Culture

Tiffany Haddish, l'humoriste qui n'a «peur de rien»

Antoine Leclerc-Mougne et Stylist, mis à jour le 06.11.2017 à 8 h 58

Nouvelle sensation du stand-up passée à Hollywood, elle ne lâche rien de son humour plus populaire que pop.

Dia Dipasupil / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Dia Dipasupil / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

«Elle est hilarante. Gardez un œil sur elle, elle va être énorme!» Ce conseil, prodigué par la rappeuse Queen Latifah à propos de Tiffany Haddish, lors d’un passage promo dans le talk-show de Jimmy Fallon en juillet dernier, sonne comme une prophétie. Inconnue du grand public il y a encore quelques mois, la comédienne de stand-up a crevé le grand écran cet été aux États-Unis dans la comédie Girls Trip, sorte de Very Bad Trip féminin qui arrive dans les salles françaises le 13 décembre. 

Alors qu’elle y partage l’affiche avec des pointures de l’entertainment comme Jada Pinkett Smith, Regina Hall et Queen Latifah, tout le show-business est d’accord pour dire que l’actrice afro-américaine de 37 ans a volé la vedette à ses partenaires. Mais celle qui se qualifie elle-même de «The Last Black Unicorn» [dernière licorne noire, ndlr], titre de son autobiographie à paraître le 5 décembre aux États-Unis, n’en est pas à sa première vanne.

«Ça fait plus de dix ans que Tiffany Haddish est dans le circuit et qu’elle distille son humour à la fois trash, franc et rafraîchissant, explique Hugo Gertner, humoriste, auteur et présentateur du plateau de stand-up en anglais The Great British American Comedy Night à Paris. C’est une vraie comique qui a déjà eu plein de petits rôles dans des films et des sitcoms (The Carmichael Show, Keanu, Real Husbands of Hollywood, New Girl)

Clips, films, séries…

 

Plutôt habituée aux petites salles et à un public d’initiés, Tiffany est d’abord passée par le Def Comedy Jam, un club qui, selon l’acteur D.L. Hughley, a permis à une génération de comiques noir(e)s de ne plus s’excuser d’exister. Puis, avec le succès de Girls Trip, elle a connu une ascension fulgurante dans son pays. Une performance d’autant plus notable que les comédiennes de stand-up qui marquent les esprits (Amy Schumer, Sarah Silverman, Ellen DeGeneres) sont aussi rares que le bon goût sur le plateau de «Danse avec les stars».

Résultat, tout le monde la veut. JAY-Z l’a fait jouer dans son dernier clip «Moonlight» sorti cet été, elle a eu droit à son comedy special sur la chaîne Showtime en août et elle sera bientôt à l’affiche du film Night School avec Kevin Hart, sans oublier sa participation au nouveau sitcom de Tracy Morgan, The Last O.G., diffusé sur TBS. On vous explique pourquoi vous aussi, vous allez aimer vous taper des barres avec la licorne la plus drôle d’Hollywood, qui a réussi à imposer son humour simple (mais pas basique, OK?) dans une industrie saturée d’humour méta ultra-sophistiqué.

LOL thérapie

 

À 9 ans à peine, Tiffany encaisse son premier coup dur: suite à un accident de voiture, sa mère révèle une schizophrénie. Comme son père est absent, elle se retrouve vite à devoir prendre la fratrie en charge avant qu’elle ne soit divisée par les services sociaux. Pas vraiment le genre d’environnement qui donne envie de rigoler. Mais plutôt de faire des conneries.

