France

À la lumière du procès Merah, l'impossible justice du terrorisme

Philippe Boggio, mis à jour le 31.10.2017 à 8 h 03

C'est un moment très attendu des survivants et des familles des victimes. Cathartique presque. Mais en l'absence des vrais coupables, les procès liés aux attentats terroristes s'annoncent très compliqués à mener. Le procès Merah en est la première illustration d'une longue lignée à venir.

La salle de tribunal  où se tient lieu le procès Merah à Paris I Eric FEFERBERG / AFP

La salle de tribunal où se tient lieu le procès Merah à Paris I Eric FEFERBERG / AFP

La paix des prétoires, dans ces conditions? Aucune chance. Cul de sac. Peut-être même une forme d’arnaque involontaire, commise par une époque sous influence à l’encontre des familles des victimes d’attentats et d’assassinats terroristes, et que relaierait un système judiciaire attaché à montrer sa sollicitude, soucieux, en outre, mais trop tard, de compenser les failles de la protection policière.

La parole compassionnelle, ce baume que la société propose désormais, dès les premiers instants, à ceux, parents, enfants, conjoints, qui découvrent qu’ils vont souffrir longtemps de l’incompréhensible violence distribuée, au hasard, par des tueurs djihadistes; ce besoin collectif de rédemption érigé en résistance nationale, qui se repaît de couvertures médiatiques névrotiques, d’assistance psychothérapeutique insistante, d’hommages et de prières, ont fini par convaincre les proches, ceux qui s’effraient de leur statut de survivants, qu’ils ne connaîtraient pas de libération avant la comparution des assassins. Le deuil, ou «travail de deuil» réussi, croit-on, serait à ce prix.

«Le plus dur, c’est d’avoir entendu pendant cinq ans le nom de l’assassin, et pas celui des victimes»

 

C’est sans doute pourquoi le procès Merah qui s’achève devant la cour d’assise spéciale de Paris, a été calculé si large. Cinq semaines d’audiences. 230 parties civiles pour les assassinats de trois militaires de Montauban, d’une petite fille, d’un père de famille et de ses deux enfants, à l’entrée d’une école juive de Toulouse, commis, en mars 2012, par Mohamed Merah, «le tueur au scooter», qui a inauguré l’ère djihadiste de la mort débridée, en France. Il ne s’agissait, judiciairement parlant, que de tenter de déterminer si Abdelkader, frère aîné de Mohamed, avait pu être son complice actif. Mais le procès a très vite perdu son objet premier, pour permettre les conditions, dans les déchirements et une forte tension, à une sorte d’immense séance d’exorcisme, à peu près chaque jour recommencée.

«Mais comment fait-on le deuil, monsieur le président?, a demandé la sœur de l’un des militaires de Montauban. […] Le plus dur, c’est d’avoir entendu pendant cinq ans le nom de l’assassin, et pas celui des victimes. Le silence était notre seule défense face au tsunami médiatique. Aujourd’hui, il est viscéral de parler des victimes.» 

Alors, les familles, nombreuses parmi les 50 témoins auditionnés, ont parlé, des frères et des enfants absents, relayés par des avocats de la partie civile qui ont poussé loin, dans la colère et le reproche, des récits de vies disparues.

Les acteurs principaux, cruels absents

 

La cour spéciale, composée de magistrats professionnels, a minutieusement recommencé l’enquête policière et l’instruction, comme c’est la règle, ne cachant rien des ratées du bouclier antiterroriste. Mais, depuis le 2 octobre, c’est presqu’en vain, tant ce procès a été submergé par les revendications informelles des familles, et, indirectement, de leurs fantômes, mises en dramaturgie, jouées, sur-jouées, sans doute, comme pour mieux contrer l’évocation, par la défense, des destinées des coupables présumés.

Il y a fort à craindre que les procès à venir du terrorisme des années 2010 seront marqués, comme celui-ci, par une rage d’autant plus impuissante que les familles auront vécu, de longs mois, dans un espoir vain. Les tribunaux ne peuvent sans doute rien pour le dépassement individuel de tels drames. Trop attendre un procès de crime djihadiste, surtout quand on sait à quel point les suivants seront médiatisés, ne fait que retarder les possibilités d’oubli, qui restent solitaires, non spectaculaires, et fonction, surtout, de l’usage du temps écoulé. De leur côté, les magistrats des cours d’assise découvrent, non sans inquiétude, à travers le procès Merah, à quel point les futurs procès du terrorisme moderne, en France, seront difficiles à organiser.

