Monde

La démission soudaine du Premier ministre Hariri va-t-elle plonger le Liban dans le chaos?

Bachir El Khoury, mis à jour le 08.11.2017 à 14 h 20

Saad Hariri aurait été forcé par Riyad à quitter son poste, mais n’est pas assigné à résidence avec les ministres et princes arrêtés par Mohammed Ben Salmane. Les conséquences pour le Liban de cette démission ne seront pas des moindres.

Un journal libanais évoquant la démission de Saad Hariri le 6 novembre I JOSEPH EID / AFP

Un journal libanais évoquant la démission de Saad Hariri le 6 novembre I JOSEPH EID / AFP

Le flou plane toujours sur la démission surprise ce samedi 4 novembre du chef du gouvernement libanais, Saad Hariri, à partir de Riyad. S'il a depuis fait une escale pour les Émirats arabes unis, le Premier ministre n’a toujours pas rejoint Beyrouth, 96 heures après cette annonce totalement inattendue. Ce mardi, le voilà revenu en Arabie Saoudite, renforçant les rumeurs et les spéculations qui courent à Beyrouth depuis ce week-end. Certaines évoquant même l’arrestation de Hariri par le prince hériter, Mohammed Ben Salmane, dans le cadre de la vague inédite de limogeage d’une dizaine d’hommes d’affaires, de ministres et de princes de la famille royale par la commission anti-corruption présidée par le nouvel homme fort du Royaume.

La concomitance temporelle entre l’annonce de la démission de Hariri et cette purge au sein du pouvoir wahhabite, n’avait fait qu’alimenter cette hypothèse. D’autant qu’elle fut accompagnée d’un silence total de la part du Premier ministre démissionnaire –rompu par une photo postée dimanche soir sur son compte Twitter, où il pose à côté du nouvel ambassadeur saoudien au Liban– puis de l’annonce lundi matin d’une visite au roi Salmane au palais d’Al-Yamamah, ayant coupé court aux rumeurs d’une assignation à résidence. 

Dans les milieux proches du chef du gouvernement, le ton est, en tous cas, à l’assurance, du moins dans la forme. L’ancien Premier ministre et chef du bloc parlementaire du courant du Futur (fondé par Rafic Hariri, assassiné en 2005), Fouad Siniora, a affirmé dimanche que Hariri «sera de retour au Liban et qu’il sera la seule personnalité du parti à se présenter à la présidence du Conseil des ministres». Ce, dans le cadre d’éventuelles concertations parlementaires qui seraient menées par le chef d’État pour le remplacer, comme le stipule la Constitution. Sa démission «est un message visant à réorienter la boussole alors que le Hezbollah tente de divertir l’attention tout en confortant chaque jour un peu plus sa mainmise sur le pays», a ajouté l’ancien chef du gouvernement. 

La visite de Wilayati à Hariri

 

Mais la coïncidence entre l’«épuration» interne à Riyad et l’affaire Hariri ne semble pas anodine et continue de susciter de nombreux points d’interrogation à Beyrouth comme dans d’autres capitales arabes. Certains observateurs soupçonnent le prince héritier de vouloir éloigner de son cercle de pouvoir tout responsable saoudien ou sunnite allié de Riyad n’adhérant pas totalement à sa politique interne ou étrangère –qu’il s’agisse de la critique du fondamentalisme religieux, de l’alliance avec les États-Unis, du durcissement des liens avec l’Iran ou encore de la guerre menée au Yémen.

C’est ce qui expliquerait, au moins en partie, la décision prise ou imposée à Saad Hariri de rendre son tablier. Cette démission a eu lieu 24 heures après la visite d’Ali Akbar Wilayati, conseiller diplomatique du guide suprême iranien au Premier ministre démissionnaire. À l’issue de la réunion, le responsable iranien avait loué l’action du gouvernement et rendu même un hommage particulier à la personne de Hariri, qui multipliait depuis son soutien il y a un an à la candidature du président Michel Aoun, allié du Hezbollah, les signes d’ouverture envers ses adversaires politiques. Cette politique accommodante au Liban à l’égard d’un Hezbollah de plus en plus puissant sur le plan régional, n’aurait pas été appréciée par les autorités saoudiennes, et plus particulièrement par le jeune prétendant au trône. 

