Double XFrance

Quatre raisons qui empêchent certaines femmes d'écrire leur #metoo

Lucile Berland, mis à jour le 01.11.2017 à 8 h 46

Malgré la grande libération de la parole initiée par les hashtag #metoo et #balancetonporc, certaines femmes ont encore du mal à témoigner.

La main d’une manifestante lors du rassemblement contre les violences sexuelles, dimanche 29 octobre à Paris. | Bertrand Guay / AFP

La main d’une manifestante lors du rassemblement contre les violences sexuelles, dimanche 29 octobre à Paris. | Bertrand Guay / AFP

Voilà des jours que je me demande si, moi aussi, je vais finir par écrire ce fameux #metoo sur mon mur Facebook… Moi qui suis de nature spontanée et bavarde, bien dans ma peau et libre d’esprit, moi qui ose dire quand quelque chose ne me plait pas: pourquoi tant d’hésitation? J’en ai aussi des choses à raconter sur les hommes, alors quoi, qu'est-ce qui me freine? C’est comme si le sujet était «coincé» quelque part, au niveau de mon ventre ou de ma gorge, comme si un bouchon empêchait la sortie des mots, des gestes, des émotions… J’ai même presque du mal à en parler, sérieusement, avec des hommes – amis, collègues… J’aimerais réagir sur ce sujet comme sur tous les autres, avec la même personnalité, les mêmes réflexes, le même ton… Alors pourquoi tant d'hésitation (à écrire ce #metoo, à en parler aux hommes qui m’entoure…) ? 

En cherchant bien, j’ai identifié 4 « raisons ».

1.Ce que j’ai vécu « n’est pas si grave... »

Mes histoires ne risquent-elles pas de paraître dérisoires par rapport à celles d’autres femmes? Je n’ai jamais été violée, je n’ai jamais subi d’attouchements forcés de la part de membres de mon entourage personnel ou professionnel… Mes histoires de regards, de mots et de gestes déplacés, sexuels et/ou sexistes, sont tristement banales. Ressemblent à celles que toute femme traverse au cours de sa vie. Alors à quoi bon ? D’ailleurs, dans la hiérarchie implicite qui émerge ces temps-ci, notamment dans la bouche des hommes, «nous mélangerions tout» - les viols, les attouchements, les remarques sexistes… ce qui «nuirait à la légitimité des femmes violées» et délégitimerait, minimiserait la douleur de celles qui ont vraiment été violées. Ces propos sont d’une grande violence et profondément injustes. Ils montent les femmes contre les autres dans un contexte où la solidarité doit primer. Et ils établissent une hiérarchie implicite entre les femmes légitimes dans leur dénonciation – celles qui ont «vraiment vécu quelque chose de grave» comme le disent certains -  et les «illégitimes» qui se «plaignent pour rien» et «minimisent les vrais problèmes». Il est donc urgent de cesser de dire que le fait de dénoncer un spectre très large d’actes et mots déplacés, violents, humiliants est contre-productif, en comprenant deux choses: 

1. on peut très bien dénoncer un ensemble hétéroclite de violences, tout en sachant cerner la spécificité de chacune d’entre-elles. Une remarque sexiste, une main aux fesses et un viol ne sont pas susceptibles de provoquer le même traumatisme. Mais ils font partie d’un même système. Une remarque sexiste ne conduit pas toujours à une main aux fesses, ni à un viol… Mais un viol est précédé dans bien des cas par des remarques sexistes et des gestes déplacés à répétition;

2. toutes ces violences sexuelles et/ou sexistes désignées comme «non prioritaires» par certains, sont encore beaucoup trop nombreuses dans le quotidien des femmes et beaucoup trop pesantes, pour que ces dernières attendent sagement 10 ou 20 ans de plus avant de tirer la sonnette d’alarme.

 

2.Parce que «je risque d’être jugée, critiquée, regardée différemment par mon entourage»

 La peur d’être jugée est probablement plus répandue et plus intense chez les femmes que chez les hommes. Dans une société où notre place n’est pas gagnée d’avance (lire à ce propos, cet article du Monde sur «la nécessité de voir le sexisme comme un système»), nous pâtissons de certaines attitudes d’hommes – certes – mais aussi de nos alter-ego. Ces jours-ci,  plusieurs copines ou collègues échangeaient en ces termes : «Tu as lu le tweet d’untelle? Tu as vu le statut Facebook de telle autre ? C’est dingue d’écrire ça publiquement, c’est tellement intime! Tu l’aurais fait toi?». Je ne dis pas que ces discussions ne sont pas légitimes ni intéressantes. Mais: 1/ elles ne font que créer des divisions supplémentaires 2/ elles passent à côté de la détresse qui transpire de ces témoignages 3/ elles ratent le débat essentiel à avoir entre nous – les femmes – puis avec les hommes, sur ce qu’il faut changer dans notre rapport à l’autre. 

Moi-même n’ai pu m’empêcher d’y penser, je me souviens m’être dit un instant : «Si je m’étais fait violer, jamais je n’aurais jamais écrit ça sur les réseaux sociaux!»). Mais l’instant d’après j’ai eu honte. Comment penser cela alors que je n’ai jamais rien vécu de tel, précisément – comment puis-je savoir comment j’aurai réagi si tel avait été le cas? J’ai compris que je plaquais mon vécu sur celui des autres et que ça n’avançait à rien, que je passais à côté du problème. Quels que soient les témoignages et les hashtag utilisés (#metoo #balancetonporc…), quels que soient les détails donnés, le ton utilisé, qu’ils soient publiés sur Facebook, taggué sur un mur ou griffonné dans un journal intime… ces témoignages doivent être entendus pour ce qu’ils sont – une expérience douloureuse trop longtemps enfouie – et doivent susciter, plus que des jugements de valeur, un vrai débat de fond sur les rapports hommes-femmes en France.

