Sports

Bernard Laporte, premier adversaire du XV de France?

Philippe Kallenbrunn, mis à jour le 04.11.2017 à 13 h 15

Sitôt élu à la présidence de la FFR, Bernard Laporte a fixé au XV de France l’objectif de remporter la Coupe du monde 2019 et quelques Tournois des 6 Nations d’ici là. Mais il ne fait pas grand-chose pour les aider.

Bernard Laporte lors d'une session d'entraînement du XV de France à Marcoussis, le 1er novembre 2017. l Christophe Simon / AFP

Bernard Laporte lors d'une session d'entraînement du XV de France à Marcoussis, le 1er novembre 2017. l Christophe Simon / AFP

Il y a dix ans, Bernard Laporte fuit un XV de France humilié pour vaquer à ses nouvelles occupations. Laminé au Parc des Princes par l’Argentine (34-10) lors de la «petite finale» de la Coupe du monde 2007, le sélectionneur aux binocles cerclées endosse trois jours plus tard le costume de secrétaire d’Etat aux Sports du gouvernement Fillon. Depuis ce bide «à la maison», Laporte a comme un compte personnel à régler avec les Bleus qu’il a dirigés pendant huit ans en s’appuyant sur une génération de joueurs comme on n’en fait plus (Betsen, Ibanez, Jauzion, Harinordoquy, Magne, Michalak, Pelous etc).  À son palmarès, deux grands Chelems (2002, 2004). Mais aussi deux échecs cuisants contre l’Angleterre en demi-finale de la Coupe du monde (2003, 2007), affront suprême devant l’ennemi intime. A défaut d’être le premier sélectionneur français à gagner le titre le plus convoité du rugby, il se ferait fort, ego oblige, de ramener le trophée Webb-Ellis dans l’Hexagone en tant que président de la Fédération.

Un double discours dérangeant

 

On comprendrait mieux à cette aune le fond de son ambition autoproclamée pour le XV de France: gagner le Tournoi des 6 Nations 2017 et remporter la Coupe du monde 2019 au Japon. Deux objectifs absolument irréalistes, néanmoins, que l’ouragan de Gaillac a soufflé au mois de janvier comme des paroles en l’air, aussitôt après avoir renversé le pouvoir établi à Marcoussis.

Lors du Tournoi des 6 Nations en question, les Bleus jouaient en Angleterre et en Irlande, et il ne fallait décemment pas rêver d’un autre dénouement que celui qui intervint: deux défaites, et une troisième place au classement final pour la France, bien loin du triomphe envisagé. Quant au Mondial nippon, l’entraîneur qu’est Laporte sait pertinemment que les Tricolores ont très peu de chances d’y être sacrés. Des déclarations croquignolesques qui font peser sur Guy Novès une pression inutile. Appelé à la rescousse par la précédente équipe fédérale pour recoller les morceaux de Bleus éparpillés façon puzzle lors des années Saint-André, le sélectionneur actuel, ancien stratège du Stade Toulousain, connaît suffisamment de turpitudes avec ses joueurs qui tombent comme des mouches (épidémie de blessures) et son projet de jeu inachevé.

Le plus dérangeant pour les Bleus figure dans le double discours permanent de Laporte. Tantôt, le président de la FFR met en péril l’entraîneur Novès et son staff, comme au retour de la pathétique tournée d’été en Afrique du Sud (trois défaites de plus de 30 points), tantôt il les rassure. 

«Novembre sera déterminant, menace-t-il dans Stade 2 fin juin. On ne peut plus voir une équipe de France qui ne gagne pas, ce n’est pas possible. Donc automatiquement, tôt ou tard, il faudra faire quelque chose.» 

Mais il calme le jeu dans Le Parisien: «Les joueurs, Guy et moi, on est sur le même bateau. Je suis avec eux. […] En novembre, il faut qu'on gagne trois matchs sur quatre. […] Ça ne veut pas dire que, si on n'y arrive pas, on va virer des gens […] Guy Novès a mon soutien et, ensemble, on se doit de remonter.» Et d’enfoncer le clou, début septembre: «Trois victoires en quatre matchs, bien sûr que c’est ambitieux. Mais s’ils font zéro sur quatre, je ne vais pas virer Guy! […] Je serai toujours aux côtés de Guy. En revanche, je lui dirai peut-être de changer de joueurs.»

