Monde

Vous avez aimé la victoire de Trump? Vous adorerez sa réélection

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 07.11.2017 à 7 h 02

La plus grande erreur que puissent faire ses adversaires, c'est de sous-estimer ce président impopulaire, inefficace et englué dans les affaires.

Donald Trump s'apprête à monter dans Air Force One à l'aéroport de Morristown (New Jersey), le 24 septembre 2017.

Donald Trump s'apprête à monter dans Air Force One à l'aéroport de Morristown (New Jersey), le 24 septembre 2017.

Pour une fois, Michael Moore et Stephen Bannon sont tombés d'accord. Lors de la tournée de promotion de son nouveau spectacle, le cinéaste annonçait fin août que Donald Trump serait réélu en 2020. «Ou plutôt renommé», a-t-il précisé, car il le voit une nouvelle fois perdant du vote national. Fin octobre, le conseiller déchu, qui a quitté la Maison-Blanche peu après l'attentat suprémaciste de Charlottesville, prédisait lui qu'il récoltera plus de 400 grands électeurs, du jamais-vu depuis trente ans.

Pessimisme forcé à gauche pour éviter une nouvelle mauvaise surprise, optimisme excessif à droite? Alors que Trump va fêter le 8 novembre le premier anniversaire de sa stupéfiante victoire, l'échéance de 2020 est déjà dans beaucoup d'esprits.

«On me demande souvent si je pense que Trump sera destitué. J'ai pris l'habitude de répondre que la probabilité qu'il accomplisse deux mandats est plus grande», écrivait récemment le chroniqueur du New York Times Roger Cohen.

Début octobre, Doug Sosnik, un stratège démocrate, a lui aussi nourri le débat en publiant une tribune extrêmement débattue affirmant que Trump était «sur la bonne voie pour être réélu».

«Nous avons eu des dirigeants non qualifiés et incompétents qui ont été réélus»

Une analyse qui peut paraître prématurée. «Ce que nous savons, c'est qu'il est bien trop tôt pour dire si Donald Trump a ou non l'avantage pour 2020, tranche Stuart Rothenberg, analyste pour l'organisation non-partisane Inside Elections. Nous ne savons pas à quoi ressembleront l'économie ni le monde, ni quel sera le bilan de son administration.»

D'autant plus prématurée qu'en l'état actuel, le 45e président des États-Unis se trouve dans une position précaire, à un niveau d'impopularité record à ce stade d'un mandat présidentiel et jugé indigne de servir comme président par plus d'un Américain sur deux. Il est englué dans l'affaire russe, peine à faire passer ses réformes, a déjà épuisé un chef de cabinet et trois directeurs de la communication et menace de devenir toxique pour son parti, avec de mauvais sondages pour les élections de mi-mandat de novembre 2018.

«Nous avons eu des dirigeants non qualifiés et incompétents qui ont été réélus, des dirigeants dont les sondages ont plongé qui ont été réélus, des dirigeants accusés de collusion avec l'étranger qui ont été réélus, des dirigeants avec un tempérament similaire à celui de Trump qui ont réélus, tempère Musa al-Gharbi, sociologue à l'université de Columbia et auteur d'un article très relayé sur les chances de réélection de Trump. Le fait qu'il y ait des précédents dans l'histoire récente pour quasiment tous les problèmes de Trump, et que tous ces gens aient été réélus, doit nous inciter à être prudent dans notre révision à la baisse de ses chances.»

Trump jouera à domicile

Premier, et peut-être principal, atout de Trump: il sera président sortant, soit l'équivalent de disputer une rencontre sportive à domicile. Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et son arrivée au pouvoir, seuls trois sortants sur douze ont été battus: Gerald Ford en 1976, Jimmy Carter en 1980 et George H. W. Bush en 1992. Mais seul le deuxième l'a été dans une situation comparable à celle de Trump, c'est-à-dire en succédant à un président du camp opposé... Être président sortant dégage normalement la route lors des primaires et permet de bénéficier d'une médiatisation plus forte et d'une image internationale.

L'impopularité de Trump, si elle est réelle, n'est par ailleurs pas encore mortelle. Selon la moyenne des sondages, seulement 38% des Américains lui font confiance. C'est peu, mais c'est autant qu'à la veille de la présidentielle, et les sondages de popularité mesurent l'opinion de tous les Américains en âge de voter, pas des Américains qui votent. Le 8 novembre, son retard de popularité sur Hillary Clinton ne s'était pas totalement retrouvé dans les urnes, même s'il avait terminé environ 2 points derrière l'ancienne secrétaire d'État.

Et rappelons-le, la présidentielle ne se jouera pas au niveau national, mais d'un collège électoral désigné au niveau des États: en 2016, Trump avait réussi à gagner en maximisant son score dans les États de la Rust Belt (Michigan, Pennsylvanie, Wisconsin): des États où sa popularité est en baisse, mais pas forcément de manière alarmante, et où le président s'est signalé par son activisme sur le terrain. Dit autrement, il peut une nouvelle fois espérer l'emporter sans être majoritaire sur le plan national.

