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Attention, Facebook veut vous poursuivre jusqu'au travail

Will Oremus, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 03.11.2017 à 19 h 00

Avec Workplace, le réseau social tente de coloniser l'espace de l'entreprise.

Justin TALLIS / AFP

Justin TALLIS / AFP

Jeudi 26 octobre, Facebook a annoncé que plus de 30.000 organismes et entreprises utilisaient Workplace, qui est, pour l’essentiel, une version sans publicité de Facebook, pour les postes fixes. C’est une croissance rapide: Workplace n’a été lancé qu’il y a un an, avec un millier d’entreprises.

Slack, quant à lui, revendique 6 millions d’utilisateurs. Facebook ne dit pas combien de personnes utilisent la messagerie de Workplace, ce qui rend toute comparaison difficile. Mais il convient de noter que certaines des entreprises qui l'utilisent pèsent lourd: Starbucks a fait partie des premières, Walmart a franchi le pas le mois dernier. Delta, Lyft, Spotify et Heineken sont également des clients.

En d'autres termes, le projet de Facebook visant à également coloniser notre vie professionnelle pourrait marcher, que cela nous plaise ou non.

Slack dans le viseur

 

Pour fêter dignement le premier anniversaire de Workplace, Facebook a également annoncé le lancement d'une application de messagerie en ligne, qui ressemble beaucoup à la version desktop de Slack. Vous n’aurez donc plus besoin d'ouvrir Facebook Workplace dans votre navigateur pour chatter avec vos collègues. Par ailleurs, Workplace Chat va bientôt bénéficier de fonctions de chat vidéo de groupe sur ordinateur et sur mobile, ce qui en fera un concurrent potentiel du nouveau service de visioconférence de Google Hangouts, Meet, mais aussi de start-up, comme Zoom.

Certes, le secteur des logiciels d'entreprise n’est pas connu pour être le secteur le plus passionnant de l'industrie technologique. Et les grandes entreprises de technologie qui copient les produits de petites entreprises ne sont évidemment pas une grande nouveauté. Mais l’arrivée de Facebook dans la sphère professionnelle mérite une attention particulière, car le colosse des réseaux sociaux pourrait devenir encore plus envahissant –et plus puissant– s’il commence à faire aussi partie intégrante de l'identité professionnelle des gens.

Slack, fondé en 2009 par Stewart Butterfield, l'ancien cofondateur de Flickr, a beaucoup d'atouts. Il a fait son entrée dans le monde du travail à un moment où il devenait évident pour de nombreuses entreprises que le courrier électronique était trop lent et trop lourd pour faciliter la collaboration en temps réel entre les équipes –et de nombreux logiciels d'entreprise qui essayaient de remplacer le courrier électronique étaient trop compliqués et trop confus. Grâce à sa simplicité et sa rapidité, Slack a été très rapidement adopté, d'abord dans les startups du numérique et les entreprises des médias, puis dans des entreprises et organismes de toutes sortes. Récemment, Slack a été évalué à plus de 5 milliards de dollars. Et il s’avère, par ailleurs, que Slack est très sympa à utiliser.

La guerre des prix

 

Slack a cependant des faiblesses. Le New York Times a rapporté qu’Uber l'a abandonné en 2016 parce que le logiciel était incapable de gérer ses énormes besoins en communication. Et Uber n'est pourtant pas une immense entreprise, comparée à Starbucks ou Walmart. Pour offrir des services à des clients de cette taille, il faut disposer d’une infrastructure qu'une start-up comme Slack ne peut construire du jour au lendemain. Alors que pour une entreprise aussi grande que Facebook, la chose n’est pas très difficile. Le chat vidéo, dont chacun sait qu’il est très difficile de le faire fonctionner de manière fiable à grande échelle, pourrait donner un avantage significatif à des entreprises comme Facebook et Google. Walmart utilise déjà Workplace pour diffuser en interne ses réunions du personnel.

Facebook a également attaqué Slack sur les prix avec l’offre haut de gamme de Workplace. Facebook facture ainsi 3 dollars par utilisateur par mois pour les 1.000 premiers utilisateurs actifs de la société, contre 6,67 dollars par mois, le tarif mensuel standard de Slack. Facebook a financièrement les reins si solides que la société pourrait probablement faire tourner le produit à perte pendant des années si cela lui permet de rafler toutes les parts de marché.

Facebook, son pire ennemi

 

Car Facebook est peut-être devenue la société de technologie la plus compétente en matière de copie et de destruction des produits de ses concurrents de plus petite taille. (Il suffit de voir ses efforts actuels vis-à-vis de Snapchat.) Le grand avantage, bien sûr, c’est le nombre de personnes qui utilisent déjà Facebook. Un avantage particulièrement utile dans le cas de Workplace, car son fonctionnement est si proche de Facebook que les entreprises rapportent que la transition vers l'application se fait quasiment sans heurts. Voilà un argument de vente important pour les grandes entreprises, souvent très frileuses face à tout changement.

Pour autant, Facebook se heurte encore à un obstacle de taille dans sa tentative de domination des communications entre ordinateurs. Et cet obstacle, c'est Facebook lui-même, c'est-à-dire son réseau social. Bien sûr, il est commode de communiquer avec vos collègues avec la même entreprise que celle qui vous sert à communiquer avec vos amis. Mais c’est aussi effrayant pour de nombreuses personnes, qui préfèrent séparer nettement vie professionnelle et vie personnelle. Or, si Facebook a certes isolé Workplace de son immense réseau social, les deux aspects de votre existence finissent sur les serveurs de la même entreprise, liant ainsi ces deux identités.

Concours de popularité

 

Il n’est donc pas impossible que les efforts de Facebook finissent par échouer. Slack n'est pas seulement populaire, c’est aussi un outil apprécié par beaucoup, et c'est un puissant argument de vente que Facebook ne peut ni acheter ni reproduire. «Apprécié» n'est par ailleurs pas vraiment un mot associé à Facebook ces derniers temps, même si ses filiales Instagram et WhatsApp continuent d’être appréciées par leurs utilisateurs.

Mais n'oublions pas que les employés ne sont pas vraiment décisionnaires. Même si Slack continue à dominer au sein des petites équipes, en particulier celles qui utilisent sa version gratuite, Facebook pourrait l’emporter en se mettant dans la poche les décideurs des grandes entreprises, ceux qui prennent qui prennent de telles décisions et qui ont de l'argent à dépenser sur des produits premium. C’est donc désormais à Slack de démontrer sa valeur à ce genre d’entreprises –ou bien de courir le risque de ne plus ramasser que les miettes du marché.

 

Will Oremus
Will Oremus (150 articles)
Journaliste
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