Un interventionnisme déplacé

 

Cette ambition des trois victoires lors de la tournée du XV prévue ce mois-ci, où la France va successivement affronter la Nouvelle-Zélande (11 et 14 novembre), l’Afrique du Sud (18 novembre) et le Japon (25 novembre) qu’il serait malvenu de sous-estimer, est tout aussi lunaire que les précédentes.

Il faut croire qu’à l’instar de l’autosatisfaction affichée dans le dossier de France 2023, visant à obtenir l’organisation de la Coupe du Monde (c’est mal parti ), Laporte dispose d’un inépuisable stock de poudre aux yeux. Plus c’est gros, plus ça passe. Laisser croire à la possibilité d’une tournée si probante, c’est, plus encore que d’étaler sa mégalomanie, surexposer le sélectionneur et son équipe de manière honteuse. À moins que ce ne soit là le but recherché: voir Novès et son staff déguerpir sans avoir eu l’air d’y être pour quelque chose. Car limoger ce beau monde serait hors de prix…

Ce n’est pas tout. Début octobre, Laporte a souhaité voir apparaître de nouvelles têtes dans le XV. Son vœu a été exaucé. Bernie a même imposé le retour de Mathieu Bastareaud cet automne, l’un des piliers de l’ère Saint-André, dont Novès n’a jamais voulu. Il résulte de cet interventionnisme au grand jour non seulement un agacement général, finement dissimulé par un Novès trop futé pour tomber dans le panneau, mais aussi une précarité délétère sur le moral et la motivation des joueurs qui ne savent plus à quel saint se vouer. Ne se sont-ils pas déjà interrogés en voyant débouler Laporte en survêt à Durban au mois de juin, spécialement venu de France pour leur remonter les bretelles après la raclée lors du premier test contre les Springboks? Mais enfin, qui est leur patron?

Une bombe à retardement

Novès? Laporte, qui ne voulait plus de joueurs étrangers en équipe de France alors qu’elle en comporte toujours et peut-être encore plus demain? Ou Serge Simon? En nommant ce dernier au poste de vice-président en charge du haut niveau et manager des équipes de France, Laporte a en tout cas posé une bombe à retardement au cœur des Bleus. Sciemment. Car l’immixtion de l’ancien pilier de Bègles et du Stade français dans le pré carré de Novès, qui a toujours régné comme seul maître à bord lorsqu’il entraînait le Stade toulousain, a engendré un inévitable clash entre les deux hommes. Simon prône une large ouverture des Bleus aux entreprises partenaires de la FFR (d’où vient le grisbi) quand Novès abhorre toute intrusion dans l’intimité de son groupe lors des périodes de compétition. 

Dès sa prise de fonction, fin 2015, le sélectionneur toulousain réclamait des vrais joueurs et non plus «des représentants commerciaux» du rugby. C’était sans compter sur le leitmotiv de la nouvelle équipe fédérale: la rentabilité. Novès ne mésestime pas le poids du business, tant s’en faut. Simplement, il déteste le mélange des genres. Or, avec le chaperon Simon, «Premier ministre» de Laporte, il est servi.

Sur la route de l’Afrique du Sud, en juin dernier, Laporte et Simon obligent ainsi les joueurs du XV de France, divisés en deux groupes, à faire une invraisemblable escale à Mayotte et à La Réunion, au prétexte de satisfaire les amateurs de rugby des DOM-TOM. Tout en sachant le profond désaccord manifesté à l’époque par Novès. Et pour cause. Le sélectionneur ne pense alors qu’à optimiser les conditions de la préparation des trois tests contre les Springboks. A Mayotte, les Bleus accordent l’exclusivité de leur apparition médiatique à KTV. Cette chaîne appartient à la société Kwezi Télévision dont l’actionnaire majoritaire, Patrick Millan, est un proche de Simon. Ce dernier en possède lui-même 10% des parts. Ou comment utiliser le XV de France. Millan, un nom que l’on retrouvera bientôt. Début octobre, on découvre qu’un court-métrage mis en ligne sur le site de la FFR, filmant une rencontre entre Guilhem Guirado et Vincent Moscato, l’ancien coéquipier de Laporte et Simon, est réalisé par Grand angle productions, une société domiciliée à Mérignac et dont un certain Jean-Luc Millan est le gérant…