La popularité des présidents des États-Unis depuis juin 1945. Trump démarre en-dessous de tous ses prédécesseurs et connaît une baisse d'environ dix points en dix mois. (Source: Gallup)

Trump gouverne comme il fait campagne

 

L'an dernier, Trump avait gagné à l'issue d'une des campagnes les plus négatives de l'histoire. Il n'y a aucune raison de croire aujourd'hui que l'ambiance sera différente dans trois ans tant il est un président polarisant pour une Amérique polarisée. Une récente étude du Pew Research Center rappelait que depuis vingt ans, les électeurs démocrates et républicains se méprisent de plus en plus, et que l'écart entre eux se creuse sur un grand nombre de questions.

Trump est le symbole de cette Amérique. Il est aujourd'hui déjà aussi impopulaire chez les électeurs de l'opposition que Nixon juste avant sa démission ou Bush Jr. ou Obama au nadir de leur mandat. En revanche, il maintient un fort soutien chez les Républicains (autour de 80%) et certains de ses opposants en interne, comme les sénateurs Rob Corker et Jeff Flake, ont déjà annoncé qu'ils ne seraient pas candidats à leur réélection l'an prochain.

La polarisation de l'électorat américain entre 1994 et 2017, mesurée par l'écart entre l'électeur médian démocrate et l'électeur médian républicain. (Source: Pew Research Center)

Trump gouverne comme il faisait campagne, y compris, voire surtout, dans ses outrances. Et cela peut être un avantage, estime William Crotty, professeur émérite de sciences politiques à la Northeastern University:

«J'attire l'attention sur le fait que Trump a organisé des meetings cohérents pour sa base et l'a tenue informée, dans sa perspective, de ses réalisations au pouvoir. Comme la présidence Trump est une transposition claire de sa campagne, ceci est extraordinairement important.»

Un président impopulaire qui réussit à enflammer sa base électorale quand cela compte vraiment, on l'a d'ailleurs vu en France: ramené à 20% de popularité en mai 2011, Nicolas Sarkozy y recueillait, un an plus tard, plus de 48% des voix au second tour...

«Une présidentielle offre un choix binaire et la question en 2020 sera: Trump ou pas Trump? Il pourrait se retrouver en position précaire en 2019 et 2020, mais si l'alternative est pire, cela pourrait contribuer à réduire son impopularité et à ramener au bercail ceux qui s'étaient éloignés et l'avaient privé de leur soutien», analyse Josh Putnam, professeur de sciences politiques à l'université de Géorgie.

Un parti démocrate qui se caricature

Si on peut penser que Trump sera candidat à sa réélection, le nom de «l'alternative» en face reste une énorme inconnue. Ces dernières semaines, l'autopsie des difficultés d'un parti démocrate descendu à un niveau de faiblesse inédit depuis un siècle est devenue un passage obligé pour la presse américaine. «Le parti démocrate est en chantier, estime William Crotty. Il y a un clivage substantiel entre les progressistes à la base, énervés par les récentes élections et l'agenda de Trump, et les centristes qui contrôlent le parti depuis deux décennies.»

Le parti vient d'ailleurs d'offrir une illustration caricaturale de ses difficultés avec la publication des bonnes feuilles du livre de Donna Brazile, sa présidente par intérim durant les quatre derniers mois avant la présidentielle: cette dernière y révèle un favoritisme supposé pour Clinton durant la primaire et explique qu'elle a songé à l'hypothèse d'un remplacement de la candidate par Joe Biden après son malaise lors de la cérémonie commémorative du 11-Septembre. L'équipe de campagne d'Hillary Clinton s'est insurgée dans une lettre ouverte que le parti démocrate ait semblé «approuvé la propagande nourrie par les Russes» sur la santé de la candidate, tandis que le maire de Chicago et ancien directeur de cabinet d'Obama Rahm Emanuel tempêtait dans le New York Times:

«Vous devez vous ficher de moi. Nous avons un président des États-Unis qui soutient une des réformes sociales les plus régressives de l'histoire, sur le départ pour l'Asie après avoir affaibli le leadership américain et qui a porté atteinte à l'indépendance de notre système judiciaire, et nous parlons des dirigeants du parti démocrate?»

Un an après une défaite traumatisante, le parti est sans leader. Les trois favoris putatifs pour l'investiture en 2020, pour peu qu'ils décident de concourir, sont tous âgés: Bernie Sanders aura 79 ans, Joe Biden 77 ans et Elizabeth Warren 71 ans. Entre les héritiers de Clinton ou d'Obama, les membres de l'establishment du parti et les opposants internes, on compte déjà une bonne trentaine de candidats possibles. Avec la perspective d'une primaire foutoir dont le vainqueur sortirait affaibli face à Trump...

