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Entre confort moderne et «culte délirant», le récit d'un diplomate français en Corée du Nord

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.11.2017 à 8 h 30

Un récent ouvrage sur les archives du Quai d'Orsay permet de lire un surprenant rapport d'ambassade de 1974 sur une visite à Pyongyang.

Kim Il-sung et son fils et successeur Kim Jong-il, en 1992 à Pyongyang. FILES-KOREA NEWS SERVICE / AFP.

Kim Il-sung et son fils et successeur Kim Jong-il, en 1992 à Pyongyang. FILES-KOREA NEWS SERVICE / AFP.

Le peuple y est «dynamique». La ville, faite d'«immeubles modernes d'assez belle apparence». Bien habillés, les hommes pourraient, pour beaucoup, «être pris pour des Japonais aisés». L'État accorde une grande attention «à l'amélioration constante des conditions matérielles d'existence de la population». Sur quel pays portent donc ces jugements écrits, fin 1974, par un ambassadeur de France? L'un des plus secrets au monde: la Corée du Nord.

On peut les lire dans un beau livre récemment paru aux éditions L'Iconoclaste, Dans les archives secrètes du Quai d'Orsay. L'engagement de la France dans le monde, 8 mai 1945-11 septembre 2001. Un ouvrage qui valorise le fonds d'archives du ministère des Affaires étrangères, reproduisant télégrammes et rapports diplomatiques sur les événements majeurs du dernier demi-siècle: Diên Biên Phu, la crise des missiles de Cuba, le printemps de Prague, la guerre d'Afghanistan, la chute du Mur de Berlin, le 11-Septembre... Et, donc, l'émergence au nord du 38e parallèle d'un régime secret et paranoïaque, qui bouscule encore le monde de 2017 par son conflit larvé avec l'Amérique de Donald Trump.

«Stimuler la population et modeler son état d'esprit»

Le 4 novembre 1974, Étienne Manac'h, ambassadeur de France en Chine, fait parvenir au ministre des Affaires étrangères Jean Sauvagnargues une dépêche relatant un déplacement de six jours en Corée du nord en octobre. Une visite à caractère non officiel, car la France ne reconnaît alors pas le régime de Pyongyang: elle est d'ailleurs aujourd'hui un des deux seuls États de l'Union européenne, avec l'Estonie, à ne toujours pas le faire. Ce qui ne signifie pas une absence totale de relations puisque, dès 1968, la Corée du Nord a ouvert une mission économique à Paris.

Au moment de cette visite, nous sommes deux décennies après la fin de la guerre qui a abouti à la partition de la Corée et à l'établissement d'un régime communiste dirigé d'une main de fer par Kim Il-sung, auquel ont ensuite succédé son fils Kim Jong-il de 1994 à 2011, puis son petit-fils Kim Jong-un. Étienne Manac'h témoigne notamment de la reconstruction de la capitale:

«En un peu plus de vingt ans, Pyongyang, détruite à 100% pendant la guerre, a été entièrement reconstruite et compte environ un million d'habitants. [...] Les Coréens continuent sur leur lancée et partout, dans la capitale et ses pourtours, des chantiers surmontés de grues sont en activité, souvent tard dans la nuit.»

Extrait du rapport d'Étienne Manac'h au ministre des Affaires étrangères.

Il souligne aussi les contrastes avec la ville où il est en poste, parfois défavorablement (sur l'éventail des produits offerts aux consommateurs, par exemple), mais souvent favorablement:

«De nuit, la ville est illuminée avec un grand luxe de lampadaires, de réclames et de décorations lumineuses. Pour qui vit à Pékin, où les grandes artères sont chichement éclairées et les autres pas du tout, le contraste est saisissant. [...] À cette époque de l'année, tous les bâtiments publics, les salles de spectacles, l'université, le palais des enfants, etc, étaient déjà parfaitement chauffés, ce qui est loin d'être le cas en Chine dans une région où les conditions climatiques sont assez semblables. [...] De ce que j'ai pu voir au cours des trajets en voiture sur les routes de campagne, il ressort que l'habitat paysan est très supérieur à ce qu'il est en Chine.»