Adolescente, son assistante sociale lui met un ultimatum: suivre une thérapie ou participer au Laugh Factory Comedy Camp, un stage pour apprendre à jouer la comédie. Le choix est vite fait: faire des blagues et rire d’elle-même, c’est ce que Tiffany fait de mieux et ça lui a déjà permis d’éviter les embrouilles avec les gangs du quartier défavorisé de South Central Los Angeles où elle traîne. Dans une interview au Huff Post en avril 2016, elle raconte avoir été inspirée par le film Qui veut la peau de Roger Rabbit:

«À l’époque où on me tapait et où on se moquait de moi, j’ai vu cette scène du film où le détective demande au lapin pourquoi les gens sont si gentils avec lui. Et il lui répond “parce que je les fais rire. Si tu les fais rire, les gens feront n’importe quoi pour toi”.» 

À partir de ce moment, faire marrer devient sa drogue et l’addiction est suffisante pour démarrer une carrière. «Son parcours est très intéressant, ajoute Hugo Gertner. À la manière de la légende du stand-up Richard Prior, elle arrive à raconter son enfance horrible et son parcours difficile comme si rien n’était grave, avec beaucoup d’auto-dérision.»

Comme lorsque gamine, on la traite de licorne à cause d’une bosse qui a poussé sur son front et qu’elle retourne l’insulte en sa faveur en mimant la démarche de l’animal fantastique pour faire marrer son entourage (un classique qu’elle balance encore à chacun de ses spectacles). Et si on la cherche trop, se dit-elle, sa corne pourra toujours servir à planter ses détracteurs.

No filters

 

Cette capacité à renverser les situations grâce à la fantaisie la suit pendant ses années de galères. Alors qu’elle est à la rue, au tournant du XXIe siècle, elle croise la route du comique Kevin Hart qui joue comme elle à la Laugh Factory. Pour l’aider à se loger, l’acteur lui file 300 dollars. Tiffany décide de se payer une chambre d’hôtel de luxe pour trois heures où elle prend une douche et s’écrit une to do list de vie avec des objectifs béton, parmi lesquels «avoir son propre one-woman-show» et «sa maison» mais aussi «tomber enceinte de Leonardo DiCaprio» et «rembarrer Brad Pitt» parce qu’elle sera «trop occupée pour accepter ses invitations à dîner»

En 2008, à force de passer des auditions et d’envoyer des démos vidéo, Tiffany finit par intégrer la troupe du Def Jam, fameux comedy club américain qui a vu naître, entre autres, Chris Rock et Dave Chappelle (un documentaire a été diffusé sur Netflix en septembre pour ses 25 ans). Une formation sur le terrain qui lui permet de créer son style sur scène: raconter son histoire sans tomber dans le pathos ni la victimisation (et éviter de piquer les blagues des autres –coucou Tomer Sisley).

«À l’époque, j’apprenais encore qui j’étais en tant que jeune femme, explique Tiffany au Tampa Bay Times en août dernier. Tout m’effrayait. Maintenant, je n’ai plus peur de rien, surtout pas d’être moi-même. Je m’en fous complètement. Je me fais kiffer, surtout quand je parle de choses dont beaucoup de comiques n’oseraient jamais parler: avoir grandi avec les services sociaux, avoir raté mon mariage…»

Ce qui explique pourquoi Tiffany n’hésite plus à partager, avec son ton effronté et provocateur, des anecdotes trash et embarrassantes à son sujet comme les conseils de sa grand-mère en matière de sexualité, son attitude pendant une levrette parasitée par un son étrange ou la fois où elle a mangé une tonne de maïs pour déféquer dans les chaussures de son ex qui avait fait une sextape d’elle à son insu. Même dans Girls Trip, elle est à l’origine d’une scène déjà mythique où elle donne une leçon de grapefruiting, une technique sexuelle qui implique de faire une fellation avec un pamplemousse… 

«La force de Tiffany, c’est que lorsqu’elle raconte une histoire, elle donne vraiment l’impression d’être elle-même, analyse Miriam Katz, critique d’art américaine et spécialiste du stand-up. Même avec ses récents succès grâce auxquels elle a pu mettre un pied dans l’élite de l’entertainment, elle garde l’autre dans le concret, dans la vraie vie, sans changer son comportement, ce qui lui permet de rapidement connecter avec l’audience, de la mettre à l’aise et de rassembler. Comme l’a fait remarquer son confrère, l’humoriste Sinbad, “les comédiens sont plus drôles quand ils prennent le bus”.»