Au Liban, nombreux sont ceux qui ne croient pas à une démission prise en toute liberté, notamment dans le camp du Hezbollah. Dans un discours retransmis dimanche à la télévision, le chef du parti chiite, Hassan Nasrallah, a accusé l'Arabie Saoudite d'avoir contraint le chef du gouvernement à quitter son poste. «Il est clair que la démission était une décision saoudienne imposée au Premier ministre Hariri. Ce n'était ni son intention, ni sa volonté, ni sa décision», a-t-il souligné. «Le texte a été écrit pas les Saoudiens, c'est clair», a ajouté le secrétaire général du Hezbollah.

Allégeance à l’Arabie: des raisons financières

 

Dans son discours sur la chaîne saoudienne Al-Arabiya, le Premier ministre démissionnaire avait fustigé le Hezbollah et l'Iran, affirmant également craindre pour sa vie. «Je me réfère explicitement et sans équivoque à l’Iran, qui sème la discorde et la destruction partout où il s’ingère, au Liban, en Syrie, en Irak, à Bahreïn et au Yémen», avait-il martelé. Quant au Hezbollah, « il a établi un État dans l’État et a fini par le contrôler et avoir le dernier mot», a-t-il précisé.   

La teneur des propos tenus par Saad Hariri contrastait avec un discours jusque-là plus consensuel à l’égard du Hezbollah depuis sa nomination comme Premier ministre, alors que la pression saoudienne à son égard pour changer le ton et l’action s’accentuait. Par volonté de préserver son rôle politique au Liban et le traditionnel parrainage saoudien au courant qu’il représente, Saad Hariri se serait aligné sur la politique dure de Riyad pour des raisons également financières.

L’empire de la famille en Arabie Saoudite, fondé par son père Rafic à la fin des années 1970, et représenté notamment par le géant Saoudi Oger, s’est effondré cet été, en raison de problèmes de liquidités et de flux de trésorerie, le Royaume retardant le paiement de quelques 3-4 milliards de dollars dus à la compagnie et le mettant ainsi en porte-à-faux avec ses fournisseurs et ses employés à qui il les doit toujours. Depuis la mort en 2015 du Roi Abdallah, Riyad l’a quelque peu délaissé au profit de personnalités plus intransigeantes sur la question du Hezbollah, à l’instar de l’ancien ministre de la Justice, Achraf Rifi, ou même de certains chefs de courants salafistes.

Craintes sécuritaires au Liban

 

Quels que soient les motifs officiels et officieux de cette démission, dans la rue comme dans les milieux politiques, au Liban on craint que le pays ne paye une fois de plus le prix de la confrontation entre Riyad et Téhéran. Les inquiétudes sont politiques –le pays a déjà vécu plusieurs épisodes de crises institutionnelles et de vides exécutifs depuis 2011–, mais aussi et surtout économiques et sécuritaires.

Le chef d’État a d’ailleurs convoqué une réunion urgente après cette démission, qui pourrait susciter de nouveaux incidents, à l’instar des attentats ayant secoué le pays jusqu’à fin 2015. Certains estiment que l’équilibre fragile observé depuis deux ans risque d’être rompu par la nouvelle politique saoudienne.

Le ton de celle-ci fut donné lundi par le ministre saoudien pour les Affaires du Golfe, lequel a affirmé que l'Arabie «utilisera tous les moyens pour faire face au Hezbollah».

«Le Liban, après la démission (de Saad Hariri), ne sera plus jamais le même. Et les dirigeants libanais ont le choix de faire de leur pays un État de terrorisme ou de paix», a ajouté le responsable.

Les spéculations allant bon train en cette période de flou, certains évoquent même une possible intervention militaire saoudienne au Liban –après la «perte» des terrains syrien et irakien par le Royaume au profit de l’Iran et de ses alliés. Une offensive israélienne, dans le cadre d’un accord avec Riyad et Washington, ne serait pas non plus à exclure. 

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (58 articles)
Journaliste
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