Le diplomate porte même quelques commentaires flatteurs sur le discours gouvernemental. «Non contents d'annoncer leurs plans d'élévation du niveau de vie, les dirigants coréens cherchent à stimuler la population et à modeler son état d'esprit dans le sens de plus grandes exigences pour son confort», écrit-il. «Je pense qu'en fournissant progressivement aux établissements consacrés à la jeunesse un confort qui n'a rien à envier à notre civilisation, les dirigeants coréens ont également en vue de former les jeunes générations et des les accoutumer aux avantages du modernisme.» Tout en pointant, quand même, le «culte délirant» qui entoure la figure de Kim Il-sung, «poussé à l'extrême et [qui] dépasse même le degré d'adulation auquel avait été porté le culte de Mao en Chine pendant la Révolution culturelle»: vénération de toute la famille du dictateur, exaltation constante de sa figure pendant plusieurs décennies, description sentimentale en «père» de la nation...

Extrait du rapport d'Étienne Manac'h au ministre des Affaires étrangères.

Manque d'esprit critique

Ancien militant communiste entré dans la diplomatie grâce à ses faits d'armes dans la Résistance, Étienne Manac'h prendra sa retraite quelques mois plus tard. Pour ce qui est une de ses dernières missions, il concède le possible «caractère superficiel et fragmentaire [de] certains éléments de [ses] jugements». Dans un commentaire du texte publié dans le livre, Isabelle Nathan, conservatrice du patrimoine au Quai d'Orsay, explique ainsi que en matière d'énergie et d'industrie, «le témoignage de Manac'h sur le confort dont la population bénéficie [...] et dont le discours officiel vante les mérites a [...] sa part de vérité». Mais que sur les questions politiques, en revanche, son témoignage «ne brille guère par la nécessaire exigence d'esprit critique et d'analyse qu'on est en droit d'attendre du diplomate». Quelques années après cette visite officielle, les mémoires de l'ancien ambassadeur sur son expérience asiatique feront l'objet de ce jugement assassin: «On est souvent tenté de se demander si l’homme qui parle est l’ancien ambassadeur de France en Chine ou l’actuel ambassadeur de Chine en France, tant il a souci sur toute question de prévenir les moindres désirs de Pékin.» Signé du sinologue Simon Leys, auteur de l'essai Les habits neufs du président Mao et inlassable pourfendeur des «maolâtres» français...

Le plus surprenant, au final, n'est pas tant que le diplomate décrive un pays relativement développé que son ton très modéré sur les questions politiques. Il suffit de comparer son texte, par exemple, à l'enquête en deux volets que publiait quelques années plus tard dans Le Monde, en février 1981, le journaliste Philippe Pons. Ce dernier, lui aussi, y pointe les progrès «visibles, tangibles» de l'industrie et de l'urbanisation, «une économie infiniment plus solide qu'on ne le pense en général» grâce à «une idéologie quelque peu hallucinante pour un Occidental», même si elle «a contribué à redonner une identité nationale et une fierté à un peuple qui a une longue histoire mais a toujours été asservi, à la Chine puis au Japon».

Une gigantesque image montrant Kim Il-sung entouré d'admirateurs dans le stade de Pyongyang, en 1991. PIERRE BESSARD / AFP.

En revanche, lui mentionne les affirmations d'Amnesty International sur l'existence de camps enfermant des dizaines de milliers de prisonniers politiques et décrit de manière plus affirmée le caractère factice de ce qu'on voit à Pyongyang, bien loin de toute «stimulation»:

«Pour un œil occidental, arriver en Corée populaire, c'est faire un saut dans le temps et avoir l'impression de pénétrer dans le monde de 1984 d'Orwell. Tout est tiré au cordeau, net, astiqué, prévu, organisé, programmé. Les gens que l'on croise ont tous l'air de savoir où ils vont, des groupes défilent en chantant, aucune action ne paraît plus gratuite, mais toutes s'insèrent dans un contexte idéologique. On ne rit guère, mais on est confiant dans l'avenir. [...] L'absence de marchés, de vélos, de foules –sinon organisées en mouvement de masse–, et tout simplement de vie dans la journée, donne à Pyongyang un air artificiel que renforce d'ailleurs son caractère de cité modèle avec ses larges avenues bordées d'arbres, ses parcs, ses jets d'eau. Tout est là, mais on dirait un décor.»