«Si les Démocrates n'ont pas su assembler une coalition cosmopolite pour faire chuter Trump...»

Plus grave, le parti est toujours dans le flou sur son orientation, coincé entre deux tendances, l'identitaire et l'économique. Entre ceux qui pensent que les changements démographiques à l'œuvre (d'ici le milieu du siècle, les minorités raciales devraient être majoritaires aux États-Unis) et la fermeture du parti républicain sur les questions d'identité (racisme, genre, orientation sexuelle...) vont leur rendre la tâche de plus en plus facile et ceux, énergisés par la crise financière de 2008 et le mouvement Occupy Wall Street, qui croient qu'ils doivent développer un discours économique neuf pour reconquérir les classes populaires blanches qui se sentent délaissées.

Les seconds pensent que les premiers étaient trop influents durant la campagne: «Clinton et sa campagne se sont comportés comme si “tout était écrit dans la démographie” et si une “coalition arc-en-ciel” était destinée à gouverner», écrit dans une analyse au vitriol le sondeur Stanley Greenberg, connu pour ses analyses sur les territoires perdus du parti démocrate dans les années 1980 et pour son travail sur la campagne victorieuse de Bill Clinton en 1992.

Un débat qu'éclaire utilement une analyse détaillée du scrutin de 2016 publiée la semaine dernière par le think tank American Progress, qui rappelle que la victoire de Trump était simultanément due à une surmobilisation en sa faveur de l'électorat blanc non-diplômé du supérieur et à une mobilisation décevante de l'électorat noir pour Clinton. Les auteurs concluent que, si les évolutions démographiques sont favorables aux Démocrates, compter sur la seule remobilisation de l'électorat latino (surtout présent dans des États peu décisifs) et noir place le parti à la merci d'une nouvelle défaite paradoxale du type de celle de 2016.

«Une question tenace demeure, écrivait récemment en écho le journaliste Franklin Foer. Si les Démocrates n'ont pas su assembler une coalition cosmopolite pour faire chuter Donald Trump, pourront-ils un jour compter dessus?»

Tout le challenge pour le parti, face à Trump, sera de développer un message économique susceptible de séduire les électeurs enfuis sans négliger les enjeux spécifiques aux minorités, très critiques, par exemple, envers les politiques carcérales de l'ère Clinton. Parmi les étoiles montantes du parti, certains assument ainsi aujourd'hui de se détourner des enjeux sociétaux comme l'avortement ou le contrôle des armes: «Quand on me questionne [sur l'avortement], je réponds que je suis pro-choix, expliquait récemment la représentante de l'Illinois Cheri Bustos, très largement réélue en 2016 dans une circonscription rurale. Et puis je retourne à l'économie.»

Le spectre de 1972

Un positionnement d'autant plus complexe que Trump et les Républicains n'attendent qu'une chose, c'est de pouvoir enfermer leurs adversaires dans l'image du «parti identitaire» qui fait régner la terreur sur les campus et méprise les électeurs populaires. Pendant l'actuelle campagne électorale pour le poste de gouverneur de Virginie, une organisation latina a ainsi été vivement critiquée pour avoir diffusé un clip de soutien au candidat démocrate Ralph Northam montrant une camionnette ornée du drapeau confédéré, conduite par un homme coiffé d'une casquette, poursuivre dans les rues des enfants d'immigrés.

 

«Le message politiquement correct des Démocrates tourne en dérision leurs opposants comme de déplorables racistes, sexistes, bigots, xénophobes, homophobes et nativistes. Ces invectives stridentes ne font que repousser davantage l'Amérique moyenne, pourfendait récemment l'historien conservateur Victor Davis Hanson. Être simplement anti-Trump n'est pas plus un programme à succès pour les Démocrates qu'être anti-Nixon ne l'était en 1972.»

1972, ou le rêve de Trump et le cauchemar des Démocrates, soit qu'ils craignent sa répétition, soit qu'ils aient peur que son évocation ne convainque le parti de désigner le candidat le plus centriste possible. Cette année-là, les Démocrates, battus d'extrême justesse par Nixon quatre ans plus tôt, avaient investi pour le déloger le sénateur George McGovern, héros de la base et de la jeunesse, et avaient essuyé une des plus larges défaites de leur histoire.

«S'ils nominent le genre de candidat qu'ils investissent habituellement face à un populiste (du type Walter Mondale, Michael Dukakis, Al Gore, John Kerry ou Hillary Clinton), ils arriveront certainement au même résultat. S'ils essaient de faire campagne sur le thème “Trump est méchant”, ils perdront», estime Musa al-Gharbi.

En parlant de Hillary Clinton, celle-ci a déjà annoncé qu'elle ne serait plus candidate. Pour le plus grand déplaisir de Trump, qui apparemment espérait avec impatience un match retour le 3 novembre 2020.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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