Science & santé

La cigarette électronique, solution anti-tabac: pourquoi tant de déni?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 31.10.2017 à 7 h 03

À la différence de leurs homologues britanniques, les autorités françaises veulent ignorer les avantages majeurs du vapotage dans la lutte contre le tabagisme. C’est une faute sanitaire historique. Comment et pourquoi en est-on arrivé là?

Tolga Akmen / AFP

Tolga Akmen / AFP

En novembre, cherchez bien les vapoteurs durant les opérations du «Moi(s) sans tabac». Officiellement, ils n’étaient pas invités à participer à cet exercice calqué sur la célèbre campagne automnale anglaise «Stopober» d’incitation à l’arrêt du tabac; une campagne tonique et pragmatique où  la cigarette électronique était présente au même titre que les autres méthodes permettant de faire une croix sur le tabac.

Si les vapoteurs français parviennent malgré tout à se manifester, c’est grâce au trou de souris qui aura, finalement, été laissé à la cigarette électronique. L’association Sovape (1) explique ainsi, dans un communiqué, qu’elle soutient l’opération tout en dénonçant, sur la forme comme sur le fond, plusieurs aspects de cette initiative entièrement chapotée, comme l’an dernier, par Santé Publique France, le ministère des Solidarités et de la Santé, et l’Assurance Maladie.

Sovape dénonce notamment «une communication graphique et un discours “infantilisant” vis-à-vis des fumeurs»; «des “kits pour les fumeurs” principalement constitués de “joujoux”»; «une priorité donnée au parcours médical, présenté comme une nécessité, alors qu’en réalité, 95% des fumeurs ne souhaitent pas consulter un professionnel de santé pour sortir du tabagisme».

«Nous n’avons n’a pas été consultés pour l’élaboration des contenus du “Mo(is) Sans Tabac”, que ce soit pour la communication ou les “outils” à destination des fumeurs. Mais certaines de nos remarques pendant les réunions du groupe de travail vapotage ont été entendues suite à l’opération de l’an dernier.»

L'histoire d'un déni officiel

Ne pas désespérer, en somme: la cigarette électronique ne devrait plus être seulement signalée mais être citée parmi l’ensemble des solutions possibles et proposées pour arrêter de fumer. Reste encore à dire haut et fort une vérité trop ignorée: la bien moindre nocivité de la vape par rapport au tabac. Il faudra, pour cela, que les hauts responsables sanitaires sortent de leur confortable déni pour, enfin, oser développer une véritable politique de réduction des risques.

Reste que l’histoire récente de la vape en France est bel et bien jusqu’à présent celle, difficilement compréhensible, d’un déni officiel. S’il fallait une date marquante on pourrait retenir celle du 31 mai 2013. Marisol Touraine était alors en charge de la Santé depuis une année. Sous les ors soviétiques de son ministère, elle présidait une conférence de presse consacrée à l’annuelle Journée mondiale sans tabac. A priori un événement politique et sanitaire.  Mais on y fit la découverte de l’incohérence radicale entre l’exposé du constat des dégâts sanitaires et le détachement de la ministre à l’énoncé mesures sanitaires qu’elle envisageait de prendre.

Et puis cette ahurissante confidence ministérielle. Cherchant à comprendre ce qu’était une cigarette électronique, Marisol Touraine expliqua qu’elle en avait fait quérir par ses collaborateurs. Puis elle leur demanda une démonstration. Et la ministre de la Santé de confier publiquement qu’elle y avait vu un objet ressemblant «furieusement» à la cigarette. Les dés étaient jetés: à peine apparue la e-cigarette devait disparaître du langage officiel.

L’année suivante, François Hollande confiait solennellement à la ministre de la Santé l’élaboration d’un Programme national de réduction du tabagisme. Ce programme fut mis au point en septembre. On y trouvait aucune référence à la cigarette électronique et, depuis trois ans, aucune traduction dans les faits en dépit de la mise en place du «paquet neutre».

Le Royaume-Uni en avance sur nous

On compte aujourd’hui en France près de 16 millions de fumeurs. Entre 18 et 34 ans, près d’une personne sur deux consomme du tabac –et une sur trois entre 15 à 19 ans, avec une vente interdite aux mineurs. La prévalence du tabagisme atteint 46% chez les femmes de 20 à 25 ans, et 55 % chez les hommes de 26 à 34 ans: des taux parmi les plus élevés recensés dans les pays occidentaux. Et toujours près de 80.000 morts prématurées chaque année. Plus de 34% de prévalence tabagique en France contre moins de 15% au Royaume-Uni.

La suite de l’histoire fut un affrontement croissant entre les vapoteurs militants, acteurs de la «Révolution des volutes» et une majorité de responsables sanitaires aux ordres, comme tétanisés par l’angoisse d’un début de prise de risques. Une incohérence d’autant plus grande que tout était alors en place, en France pour intégrer ce nouvel usage dans une politique cohérente de réduction des risques addictifs. En cette fin de l’année 2017, les questions continuent à se poser concernant le sous-emploi d’une méthode qui a fait ses preuves dans l’aide qu’elle peut apporter à l’arrêt du tabac .