Quand le candidat Mitterrand visitait Pyongyang

Le prétexte de la publication de cette enquête était une visite-surprise en Corée du Nord de... François Mitterrand, qui sera élu moins de trois mois après président de la République –et qui, coïncidence, compte alors parmi ses conseillers en matière de politique étrangère Étienne Manac'h. En déplacement en Chine, le candidat socialiste passe trente-six heures en Corée du nord, les 14 et 15 février 1981, en compagnie d'une poignée de conseillers: le premier secrétaire du PS Lionel Jospin, le futur ministre de l'Intérieur Gaston Defferre, le conseiller municipal de Paris Claude Estier, le spécialiste des questions asiatiques Jean-Marie Cambacérès et le cinéaste Serge Moati. Il rencontre Kim Il-sung ainsi que l'ancien roi du Cambodge Norodom Sihanouk, alors en exil à Pyonyang.

En public, Mitterrand décrit alors le leader nord-coréen comme «un homme ayant beaucoup de bon sens et de réalisme». Lors d'un discours prononcé au banquet offert en son honneur, il estime que «[le] développement effectué sous la direction du camarade président Kim Il-sung a permis en quelques années de faire progresser le bien-être économique de la population et de reconstruire [un] pays détruit par la guerre». En privé, les quelques témoignages de ce voyage ne laissent aucun doute sur ses aspects artificiels. À l'arrivée de l'avion de la délégation à Pyongyang, l'accompagnateur nord-coréen lance à Mitterrand: «Camarade, les masses populaires sont là.» Par dix degrés sous zéro, des milliers de Nord-Coréens applaudissent... avant de filer au son d'un coup de sifflet. Kim Il-Sung, qui, selon Claude Estier, «n’avait pas la prestance dont le dotaient les images», remet lui à chacun de ses invités l'intégrale de ses oeuvres.

Kim Il-sung (à droite), accueille l'ancien roi du Cambodge Norodom Sihanouk à Pyongyang, le 22 avril 1975. XINHUA/AFP.

À l'époque, la Corée du Nord était sous perfusion de l'aide soviétique –dont l'extinction, au début des années 1990, contribuera à une famine de cinq ans qui fera plusieurs centaines de milliers de morts. Elle n'était pas non plus vue comme l'«État-voyou» nucléarisé qu'elle est devenue au fil des années 1990 et 2000, quand elle a dénoncé le traité de non-prolifération nucléaire et a procédé à ses premiers essais. Ce qui n'empêche pas encore qu'aujourd'hui, certains témoignages sur le pays peuvent surprendre au premier abord l'observateur par leur aspect nuancé.

Ainsi, en 2011, cinq sénateurs du «Groupe d'études et de contact France-République démocratique de Corée» en visite à Pyongyang constataient que, en dix ans, la ville «avait changé d’allure: propre, bien aménagée, elle connaît une animation réelle, dans une atmosphère moins pesante que par le passé» et pointaient que les habitants portaient des vêtements plus colorés, disposaient de davantage de moyens de transport et de meilleures conditions de logement et d'alimentation. Tout en rappelant que «l’espace politique nord-coréen reste fermé», avec un «maintien du culte de la personnalité dans un style et une approche manifestement staliniens». Comme le résumait le même Philippe Pons dans un ouvrage paru en 2016, Corée du Nord, un État-guérilla en mutation, «depuis plus d'un demi-siècle, la Corée du Nord est l'un des pays les plus haïs de la planète, et les plus mal connus».

 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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