Monde

Que faire... de Lénine?

Daniel Vernet, mis à jour le 09.11.2017 à 14 h 46

Alors que la Russie fête le centenaire de sa révolution, la question de l'inhumation de la dépouille du dictateur, quelque 93 ans après son embaumement, refait surface.

Le corps de Lénine dans son mausolée de la place Rouge, à Moscou (Russie), le 28 octobre 1991. © AFP.

Le corps de Lénine dans son mausolée de la place Rouge, à Moscou (Russie), le 28 octobre 1991. © AFP.

Les communistes russes sont furieux. Passe encore que le centenaire de la révolution bolchévique ne soit pas célébré officiellement. Mais que certains saisissent cette occasion pour demander que le corps de Lénine soit enlevé de son fameux mausolée et inhumé frise le «blasphème».

Leur chef, Guennadi Ziouganov, a même annoncé des «désordres massifs» si cette décision était prise. La déclaration du porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, devrait le rassurer: «Ce n’est pas un sujet à l’ordre du jour de l’administration». Le président russe le lui avait déjà dit, rappelle Ziouganov: aussi longtemps qu’il serait président, Lénine pourrait dormir en paix sur la place Rouge. 

Le débat lancinant de l'inhumation

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, la question de l’inhumation du fondateur de la Russie communiste, mort en janvier 1924, revient périodiquement.

Candidate annoncée à l’élection présidentielle de 2018, Ksenia Sobtchak l’a relancée. Si elle est élue, le sujet sera soumis à un référendum. Ksenia Sobtchak réagissait à une déclaration du président tchétchène, Ramzan Kadyrov, qui «en a assez de regarder le corps de Lénine». «Ce n’est pas bien qu’au cœur de la Russie, sur la place Rouge, il y ait un cercueil avec un homme mort», poursuit ce proche allié politique de Vladimir Poutine.

La présidente du Conseil de la fédération, Valentina Matvienko, est aussi favorable à un référendum. Elle précise toutefois que la consultation n’est ni pour demain, ni pour après-demain. 

Si 60% des Russes seraient d’accord pour enlever le cadavre de Lénine du mausolée et si 30% seraient d’avis de l’enterrer le plus vite possible, la dernière descendante du chef bolchévique, Olga Oulianova, morte en 2011, s’opposait à une inhumation, du moins selon le communiste Ziouganov.

Remise en état tous les 18 mois

Lénine repose depuis 93 ans dans une salle du mausolée de la place Rouge, à deux mètres sous terre, dans un cercueil de verre. Les Russes défilent, parfois en apportant des fleurs. Mais il est interdit de s’arrêter ou de photographier, pour ne pas risquer d’endommager la momie. Tous les dix-huit mois au moins, celle-ci est renvoyée dans le laboratoire situé au-dessous du mausolée pour être remise en état. Et l'opération coûte cher: en 2016, le gouvernement russe a annoncé que 170.000€ seraient nécessaires pour restaurer la dépouille.

Avant de mourir, Lénine avait demandé des obsèques modestes. Mais à sa mort, le 21 janvier 1924, son corps avait été exposé pendant quatre jours à la Maison des syndicats, à quelques pas de la place Rouge, gardé par toute la direction bolchévique: 50.000 personnes avaient défilé par un froid glacial.

Sous l’impulsion de Staline, alors secrétaire du Comité central, qui avait compris le bénéfice politique qu’il pouvait tirer d’un culte de Lénine, la décision fut prise de conserver le corps. D’abord par congélation. Le ministre du Commerce international de l’époque, Leonid Krassine, reçut l’autorisation spéciale d’acheter l’équipement nécessaire en Allemagne.

Deux célèbres chimistes russes proposèrent plutôt l’embaumement. La dépouille fut dans un premier temps placée dans un mausolée en bois; le bâtiment actuel de granite rose a été achevé en 1933. Depuis lors, il sert de tribune aux dignitaires du régime, soviétiques d’abord, russes depuis 1991, pour les grands défilés patriotiques.

Au temps de l’URSS, jusqu’à deux cents personnes ont travaillé dans le laboratoire –dix fois moins aujourd’hui– pour garder au cadavre l’aspect d’un homme endormi. On évoque même la possibilité qu’il s’agisse d’un personnage de cire.

Un des arguments avancés pour s’opposer à l’inhumation concerne les progrès scientifiques qu’auraient permis les recherches sur la conservation du corps de Lénine. Les tissus abîmés sont périodiquement remplacés par des éléments synthétiques. Avant d’être appliqués sur la sainte momie, les produits sont expérimentés sur d’énigmatiques «corps embaumés non-identifiés» disponibles dans le laboratoire, écrit la journaliste Daria Litvinova sur le site du Moscow Times.

En 1924, le cerveau de Lénine avait été retiré de son cadavre et confié à «l’Institut soviétique du cerveau», créé peu après 1924 pour étudier «les extraordinaires capacités» du chef de la Révolution d’octobre, soit «la base matérielle d’un génie immortel». Des morceaux du cerveau sont encore conservés au Centre de neurologie de l’Académie des sciences de Russie.

Une affluence en déclin

Si le Parti communiste russe compte encore 16.000 membres, dont 40% ont moins de 35 ans, la ferveur décroit, comme les queues qui se formaient jadis devant le mausolée. Le temps est sans doute venu pour que Vladimir Oulianov, dit Lénine, rejoigne, dans le petit cimetière qui longe le mur du Kremlin, d’autres dirigeants soviétiques, dont Staline.

La dépouille du Géorgien a côtoyé celle de Lénine dans le mausolée de 1953, date de sa mort, à 1961, au moment de la deuxième vague de la déstalinisation décidée par Nikita Khrouchtchev.

Mais Vladimir Poutine, qui a voulu mettre en avant la réconciliation entre «les Rouges» et «les Blancs» (les contre-révolutionnaires) plutôt que de commémorer la Révolution, n’a aucun intérêt à relancer des sujets de discorde.

 

Daniel Vernet
Daniel Vernet (434 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte