Science & santé

A chacun sa phobie

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 29.10.2017 à 10 h 25

[BLOG] Que celui qui n'a pas de phobies se dénonce. Moi c'est les ponts. Oui les ponts.

Flickr/Karl-Ludwig Poggemann-look downstairs into stairwell whirl

Flickr/Karl-Ludwig Poggemann-look downstairs into stairwell whirl

On va pas se mentir, toute personne appartenant au genre humain, a ou aura un jour ou l'autre à souffrir d'une phobie. Une de ces peurs irraisonnées face à un danger qui en soi n'existe pas et qui pourtant déclenche chez les individus concernés une frayeur si vive qu'ils préfèrent s'en éloigner et prendre leurs jambes à leur cou.

Peur de l'avion, peur des transports en commun, peur des araignées, peur du noir, peur des cons, peur des ascenseurs, peur du vide, peur de l'eau, peur de vomir, peur des escaliers mécaniques, peur de la foule, peur des Allemands, peurs d'autant plus inexplicables et difficiles à appréhender que bien souvent, elles ne reposent sur aucun traumatisme passé et ne sont que l'expression d'une impossibilité à.

A monter dans un avion, à emprunter un ascenseur, à traverser cette place, à conduire sur le périphérique, à descendre au parking, à dormir à l'hôtel, à caresser un lapin, à dîner chez Belle-maman dimanche prochain.

De toutes ces phobies précédemment citées, je ne souffre d'aucune – hormis celle de rendre visite à Belle-maman quand dimanche survient mais je me permettrai de ranger cette dernière dans la catégorie "emmerdements-de-la-vie-de-couple-et-de-la-cohabitation-difficile-entre-deux-espèces-antagonistes-moi-et-Belle-maman-dont-les-intérêts-divergent-depuis-la-nuit-des-temps.''

Non moi je souffre d'une phobie bien particulière qui je dois en convenir complique un tantinet mon quotidien, une phobie si ancrée en moi que l'idée même d'y penser me rend aussi pâle qu'un esturgeon enfermé dans un aquarium, une phobie née il y a quelques années et dont malgré mes efforts répétés, je ne parviens à me défaire ; cette phobie c'est celle des ponts.

Pont d'Avignon ou Pont des Arts, pont suspendu entre deux vallées ou simple pont jeté entre les rives d'un cours d'eau, pont touchant le ciel ou pont rasant l'eau, pont allongé ou pont bref, pont des villes ou pont d'autoroute, pont à péage ou pont gratuit, pont futuriste ou vieux pont des temps jadis, pont à bretelles ou pont raide et direct, pont pour piétons ou pont ouvert à la circulation, tous les ponts de la terre sont mes ennemis.

Je les hais, ils me détestent.

Leur simple vue me fait dresser les cheveux sur la tête et ce malgré que je sois chauve - c'est dire leur puissance d'évocation. Si dans un film, un pont apparaît à l'écran, je plonge me réfugier sous le siège voisin. Si, lors d'un séjour dans une ville étrangère, j'aperçois au détour d'une promenade, un imbécile de pont qui m'attend au bout d'une avenue, je prends la tangente et demande l'asile au premier café venu. Et si lors d'un repas, on m'offre au moment du fromage, un morceau de Pont-l'évêque, voilà que ce dernier, sous le regard ahuri de la maîtresse de maison, s'en va valdinguer jusqu'au bout de la tablée.

Aller sur un pont m'est devenu tout simplement impossible.

Je tiens tout de même à préciser, afin de ne pas affoler Belle-maman sur mon état mental – quoiqu'elle soit sans illusion à son sujet - que ce n'est pas le pont en lui-même qui provoque chez moi un état apoplectique, non Belle-maman, sachez que je n'ai rien à reprocher au pont en tant que construction architecturale permettant de se rendre d'un point A à un point B dans les meilleurs délais.

Non, ma peur du pont est avant tout une peur de la pulsion suicidaire, plus précisément la crainte qu'une fois arrivé en son milieu, pris d'un désir auquel je ne saurais me soustraire, dans un enchaînement d'idées aussi folles que destructrices, j'en vienne à enjamber sa rambarde pour mieux me jeter dans le vide – bon j'avoue, j'ai un peu peur du vide, aussi.

C'est ainsi que je n'ai jamais expérimenté les joies de l'amour au balcon, la seule fois où je m'y suis risqué, malgré l'entrain de ma partenaire et son ardeur à jouer à la redresseuse de torts, je n'ai eu à lui offrir que le spectacle d'une retraite en pleine campagne, mémorable débâcle qui fut fatale à notre amour naissant.

C'est donc avant tout une peur de moi-même, une peur d'une défaillance de la raison capable de m'amener à commettre l'irréparable même si une seconde avant d'emprunter le pont en question, j'étais gai comme un pinson qui vient de gagner au loto.

Une peur panique, une peur tellurique, une peur dévastatrice qui m'oblige à partir, si d'aventure je dois me rendre de l'autre côté de la ville, trois heures à l'avance, le temps nécessaire pour emprunter un itinéraire qui aura eu la bonne idée de me proposer un trajet dont les ponts seront exclus.

Et quand je vous aurais dit que, évidemment, Belle-maman a choisi exprès d'aller habiter de l'autre côté du fleuve, vous comprendrez le tragique de mon existence.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (133 articles)
romancier
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