L’ingérence de Simon dans les affaires du XV de France est d’autant plus insupportable pour Novès que ce dernier a une piètre considération pour le bras droit de Laporte, dont il dédaigne la légitimité. Il faut dire que la carrière internationale de Simon (deux sélections) n’a pas été glorieuse: expulsé pour un coup de pied sur un joueur au sol lors d’une tournée des Bleus aux Etats-Unis en 1991, le pilier n’est plus jamais réapparu en équipe de France. Hypothèse: infliger Simon à Novès participerait-il de la stratégie de déstabilisation du sélectionneur et de son staff? Récemment, le manager des équipes de France aurait cru toucher au but en essayant de dégommer Yannick Bru, l’adjoint de Novès qui entraîne les avants français. Pour une banale altercation entre Bru et le préparateur physique Julien Deloire durant la tournée d’été en Afrique du Sud, Simon a demandé des explications circonstanciées à Novès. Par email. À ce qui ressemblait à une mise en demeure visant à avoir la peau de Bru, sinon la sienne, le sélectionneur a répondu par avocat interposé. L’affaire a été enterrée et Simon, l’année prochaine, ne s’occupera plus du XV de France. Novès 1- Laporte 0. Mais quelle ambiance…

Priorité au business

Un autre acte marquant, hormis la vente du maillot des Bleus au groupe Altrad à un prix très attractif (1,5 million d’euros) pour financer la campagne de France 2023, témoigne du fait que l’appétit pour le business de Laporte & co submerge la santé sportive du XV de France. L’on évoque là l’organisation rocambolesque du deuxième match de la tournée d’automne contre les All Blacks à Lyon. Sa genèse? Lors du comité directeur de la FFR, le 3 juin, est signé un avenant à la convention liant la FFR à la Ligue nationale de rugby (LNR). Celui-ci dispose notamment que «à titre exceptionnel, et dans le but de soutenir la promotion de la candidature de la France pour l’organisation de la Coupe du Monde 2023, la FFR et la LNR conviennent que l’équipe de France pourra disputer un 4ème match en novembre 2017.» Ce sera donc le 14 novembre à Lyon, trois jours après le premier test face à la Nouvelle-Zélande.

Non homologué par World Rugby, ce match, dont Novès glisse qu’on lui a «gentiment proposé», n’aura pas valeur d’un «test». Les sélections des joueurs ne seront pas comptabilisées. Le vote pour l’attribution de la Coupe du monde intervenant le lendemain, on ne saisit donc pas bien la nature promotionnelle de cette rencontre gigot-haricot... En réalité, une seule chose compte: remplir les caisses de la FFR, encore et toujours. Simon, grand artisan de ce dossier qui astreint Novès à un casse-tête sans précédent pour la gestion des joueurs, comptait vendre le prime time à France Télévisions, partenaire de la FFR, pour la somme contractuelle de 3 millions d’euros. Mais les All Blacks ont refusé cet horaire tardif, souhaitant rallier Edimbourg plus tôt dans la soirée.

Laporte a dû se coucher. Il s’est rabattu sur une codiffusion aussi inédite qu’improbable assurée par TMC et beInSports. La recette sera moindre mais l’essentiel est acquis, le résultat du match, on l’a compris, devenant secondaire. Selon nos informations, l’accord passé par la FFR avec le Groupama Stadium couvre en effet tous les frais d’organisation de la rencontre. Y compris la rétribution due à la NZR, la fédération néo-zélandaise. La FFR lui versera 1,1 million d’euros: 1 million d’euros pour le match à Lyon et 100.000 euros pour celui des Maoris All Blacks contre les Barbarians français à Bordeaux (10 novembre). Oui, même les Barbarians, au folklore originel si noble, sont devenus «bankable»…

 

Philippe Kallenbrunn
Philippe Kallenbrunn (3 articles)
Journaliste. Dernier livre publié: «Les années Saint-André, autopsie d'un fiasco» (éd. Solar, mars 2016).
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