«Pourquoi la cigarette électronique est-elle sous-employé? La vape a été découverte et utilisée par les consommateurs, sans qu'on leur impose, explique Jacques Le Houezec, scientifique et tabacologue, président de Sovape. Cela a créé une réaction épidermique des autorités et du corps médical qui y a vu un “complot” de l'industrie du tabac, sans chercher à comprendre. La nicotine étant par ailleurs diabolisée, beaucoup de médias ont fait du sensationnel sans chercher à comprendre non plus.»

Une sortie par le plaisir et non plus la souffrance

Pour Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, le vapotage a été inventé dans une démarche non pas «thérapeutique», mais de réduction des risques de la combustion du tabac, et sans obliger à se séparer de la nicotine. «Venant de l’extérieur du champ des “prescripteurs,’’ il doit trouver un chemin pour devenir “objet de prescription’’.  Petit à petit, des médecins, tabacologues ou non, des acteurs de la réduction des risques ou non, s’y sont mis, observe-t-il. Celles et ceux qui cheminent depuis le début ont eu ce plaisir de voir certains opposants venir à eux. Mais d’autres restent des opposants.»

Ces derniers s'appuient sur deux ordres d’objections scientifiques, explique Jean-Pierre Couteron: «Celles concernant les effets et risques pour la santé, à partir de l’outil, des liquides, des batteries, de la nicotine, du geste, du passif ou de l’actif, de l’adolescent ou pas, etc... nous avons assisté à ces débats. Et puis il y a encore les craintes vis-à-vis de “l’industrie”, c’est-à-dire la prise de contrôle des vapoteurs et de son industrie par Big Tobacco. Avec, dans tous les cas, une  faible prise en compte du point de vue des usagers, des vapoteurs, comme s’ils n’étaient pas aptes à se poser ces questions.»

Pour le président de la Fédération Addiction, on retrouve là un classique de l’addiction.

«Le malade reste pour beaucoup, y compris des soignants, un ‘’faible’’, puis qu’il s’est fait piéger par le produit et n’a pas su s’en sortir, par manque de volonté, toujours et encore. On lui préfèrera le ‘’repenti’’ qui assume la faute et témoigne de sa faiblesse pour inviter les autres à ne pas tomber dans le même piège –le héros, qui lui, au prix d’efforts multiples, a su remonter la pente et s’en sortir, à la dure.»

Nombre de spécialistes des traitements des addictions soulignent aussi la nécessité d’écouter et d’accompagner certains des fumeurs souhaitant abandonner le tabac pour la vape. Vapoter n’est pas toujours simple: mettre à bouche, trouver les bons «réglages», faire avec les infos contradictoires, ajuster ses goûts, se déshabituer/s’habituer… D’où la nécessité d’un recours aux groupes d’auto-support, à des professionnels attentifs et bienveillants.

Une mise à l'index injuste?

«La vape est aussi torpillée par les médias, fervents relais des scoops explosifs qui éloignent à chaque fois un peu plus la population désinformée du moyen le plus efficace pour arrêter de fumer», ajoute pour sa part Patrick Favrel, spécialiste référent en «réduction des risques». Des médias qui alimentent et drainent des chapelets de représentations morales et médico-sociales ne pouvant susciter que doutes, hésitations et inquiétudes auprès des fumeurs et de leur entourage. C’est l’aubaine pour les «demain j’arrête», un soupir de soulagement dans l’enfumage de l’excuse.

Face à tous ces éléments les opposants à la cigarette électronique invoquent de manière systématique le «manque de recul» quant à sa potentielle dangerosité.

«Il est vrai que nous manquons de recul en ce qui concerne la e-cigarette, de même que nous n’avons pas encore cinquante ans de recul pour être sûr que les smartphones ‘’à hautes doses’’ n’entraîneront pas plus de lymphomes cérébraux ou de troubles du spectre autistique, écrivent dans Tous addicts, et après ? les docteurs William Lowenstein et Laurent Karila, deux spécialistes d’addictologie. Ce dont nous sommes certains, c’est que le tabac tue prématurément 80.000 personnes par an. La cigarette électronique est indiscutablement moins dangereuse que le tabac fumé. [...] Elle est le moyen de sevrage le plus surprenant er sûrement le plus efficace que nous ayons observé ces dernières années. L’arrêt du tabac vient “comme un effet secondaire inattendu”, comme un plaisir qui en chasse un autre. Les vapoteurs sont des gens doublement heureux: ils se sont débarrassés des menaces terribles du tabac fumé et se font plaisir en vapotant.»

Compte tenu du point de vue moral toujours attaché aux pratiques addictives pathologiques peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs le déni dont fait l’objet, chez les responsables politiques, cet outil de réduction des risques.

  1 — L’association Sovape a pour objet «d’agir et dialoguer pour faire avancer la réduction des risques et des dommages du tabagisme dans la société». «Soucieuse de s’inscrire singulièrement et utilement dans le paysage de la lutte contre les risques du tabagisme, Sovape est établie sur un modèle «“à dons et subventions”: ses statuts lui permettent de rechercher toutes sortes de financements publics ou privés (excepté industries du tabac, industries pharmaceutiques et industrie de la vape) afin de mener des actions d’envergure, durables ou ponctuelles. La politique de collecte et la nature des fonds récoltés est totalement transparente.» Retourner à l'article

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (800 articles)
Journaliste
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