.

A ses côtés, un premier rôle plus que contesté: le Pr Luc Montagnier, 85 ans. Nul ne sait plus aujourd’hui présenter cet homme aux multiples blouses blanches: médecin, biologiste, chercheur atypique à l’Institut Pasteur, codécouvreur du rétrovirus du sida en 1983, prix Nobel 2008 de médecine. Aujourd’hui renié par Pasteur –dont il est toujours professeur émérite– et dénoncé par l’Académie nationale de médecine –dont il est toujours membre sans jamais plus y mettre les pieds.

Luc Montagnier: paradoxe vivant, émergence récurrente de l’étrange, voyage sans retour après avoir été séduit par un irrationnel contestataire. Le plaisir d’être en marge d’un Institut Pasteur qui ne l’a jamais véritablement admis? Un anarchiste ayant grandi au cœur d’une institution scientifique dont il aurait longtemps souffert? Un mystère, une biographie qui reste à faire.

Corrélation n'est pas causalité

Le 7 novembre donc, 10 h 30, sur les planches du théâtre Michel. Libération était dans la salle:

«Nous sommes ici pour lancer une alerte, à tout le pays, au monde. Je voudrais alerter sur la mort subite du nourrisson. C’est quelque chose d’épouvantable, la cause est inconnue, mais il existe des faits scientifiques, montrant qu’un grand nombre de ces morts intervient après une vaccination. On ne peut pas démontrer une causalité, mais il y a une relation temporelle. [Les vaccins avec un adjuvant aluminique] sont responsables d’une tempête immunitaire chez le nourrisson […] Ce qui est en cause, c’est la vaccination de masse, cela doit disparaître […] Je voudrais vous parler aussi du paracétamol, que l’on donne aux nourrissons quand ils ont une réaction au vaccin. C’est du poison.»

Le Nobel évoque aussi, selon Le Quotidien du Médecin, une «corrélation temporelle» entre la vaccination contre hépatite B et la sclérose en plaque.

Dans les deux cas, on ne peut rien démontrer de manière scientifique mais une forme de coïncidence, de fatalité, laisserait penser qu’il pourrait peut-être y avoir un lien. C’est la grande affaire de la relation de causalité opposée à la simple corrélation, une forme de retour de la pensée magique qui vient miner l’architecture scientifique. Le Pr Montagnier de médecine rejoint ici celles et ceux qui usent de cette fausse logique pour, sous de nouveaux habits, contester le bien-fondé du principe même de la vaccination préventive.

Aucune preuve scientifique

Que lui répondre, raisonnablement? Quelle est la bibliographie sur les vaccinations et le syndrome de la mort subite du nourrisson (MSN)? Le rôle du vaccin coqueluche dit «à germe entier» fut suspecté au début des années 1990. Une étude anglaise de grande ampleur fut alors menée au Royaume-Uni, entre 1993 et 1996. Ses résultats furent publiés en 2001 dans le British Medical Journal.

Conclusions résumées:

«Plus d’un tiers des morts subites inexpliquées sont survenues entre 2 et 4 mois, âges des vaccinations. Pour qu’il s’agisse plus que d’une coïncidence, il faudrait que la couverture vaccinale soit supérieure chez les enfants morts que chez les contrôles. Or, c’est le contraire qui a été constaté.»

En d’autres termes, ces données suggèrent que non seulement la vaccination ne contribue pas au risque de mort subite, mais qu’elle pourrait même protéger. Avec la même stratégie consistant à privilégier la corrélation à la causalité, on pourrait faire la promotion de cette vaccination en soutenant qu’elle offre une double prévention, contre la coqueluche et contre la mort subite du nourrisson…

On peut aussi s’informer auprès du site de l’OMS

« Idée fausse n°3: Le vaccin combiné contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche et le vaccin contre la poliomyélite sont responsables du syndrome de mort subite du nourrisson. FAUX»

 

« Il n’existe pas de lien de cause à effet entre l’administration de ces vaccins et la mort subite du nourrisson. Toutefois, ces vaccins sont administrés à un âge où les bébés peuvent être frappés par le syndrome de mort subite du nourrisson (MSN). En d’autres termes, les décès par MSN survenant après la vaccination sont une coïncidence et se seraient produits même si le nourrisson n’avait pas été vacciné. Il est important de ne pas oublier que ces quatre maladies sont potentiellement mortelles et que les nourrissons qui n’ont pas été protégés contre celles-ci par la vaccination courent un risque de décès ou d’incapacité grave.»

D'autre part, les facteurs de risque de la mort subite du nourrisson sont désormais bien connus et permettent d’organiser la prévention: le couchage sur le ventre; le tabagisme de la mère pendant la grossesse; le partage du lit avec les parents; l’hyperthermie (y compris celle provoquée par les couettes, peluches…).

