Science & santé

Bientôt, le recrutement des volontaires aux essais cliniques passera par Facebook

François Hirsch et Hervé Chneiweiss et François Eisinger, mis à jour le 09.11.2017 à 10 h 35

Déjà testé aux États-Unis, le recrutement de malades via les réseaux sociaux pour participer à des essais cliniques pourrait se développer en France. Une opportunité qu'il faudra strictement encadrer.

Pilules Facebook | Mediamodifier via Pixabay CC0

Pilules Facebook | Mediamodifier via Pixabay CC0

Les outils numériques et les réseaux sociaux du type Facebook ont commencé, discrètement, à changer la manière dont on recrute les volontaires pour les essais cliniques.

Jusqu’ici, c’était les médecins, la plupart du temps, qui informaient puis proposaient à leurs patientes ou patients de participer à une nouvelle étude destinée à faire avancer la recherche. Mais les possibilités se développent, pour les laboratoires pharmaceutiques ou autres organisateurs d’essais cliniques, de contacter directement la patientèle. Ce changement doit être anticipé, si l’on veut qu’ils se déroulent de manière éthique.

Un enjeu éthique

Ces essais permettent de vérifier la sécurité et l’efficacité de nouveaux médicaments ou de modes de traitement inédits. Ils doivent être menés selon une méthode validée et transparente. Certains critères de qualité sont de nature scientifique, par exemple, le fait de tirer au sort les personnes qui vont recevoir l’un ou l’autre des traitements à comparer. D’autres critères sont d’ordre éthique, comme la manière dont les volontaires sont informés et recrutés. Le respect de celle-ci doit être assuré par les autorités sanitaires, mais il intéresse aussi la société dans son ensemble.

Aujourd’hui, en France, une personne ne peut être inclue dans un essai clinique avant que son déroulement soit validé par une source externe aux organisateurs. Pour cela, les chercheurs et chercheuses soumettent le protocole à un organisme indépendant, le Comité de protection des personnes et, en parallèle, à l’autorité compétente, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), décisionnaire finale de la conduite de l’essai. Une fois l’accord de l’agence obtenu, les personnes pouvant participer à l’essai sont contactées et reçoivent une information préalable. Ensuite, elles donnent (ou non) leur accord pour y participer.

L’interface entre ces personnes et le groupe à l’initiative de la recherche, appelé «promoteur» (l’industrie pharmaceutique, ou les institutions publiques de recherche), est traditionnellement assurée par des médecins, qui ont alors un rôle «investigateur». Les personnes atteintes de la maladie qui fait l’objet de la recherche sont par ailleurs habituellement soignées par ces mêmes médecins.

Or, sous l’effet, notamment, des nouveaux outils numériques, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’un parcours beaucoup plus court. Lequel pourrait, à terme, court-circuiter les médecins dans leur rôle «investigateur» actuel. Jusqu’ici, des garanties leur étaient demandées (comme une déclaration de liens d’intérêts) concernant leurs compétences et leur probité. Leur mise en retrait va logiquement redéfinir les tâches et les responsabilités en matière de recherche.

Un gain de temps qui profite aux industriels

Parmi les nouveaux outils, on peut citer les réseaux sociaux du type Facebook, d’autant qu’on y trouve de nombreux «groupes» dont les membres sont liés par l’intérêt pour une même maladie. Certains sont constitués à l’initiative de groupes pharmaceutiques. Il existe aussi des plateformes dédiées aux échanges entre malades —sur le modèle du site américain Patients Like Me— et des forums de discussion plus informels.

D’autres outils, qui existaient déjà avant le numérique, sont également très utilisés. Le contact direct avec les associations de malades, par exemple. Ou encore la publicité dans les médias, avec des campagnes du type: «Si vous avez telle maladie, profitez de notre étude…»

Dans un monde où la recherche est compétitive, l’accès aux malades est une étape critique pour la réussite d’un essai. Du côté des industriels, le fait de pouvoir mobiliser très vite un nombre important de personnes conditionne l’obtention rapide des résultats. Ce gain de temps permet d’accélérer la mise sur le marché du médicament, et par conséquent d’allonger la période pendant laquelle il ne peut être concurrencé par la production d’un générique.

Dans des maladies peu fréquentes, l’enjeu est plus grand encore. De manière cynique, ou bien «efficace» si l’on adopte le point de vue des industriels, le fait de parvenir à confisquer cette ressource indispensable que sont les malades est le moyen, pour la firme, d’asphyxier la concurrence.