Car manqueront, comme durant ce procès-ci, les acteurs principaux. Mohamed Merah a été abattu par le Raid, le 22 mars 2012, après un siège policier interminable. On ne peut plus l’insulter, le lyncher symboliquement, dans l’espoir qu’une peine maximum lui soit infligée, ou attendre de lui, pour retrouver la paix, qu’il implore un pardon public. Du coup, est mécaniquement surchargée l’image du frère restant, Abdelkader, forcément coupable, déjà comme par défaut.

Nice, point limite

 

Les assassins suivants, ceux des années 2015 et 2016, sont manquants, eux aussi, «suicidés» par le déclenchement de leurs ceintures d’explosifs, ou offerts aux balles des forces de l’ordre. Ceux de Charlie et de l’épicerie casher de Vincennes. Des attaques du 13 novembre 2015. Le Stade de France, les terrasses du Xe arrondissement, le Bataclan... Solde du commando venu de Belgique: 9 morts, un survivant, Salah Abdelslam, dont on sait surtout qu’il oppose un silence buté aux questions des magistrats instructeurs. L’attaque de Nice, encore, dans la demi-heure qui a suivi le feu d’artifice du 14 juillet 2016, sur la Promenade des Anglais.

De toutes celles qu’il faudra bien juger, cette dernière, ce fauchage de masse au moyen d’un camion, est sans doute la plus risquée, judiciairement parlant. Son auteur, Mohamed Laouaiej-Bouhiel, a mortellement heurté 86 personnes, en blessant 458 autres, au volant de son fourgon, avant d’être abattu par les policiers. Or, il a agi à peu près seul. En tout cas sans réseau organisé. Ceux qui comparaîtront pour l’acte effrayant qu’il a commis sont des complices circonstanciels, qui lui ont fourni une arme, ou ont posé pour des selfies en sa compagnie, devant le fourgon, sans que l’on sache s’ils connaissaient les intentions de l’assassin.

Il y aura fort peu, sans doute, à quoi se raccrocher, pour une cérémonie sacrificielle collective. L’imagerie djihadiste habituelle ne pourra pas cimenter les plaintes. Aucun commando structuré et froid, prenant ses ordres en Syrie. Rien qui, en grandissant par réaction les victimes, pourrait donner une sorte de logique, même terrifiante, à l’horreur perpétrée. Rien qu’une absurdité de circonstance.

Exigence de justice et livres d'histoire

 

Aux assises, dans les récits posthumes de la cour, Mohamed Laouaiej-Bouhiel sera vraisemblablement décrit comme un Tunisien de Nice, âgé de 31 ans, surtout connu pour avoir été un homme déséquilibré, «un dragueur lourd», selon ses compagnons de travail, obsédé de femmes, usager de drogues et mari violent –au point d’avoir été placé à distance, par décision judiciaire. Il faudra aussi se résoudre, faute d’éléments contraires, à ce qu’il se soit «auto-radicalisé» en quelques jours, soucieux surtout de ses repérages minutieux, de ses préparatifs morbides, sur le large trottoir de la baie de Nice.`

Quel procès possible, après la mort de 86 personnes, tant de blessés, et un coupable ayant déjà échappé à toute poursuite pénale? Combien de parties civiles? Et d’abord dans quel espace judiciaire? Une salle de congrès? Un procès, pour être juste et complet, devra-t-il passer en revue toute l’histoire de Nice depuis ce funeste 14 juillet? Les querelles entre l’ancien maire, Christian Estrosi, et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, à propos de la vigilance policière pendant le feu d’artifice de la Fête nationale? Les contentieux locaux des associations de victimes, les soupçons de racisme, même, puisque beaucoup de musulmans étaient au compte des victimes?

Viendra aussi, un jour, le procès de l’attaque du Bataclan, et de la soirée parisienne du 13 novembre 2015. 130 morts. Un crime, aussi, mondialement déploré. La chanteuse Madonna venue se recueillir sur un trottoir. Angela Merkel et François Hollande inclinés ensemble, devant les bougies et les bouquets de fleurs. Jusqu’à l’hommage national rendu dans la cour d’honneur des Invalides. Comment organise-t-on le procès d’une telle histoire, qui raconte l’époque dans une telle profusion de signes? Ce n’est pas le rôle de la justice, bien sûr, de remplacer les évocations du cinéma ou des livres d’histoire. Ses reconstitutions, d’habitude, ne sont pas de cette nature. C’est pourtant ce à quoi, et non sans appréhension, elle devra probablement se préparer.

 

Philippe Boggio
Philippe Boggio (171 articles)
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