Science & santé

«Suis-je un obsédé sexuel qui a besoin d’aide?»

Lucile Bellan, mis à jour le 07.11.2017 à 14 h 04

Cette semaine, Lucile conseille Julien, un jeune homme en couple qui s'interroge sur l'amour et le désir.

Manao Tupapau | par Paul Gauguin via Wikimedia CC License by

Manao Tupapau | par Paul Gauguin via Wikimedia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

J’ai fêté mes 30 printemps en début d’année et dans la foulée, je me suis mis en couple avec une fille rencontrée en soirée. Cela fait maintenant 9 mois que ça dure et notre relation se déroule bien. Elle est adorable et conciliante. Nous nous entendons bien, nous nous voyons régulièrement et nous faisons des activités ensemble. Je pense qu’elle m’aime sincèrement. Sur le plan sexuel aussi, les choses se passent bien sans être transcendantes, elle-même n’étant pas très portée là-dessus, de son propre aveu.

Le souci est que je n’ai pas la sensation d’être amoureux. J’ai énormément de tendresse pour elle mais je ne me surprends pas à penser sans cesse à elle, je ne ressens pas de manque particulier en son absence, ou je ne constate pas tous ces symptômes qui sont censés caractériser l’amour, du moins dans notre culture occidentale moderne.

Et en même temps, je n’ai pas le souvenir d’avoir un jour eu davantage de sentiments pour une autre fille. J’ai l’impression de n’avoir jamais été réellement amoureux et commence à croire que je ne le serai jamais, que j’y suis imperméable. J’ai toujours vécu mes quelques relations avec une certaine forme de détachement, sans passion et sans trop me projeter. C’est déjà en soi un problème mais ça n’est pas forcément rédhibitoire à la formation d’un couple heureux.

Mais de surcroît, je ne peux m’empêcher de fantasmer en permanence sur d’autres femmes, celles croisées dans la rue, les transports ou rencontrées au bureau. Cet attrait est purement charnel puisqu’il concerne des femmes que bien souvent je ne fais qu’apercevoir. Il est inspiré par leur beauté et leur élégance, et habitant un quartier gentrifié de Paris, les sollicitations sont nombreuses. Par période, ces préoccupations peuvent devenir quasi-obsessionnelles, allant jusqu’à m’empêcher de me concentrer au travail.

Cela se traduit par des masturbations quotidiennes et des tentatives de drague dès que possible, sans aller jusqu’à l’infidélité. Attention, individuellement, avec chacune des filles, je m’y prends décemment et je n’ai rien d’un harceleur, pour moi ce n’est pas du tout le sujet ici. Il faut dire que je n’ai fait connaissance avec les plaisirs de la chair que tardivement (23 ans). Je pense être raisonnablement attractif mais j’ai mis beaucoup de temps à devenir proactif sur ce sujet et m’affranchir d’une certaine retenue, fruit d’une éducation trop timorée.   

Je me pose bien des questions quant à cela. Suis-je un obsédé sexuel qui a besoin d’aide? Ai-je juste du mal à faire le deuil d’un passé sexuel et sentimental un peu trop morne? Suis-je un homme normal mais juste égoïste vis-à-vis de ma copine car incapable de refréner mes pulsions? J’aspire à une vie de couple stable car cela apporte une certaine tranquillité de l’esprit, et ne serait-ce que parce que cela me semble un prérequis indispensable pour élever des enfants dans de bonnes conditions.

Mais comment s’en dépêtrer lorsque l’on n’est pas vraiment amoureux et que l’on est taraudé par le désir? Je me sens semblable aux héros du roman de Houellebecq Les Particules élémentaires, dont la vie sentimentale est une impasse et j’ai l’impression de devoir gravir un Everest pour parvenir à une vie de couple épanouie, sereine et pérenne. Parfois, j’en arrive presqu’à regretter les mariages de raison au XIXe siècle qui servaient à procréer et qui s’accompagnaient de batifolages et de liaisons extra-conjugales connues de tous mais pudiquement passées sous silence et je me dis que c’était finalement moins compliqué…

Julien

Cher Julien,

Puisque vous me demandez mon avis, je vais tâcher d’être la plus franche possible: arrêtez de voir votre vie comme une to-do list. Ou plutôt comme le scénario d’un film ou d’un roman.

Non, vous ne pouvez pas rester en couple avec cette fille qui a l’air formidable mais que vous n’aimez pas juste parce que vous supposez que c’est la bonne personne pour monter un couple stable afin de fonder une famille. Je vais peut-être vous choquer mais, à mon sens, à part un minimum de confort matériel, il n’y a pas de pré-requis pour élever des enfants dans de bonnes conditions. Les enfants ont besoin d’amour, de disponibilité et d’écoute. Ils n’ont pas besoin d’un papa et d’une maman spécifiquement. Ils peuvent être très heureux et fonctionnels, avec seulement une maman, ou un papa, deux mamans, ou deux papas, leurs grands-parents ou même une personne avec qui ils n’auraient pas forcément de lien de sang mais qui aurait le désir et le droit de les élever.

L’amour fonctionne de la même manière. Vous attendez tellement de la vie que vous vous handicapez avec des clichés qui ne correspondent à rien dans le monde réel. Cette femme qui vous aime, ce n’est pas un personnage dans le roman houellebecquien de votre vie. Pendant que vous ne l’aimez pas, elle, elle a des sentiments. Ce n’est pas une génitrice, ce n’est pas un pion, ce n’est pas bobonne qui s’occupera de vos enfants –une fille et un garçon j’imagine?– pendant que vous irez expérimenter votre désir sexuel dans le vaste monde. Cette femme, vous lui devez un minimum de respect.

Concernant votre désir, il me semble que si cela empiète jusqu’à votre temps de travail, c’est qu’il peut y avoir un excès dont il serait bon de discuter avec un professionnel. De manière générale, vos attentes dans la vie, qui ne semblent pas être en adéquation avec la réalité et vos désirs profonds, peuvent être partagées avec un psy. Vous semblez regarder tout ça froidement, de l’extérieur et sans empathie. Mais la découverte tardive de la sexualité à deux (qui n’est, j’imagine, pas la découverte tardive de la sexualité tout court) n’est pas une excuse pour la sur-consommation.

Il n’est écrit nulle part que vous devriez avoir votre quota de femmes pour vous sentir enfin épanoui. Je suis même convaincue que cette quête est un leurre. Si je pense qu’avant tout vous devez l’honnêteté à votre compagne, vous ne devez pas minimiser le travail que vous avez à faire sur vous. Après tout, il n’est question, finalement, que de trouver votre voie à vous. 

 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (169 articles)
Journaliste
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