Outsider

Une manière de rester simple et connectée à la vie des gens, parfaitement illustrée lors de son passage chez Jimmy Kimmel en juillet dernier, où Haddish raconte, devant un présentateur et un public hilares, sa visite d’un marécage en Louisiane, payée grâce des promos Groupon, avec Jada Pinkett et Will Smith alors qu’elle était défoncée à la weed. Résultat: cette petite anecdote qui cumule aujourd’hui plus de 35 millions de vues sur Facebook a permis à la licorne de partir au galop. 

Tout le talent de Haddish réside dans cette prouesse: pratiquer un humour élaboré sur le fond mais qui n’a rien abdiqué de sa gouaille populaire sur la forme (et aussi d’être très scato bien entendu). Il en ressort une sincérité et une proximité avec le public rafraîchissantes dans une industrie de plus en plus codifiée. Comme elle l’a rappelé début septembre à un journaliste de Fabulous TV qui l’interrogeait sur son franc-parler:

«Je suis comme ça, je ne sais pas faire autrement. Les seuls trucs qui sont fake chez moi, ce sont mes ongles et mes cheveux.»

De quoi sortir du lot. 

Et pourquoi pas entrer dans l’histoire. Avec 115 millions de dollars de recettes au box-office américain, Girls Trip est le premier film entièrement réalisé et produit par une équipe afro-américaine à atteindre ce score, prouvant qu’un casting de femmes noires peut envoyer bouler une industrie qui privilégie les productions plus claires de peau.

«Avoir ce background et atteindre ce niveau, c’est un sacré exemple de réussite, reconnaît Tre’vell Anderson, journaliste reporter au Los Angeles Times sur les questions d’intersectionnalité et de diversité à Hollywood. Et Tiffany l’a fait sans se compromettre.»

Virage politique?

 

Sans se compromettre et en n’abordant quasiment jamais la question des discriminations. Pourtant, être une femme, et surtout une femme noire, n’est clairement pas un avantage dans le milieu. Si Haddish a déjà évoqué le problème, notamment en affirmant qu’elle devrait être payée autant que ses homologues masculins parce que elle, «elle saigne», elle n’a pas fait des questions de genre ou de racisme le terreau de son humour.

«À la différence d’une Sasheer Zamata ou d’une Amy Schumer partisanes d’un humour méta et politisé qui aborde les questions féministes ou raciales, Tiffany ne tient pas de discours à seconde lecture. Elle s’ouvre simplement au public», ajoute Hugo Gertner.

Une attitude qui tranche dans une industrie du divertissement qui n’a plus que le treizième degré et le cynisme pour échapper aux démons d’une Amérique en crise (oui, on parle de Trump). Mais dans laquelle rien n’est figé, comme le rappelle Miriam Katz:

«À l’image d’une Beyoncé qui a commencé par de la pop commerciale puis a fini par militer, Tiffany va peut-être affiner son message et profiter de sa nouvelle position pour parler de sa classe sociale et de son statut de femme noire.»

Ce qu’elle a peut-être déjà commencé à faire. Lors d’une récente interview chez Stephen Colbert, Tiffany plaisantait sur le fait de s’être déclarée comme blanche au dernier recensement. «Qu’est-ce que ça a changé pour vous?», lui demande le présentateur.

«Ça a été fantastique, reconnaît-elle. Depuis, ma note de solvabilité a augmenté de 300 points, j’ai eu une black card et j’ai embauché une femme de ménage mexicaine (...). J’ai décroché plein de rôles grâce à la discrimination positive: étant donné qu’on a besoin de femmes blanches pour jouer des femmes noires, c’est moi!»

Antoine Leclerc-Mougne
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