Culture

La proposition audacieuse qui pourrait bouleverser le cinéma en Chine

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2017 à 1 h 14

Le réalisateur Jia Zhang-ke a créé un nouveau festival dans une province excentrée faisant la promotion du cinéma d'auteur. Un geste inédit dans ce pays où le septième art est à la fois dynamique et très encadré par le pouvoir et le marché.

L'affiche du Festival de Pingyao

L'affiche du Festival de Pingyao

Un grand écran en forme de voile émergeant des toits de maisons traditionnelles chinoises: c’est le «visuel» du Festival de Pingyao, qui tenait sa première édition du 28 octobre au 4 novembre. La symbolique est claire: partir à l'aventure du cinéma grand format, tout en affichant son ancrage territorial et historique.

Un festival de plus, sur une planète où ils ne cessent de proliférer? Non, une expérience unique au monde, dans une petite ville de la vallée du Fleuve jaune.

Jia Zhang-ke

Un petit homme au visage rond se tient derrière cette entreprise démesurée. Jia Zhang-ke est le plus grand cinéaste chinois actuel, et un des plus grands cinéastes du monde. Mais depuis ses débuts à la toute fin du siècle dernier, et à la différence de la plupart de ses collègues, il n’a jamais voulu exister seul.

Artiste contemporain de première magnitude, il est aussi un stratège qui travaille inlassablement aux possibilités d’existence d’une diversité de styles et de thèmes dans le pays le plus peuplé du monde.

Les puissances titanesques qui contrôlent la Chine

C’est-à-dire aussi qui travaille avec et contre les puissances titanesques qui contrôlent la Chine, l’État-Parti que vient de consolider Xi Jin-ping avec le 19e congrès du PC chinois et les grands trusts financiers, qui dominent entre autres l’industrie du cinéma la plus dynamique de la planète, où 42.000 écrans s’épanouissent.

Nouvelle et spectaculaire étape de cette stratégie, Jia Zhang-ke a entrepris la création du premier festival de films d’auteur en Chine. Il existe à Shanghai et Pékin des festivals officiels, riches et puissants, affreusement mal programmés, et un peu partout dans le pays des festivals indépendants, persécutés par le régime, régulièrement interdits.

Fidèle à son approche cherchant à sortir de cette dichotomie en forme d’impasse, Jia a inventé une manifestation dédiée à une idée exigeante du cinéma, mais où les films présentés auront (presque tous) obtenus un visa de censure.

Marco Müller et Jia Zhang-ke

La conception artistique et la programmation ont été confiées à un maître mondialement reconnu, Marco Müller, qui a dirigé les festivals de Rotterdam, Locarno, Venise et Rome, et est par ailleurs un excellent connaisseur de la Chine, dont il parle couramment la langue.

S'éloigner des centres du pouvoir

Le réalisateur de A Touch of Sin a choisi la ville touristique de Pingyao, célèbre pour son enceinte de murailles en terre, dans sa région natale du Shanxi: manière de rendre hommage à des racines qui jouent un rôle essentiel pour cet auteur, mais aussi de s’éloigner des grands centres de pouvoir.

C’est la région et la ville qui soutiennent le PYIFF et ont notamment permis la transformation d’une ancienne usine de moteurs de tracteurs en Palais du festival, doté de cinq salles de projection et d’espaces d’exposition et de débats. La seule existence du bâtiment, des séances, masterclasses et cérémonies, est ici un tour de force.

Devant l'usine de moteurs reconvertie en Plais du Festival.

Les menaces politiques sont omniprésentes. Symboliquement, le Festival a ainsi été gravement mis en danger en étant obligé in extremis de déplacer ses dates, après que le Congrès du Parti a annoncé les siennes à la dernière minute –en Chine, tout s'arrête durant ce moment politique qui a lieu tous les cinq ans.

Et jusqu'à la dernière minute a plané le risque que le film d'ouverture ne soit pas projeté: Youth du réalisateur à succès Feng Xiao-gang a été menacé d'un retrait, du fait qu'il évoque un épisode douloureux de la Révolution culturelle.

Tatillone, parfois incompréhensible en ce qui concerne les films chinois, la censure est tout aussi sourcilleuse, et imprévisible, avec les productions étrangères. Même Le Jeune Karl Marx de Raoul Peck a inspiré une dangereuse suspicion, qui l'a finalement exclu du programme.

Angels Wear White de Vivian Qu

La réputation de Jia, qui a interrompu le tournage de son nouveau film le temps du Festival, et l’entregent de Müller ont permis la venue d’invités prestigieux venus des quatre coins de la planète.

Les grands cinéastes mondiaux en renfort

Mêles aux spectateurs, ils ont assisté aux projections des films sélectionnés par Marco Müller, avec à l’affiche de nombreuses nouveautés, mais aussi Takeshi Kitano, Arnaud Desplechin, Richard Linklater, Andreï Zviagintsev, et une bonne trentaine de films chinois.

Les œuvres les plus nouvelles étaient montrées dans des sections qui n’ont pas le droit d’être présentées comme des compétitions et où il est interdit d’attribuer des prix, le gouvernement réservant ces dispositifs à ses propres manifestations.

Grâce à quelques contorsions langagières, ont néanmoins été distingués le remarquable Angels Were White de Vivian Qu, découvert à Venise, le dessin animé Have a Good Day dont les autorités avaient exigé et obtenu le retrait du récent festival d’Annecy, The Rider de la Chinoise travaillant aux Etats-Unis Chloe Zhao, déjà primé à Deauville, et le film khirghize Suleiman Mountain d’Elizaveta Stishova.

Le hall du Palais du festival pavoisé d'affiches des films de Melville

Le Festival a également été l’occasion d’une très complète rétrospective dédiée à Jean-Pierre Melville, qui aura permis aux portraits de Delon et de Ventura d’occuper des murs où on ne les attendait pas.

Suivi par un public nombreux de jeunes gens souvent venus de loin, le programme comportait aussi, mais pour les seuls invités, huit films dits «inachevés» –en fait pas, ou pas encore, approuvés par la censure.

Entre interdit et autorisé

Beaucoup de l’enjeu du Pingyao International Film Festival se joue dans cette relation complexe entre interdit et autorisé, avec comme objectif la conquête d’une visibilité pour un cinéma différent des blockbusters qui monopolisent les écrans, alors que le cinéma indépendant chinois, si créatif, est pour l’instant complètement marginalisé par l’industrie tout autant que par le pouvoir.

Cette stratégie repose sur la construction d'une alliance entre ces indépendants et les meilleur du cinéma d'auteur international, qui peine lui aussi à accéder aux écrans chinois, pour lesquels un quota d'importation reste en vigueur, quasiment au seul profit des blockbusters hollywoodiens.

Le festival de Pingyao, s’il parvient à s’imposer, aurait ainsi vocation à devenir la vitrine du circuit de salles «art et essai» annoncé il y a un an et confié à un étrange attelage où se cottoies, pas toujours sans frottements, organismes officiels, grandes entreprises, et… Jia Zhang-ke.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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