Des études avec accès direct aux malades

Des projets de recherche clinique avec accès direct à la patientèle existent déjà aux États-Unis. Au cours d’un travail collaboratif entre l’Inserm et une équipe chilienne, Eugenia Lamas et ses collègues citent une recherche sur la sclérose latérale amyotrophique (SLA), ou maladie de Charcot, menée en 2009 en regroupant des malades sur la plateforme Patients Like Me, laquelle a financé l’étude pour démontrer la validité de son modèle.

En France, Sanofi mène actuellement une étude, Télésage, pour valider son application sur smartphone pour le diabète, Diabeo. Sur internet, un numéro vert s’affiche pour qui veut obtenir des informations sur l’étude.

Ainsi, les forces à l’origine de ce mouvement existent également en France et pourraient produire, selon nous, les mêmes effets. Notre sentiment est que cette transformation justifie une réflexion éthique à l’échelle de la société. Car si elle induit des avantages, notamment sociaux et économiques, elle comporte aussi des risques du même ordre.

Un recrutement de volontaires facilité

Cet accès direct à la patientèle de la part des commanditaires de l’essai a l’avantage de faciliter le processus de recrutement, appelé «inclusion». Le nombre de personnes acceptant de se prêter à la recherche peut donc être plus important, ce qui permet de détecter des effets plus faibles. Cet accès direct a aussi l’avantage de pouvoir inclure des personnes qui seraient éloignées géographiquement des établissements de santé où se déroule l’essai, ou qui ne les fréquentent pas ou rarement.

Une étude présentée au mois de mai à Boston (États-Unis), lors du congrès scientifique international ISPOR, a comparé l’efficacité de différents outils de recrutement des malades atteints de pathologies rares, certains numériques et d’autres non. Les groupes Facebook ont été jugés les plus performants, quant au nombre de volontaires inclus.

Ainsi, c’est à l’étape de l’inclusion des malades que nous prévoyons des modifications majeures à l’avenir. Jusqu’ici, le canal unique utilisé pour joindre les personnes repose sur les médecins et leurs équipes. Demain, on peut imaginer des canaux multiples (selon les règles légales des pays), comme la publicité dans les médias, des listes de volontaires fournies par des sites du type Patients Like Me, des associations de malades, des groupes sur Facebook. Les personnes concernées elles-mêmes peuvent faire des requêtes sur internet et se trouver dirigés vers le site de l’industriel.

L’exigence d’une information honnête et fiable

Dès lors, il apparaît souhaitable de favoriser la capacité de discernement du grand public face à ces informations. Les messages transitant par ces différents canaux devraient être systématiquement relus par les instances éthiques évaluant les protocoles dans la recherche clinique.

L’exigence d’une information honnête et fiable est d’autant plus grande que ce type de recrutement peut s’adresser à des personnes plus vulnérables et vivant dans les pays à ressources limitées, mais dont les populations ont de plus en plus accès au monde connecté.

Dans un futur proche, la règle de la concurrence entre les organisations à l'initiative des essais va vraisemblablement s’imposer et faire émerger le modèle des malades cherchant à «consommer de la recherche».

L’indemnisation risque de laisser place à la rétribution de la patientèle entrant dans le protocole, que celle-ci soit financière ou en nature (par exemple une tablette numérique, un abonnement à internet).

Un indice «robuste» de l’importance économique de ces enjeux peut être trouvé dans le prix payé par un laboratoire spécialisé dans les tests diagnostiques et prédictifs, en 2017, pour l’acquisition de la société Chiltern: 1,2 milliard de dollars. Cette société est un intermédiaire spécialisé dans l’organisation des essais cliniques à travers le monde (en anglais, contract research organization ou CRO).

L’accès direct aux malades, dans la recherche biomédicale, permet d’obtenir plus rapidement des résultats plus fiables. Nous considérons qu’il ne faut pas manquer cette opportunité. Cette nouvelle organisation renforce le rôle décisionnaire des malades dans la recherche, ce qui est souhaitable.

Le risque est l’effacement des médecins qui servent sans doute, actuellement, un rôle de médiation utile entre l’industrie pharmaceutique et les malades. Si l’on veut éviter l’émergence d’un système de «consommation de la recherche», il faut inventer de nouveaux garde-fous. Quelle société voudrait d’une instrumentalisation des personnes participant à la recherche biomédicale?

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

François Hirsch
François Hirsch (2 articles)
Directeur de recherche
Hervé Chneiweiss
Hervé Chneiweiss (2 articles)
Directeur de recherche
François Eisinger
François Eisinger (1 article)
Professeur associé en santé publique
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