 

3. Parce qu’on nous a appris que «la délation, c’est mal»

 

Souvenez vous, c’était il y a quelques jours, aux débuts du hashtag #balancetonporc: Elisabeth Lévy (Causeur) parlait de «grand délathon», et quelques jours plus tard, Christine Boutin invoquait l’image d’un «dégueulis d’accusation». Un piège qui, là aussi, divise, inverse les rôles et culpabilise la victime… Sur le papier, il est vrai que l’on peut s’étonner qu’une femme qui a subi un crime se «fasse justice elle-même» en incriminant sur la place publique son agresseur. Car oui, dans la France de 2017, on est en droit d’espérer que la justice fasse ce travail. Mais lorsque l’on se penche sur les chiffres, la réalité est toute autre.  Le ratio est aussi facile à retenir qu’il est choquant: aujourd’hui en France, sur 100 femmes victimes de viols ou tentatives de viol, seules 10 vont porter plainte, et seul 1 agresseur fini, en bout de course, par être condamné par la justice. 

Pourquoi si peu ? Pour les plaintes, il y a mille raisons - la honte, le choc post-traumatique qui fait se renfermer sur soi et empêche de parler, la peur de se retrouver enfermée dans une salle avec un ou deux officiers de police ou de gendarmerie, la peur des questions qui culpabilisent du type «Comment étiez-vous habillée?» ou «Aviez-vous consommé de l’alcool?»... Quant à la faiblesse des condamnations, ce n’est pas que la justice ne souhaite pas condamner, c’est qu’un viol est un acte extrêmement compliqué à prouver, qui ne laisse pas toujours de traces visibles, qui se joue souvent parole contre parole. En somme, le crime «parfait».

On comprend mieux pourquoi les 98 ou 99% de femmes qui n’ont jamais porté plainte ou ont vu leur plainte classée sans suite, se soient tournées vers les réseaux sociaux.

4.Parce qu’on a intériorisé le fait que «c’est comme ça, c’est normal»

Ces violences verbales ou physiques, sexuelles et/ou sexistes, c’est notre quotidien. Ce n’est pas qu’on se fait à l’idée qu’elles peuvent arriver. C’est qu’elles arrivent. Trop souvent. Pour certaines, tous les mois, toutes les semaines, tous les jours, sous différentes formes. De la part d’une personne ou de plusieurs. Nous sommes toutes ramenées régulièrement à notre condition de femme – notamment au travail – où certains hommes ont tendance à remarquer plus volontiers notre «joli chemisier» et notre «belle robe», que l’efficacité ou la pertinence de notre travail. C’est ainsi, nous l’avons intégré, et nous nous en débrouillons toutes avec ça, plus ou moins bien. En écrivant cela, je me rends compte d’une chose: essentielle. D’un chaînon manquant. Ce vécu quotidien qui est le notre, on le partage très souvent entre femmes.

Mais les hommes qui nous entourent, ceux qui nous aiment, nos pères, nos frères, amis ou conjoints, leur dit-on? S’en plaint-on? Beaucoup n’en savent rien; comment peuvent-ils se douter de l’ampleur du phénomène et de la souffrance qu’il suscite chez nous si on ne leur décrit pas? J’ai donc décidé à partir d’aujourd’hui de me forcer – car ce n’est pas naturel – à en parler plus régulièrement aux hommes qui m’entourent, lorsque je rencontrerai ce genre d’attitudes ou de gestes déplacés. J’espère qu’ils sauront l’entendre et qu’ils ne se sentiront pas pointés du doigt. Il ne faudrait pas alors, que ces confidents réagissent, par instinct grégaire, en se sentant accusé, en répondant « qu’ils n’y peuvent rien », « qu’eux ne font pas cela »… Il ne s’agit pas de les mettre en accusation, mais de les informer, d’en faire des témoins, pour qu’ils soient plus attentifs à l’avenir – plus réactifs, plus incisifs, peut-être, avec leurs collègues qui se permettront de franchir la ligne jaune. C’est avec cette écoute, cette bienveillance, cet amour, que ces hommes pourront progressivement passer de « complices » malgré eux (par l’ignorance et/ou l’inaction) à « témoins », avant de devenir nos meilleurs « alliés ». J’ai hâte ! 

Ces quatre freins ne sont pas des raisons valables. Ce sont des «excuses», produit du système patriarcal et sexiste justement dénoncé par les #metoo et autres #balancetonporc. Ces «fausses excuses» que je me suis trouvée, nous sommes probablement très nombreuses à les avoir intégrées. En ne prenant pas partie, en croyant choisir le silence pour se protéger et rester neutre, je réalise que je n'étais pas réellement libre de mon choix. J'ai adopté l'attitude que ce système attendait de moi... A la question «Pourquoi j’hésite tant à raconter mon vécu ?», je connais désormais la réponse. C’est en grande partie parce que je suis une femme, élevée dans un système pensé par les hommes et pour les hommes. Et il est grand temps que ça change. 

 

Lucile Berland
Lucile Berland (19 articles)
Journaliste qui navigue entre l'écriture d'articles et la production audiovisuelle (documentaires et enquêtes).
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