L’OMS ajoute également que l’autisme n’est pas «causé par les vaccins»:

« Il s’est avéré que l’étude de 1998 qui avait soulevé de nombreuses inquiétudes quant à la possibilité d’un lien entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole (ROR) et l’autisme, comportait de graves irrégularités et la revue [The Lancet, ndlr] qui avait publié cet article l’a ensuite retiré. Malheureusement, la publication de cet article avait semé un vent de panique et conduit à une chute des taux de vaccination puis, en conséquence, à des flambées des maladies visées. Aucune corrélation n’a pu être établie entre le vaccin ROR et l’autisme ou les troubles autistiques.»

Or sur la scène de son théâtre de variétés, le Pr Luc Montagnier n’a pas craint de remettre en cause le bien-fondé du retrait de ces travaux plus que controversés du britannique Andrew Wakefield sur le vaccin ROR et l’autisme. 

Selon Le Quotidien du Médecin: «Et lorsque dans la salle Serge Rader, pharmacien militant anti-vaccin, proche de Michèle Rivasi mais aussi du Nicolas Dupont-Aignan, se lève pour estimer qu’une statue de Wakefield devrait siéger à côté de Pasteur, sa diatribe est applaudie».

«Dérive pathétique»

Depuis sa représentation, la sortie du Pr Montagnier fait des vagues. L’abcès grossit. Ainsi le Pr Marc Gentilini, 88 ans, membre de l’Académie nationale de médecine et ancien patron charismatique du service des maladies infectieuses de La Pitié Salpêtrière:

 «Qu’un Prix Nobel de médecine, pasteurien de surcroît, tienne des propos volontairement ambigus et alarmistes sur la vaccination, sujet qui sort de son domaine, est inacceptable. C’est une dérive pathétique […]. Le Prix Nobel lui a été décerné pour un fait précis, l’isolement du virus du sida dans un ganglion qu’on lui a apporté. Cela lui permet de parler du VIH, mais ce Prix Nobel ne l’autorise pas à dire n’importe quoi sur n’importe quel sujet.»

 

« Soyons sérieux, M. Montagnier, un lien temporel sans relation de cause à effet établie, n’est pas un argument scientifique. Vous n’avez pas le droit avec le titre que vous portez, d’affoler impunément de jeunes parents dans un domaine dans lequel vous êtes incompétent! […] Les tréteaux d’un théâtre parisien ne sont pas l’endroit idéal pour produire des arguments scientifiques […].» 

Le Pr Gentilini connaît fort bien le Pr Montagnier: c’est dans son service hospitalier que fut prélevé le ganglion d’un patient à partir duquel le futur Nobel et son équipe purent isoler le virus de cette maladie qui ne s’appelait pas encore le sida. Nous étions en 1983. Rien alors ne pouvait laisser imaginer une suite à ce point atypique.

De la papaye fermentée pour Jean-Paul II

Quant à nous, nous connaissions déjà le chercheur de l’Institut Pasteur pour l’avoir interrogé, pour Le Monde, sur ses recherches originales. Il était alors l'un des rares, en France, à élargir le champ de ses recherches à l'interféron ainsi qu'aux «agents transmissibles non conventionnels». Ces derniers, qui prendront ensuite la dénomination de «prions pathologiques», furent plus tard au cœur du drame français de l'hormone de croissance contaminée, puis de l'affaire internationale de la «vache folle».

Par la suite, nous rencontrâmes le Pr Montagnier à de multiples reprises, dans le cadre de ses travaux sur le sida et des multiples polémiques qui survinrent concernant, notamment, la paternité (un moment contestée par les États-Unis) de sa découverte.

Le parcours professionnel de cet homme à la personnalité complexe, issu d’un milieu modeste, se fit de plus en plus atypique au sein de la communauté médicale et scientifique française. Nombre de ses pairs lui reprochèrent très vite son caractère secret et, en même temps, la surexposition médiatique offerte à tous les Nobel qui le souhaitent.

Meurtri de devoir quitter l'institution pastorienne dès ses 65 ans, il partit un moment aux États-Unis avant de créer une fondation internationale sous l'égide de l'Unesco et de développer une activité personnelle en marge des institutions officielles, poussant le paradoxe jusqu'à expliquer que le sida est, aussi, une pathologie multifactorielle.

On le voit alors se passionner pour les impacts du «stress oxydatif», dénoncer les impasses de la médecine contemporaine, prononcer de sévères réquisitoires contre l'organisation de la recherche en France.

Nous avions, toujours pour Le Monde, écouté cet agnostique en 1989 au Vatican: il y défendait haut et fort, non sans courage, l'usage des préservatifs masculins contre la progression du sida. On l'y retrouva en septembre 2002, prescrivant d'étranges extraits de «papaye fermentée» au pape Jean Paul II, 82 ans, alors atteint d'une forme évoluée de la maladie de Parkinson. Il n’a, depuis, cessé de soutenir des positions aux frontières du rationnel scientifique.

Aujourd’hui, l’ancien disciple de Pasteur dénonce la «vaccination de masse» au moment précis où le gouvernement met en place de nouvelles et contraignantes obligations vaccinales pédiatriques. Sa biographie reste à écrire.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (800 articles)
Journaliste
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