Sports

Le nouveau dérapage facho des ultras qui embarrasse la Lazio

Sylvain Monier-Leclercq, mis à jour le 26.10.2017 à 15 h 13

Ce n'est pas la première fois que le club de foot romain est associé avec des débordements racistes, mais l'épisode des autocollants à l'effigie d’Anne Frank au relent antisémite provoque un tollé sans précédent en Italie. La Lazio mérite-t-elle vraiment cette image sulfureuse qui lui colle au maillot? Décryptage de quelques dérapages embarrassants.

Les joueurs de la Lazio avant le match contre Bologne ce 25 octobre I Gianni SCHICCHI / AFP

Les joueurs de la Lazio avant le match contre Bologne ce 25 octobre I Gianni SCHICCHI / AFP

Dis-moi quel club de football tu supportes et je te dirai qui tu es. Lazio ou Roma? Roma ou Lazio? Répondre à cette question pour un citoyen romain revient à indiquer –revendiquer?– sa place dans l’échelle sociale. C’est ainsi que la Lazio est le club de la périphérie, des couches sociales défavorisées, des gens qui vivent dans les «castelli», ces collines qui investissent Rome. Paradoxalement, en 1900, lors de la fondation du club, c'était au contraire la bourgeoisie qui supportait la Lazio. Les couleurs bleu et blanc faisaient alors référence à la Grèce antique et ses valeurs olympiques.

Aujourd’hui c'est la Roma –née en 1927 sous l’impulsion de Benito Mussolini– qui rassemble l'élite. C’est le club de cœur des Romains «intra-muros», ceux des quartiers historiques comme le Trastevere, Testaccio. C’est le club des bobos «ouverts sur le monde» pour résumer grossièrement.

«Auschwitz votre patrie, les fours vos maisons»

Singularité très italienne, l’AS Roma et la Lazio font «stade commun» une semaine sur deux, excepté pendant les derby où là, c’est la guerre civile. Le rite est immuable: le virage nord (Curva Nord) du Stadio Olimpico est occupé par les tifosi de la Lazio, celui du sud (Curva Sud) par ceux de la Roma.

Sauf ce dimanche 22 octobre. Ce jour-là, les ultras de la Lazio assistent au match de leur équipe face à Cagliari depuis le virage des supporters de l’AS Roma. Motif: lors de la rencontre Lazio-Sassuolo début octobre, des cris de singes avaient été lancés à l’adresse de joueurs noirs de Sassuolo. La sanction est alors tombée: les supporters de la Lazio devront suivre deux matches dans les tribunes sud, celles habituellement occupé par les tifosi de la Roma. Revanchards, les supporters de la Lazio vont alors profiter de leur situation pour tapisser le virage d’autocollants à effigie d’Anne Frank vêtue d’un maillot de la Roma, la communauté juive romaine étant traditionnellement supportrice de l’AS Roma.

«Nous sommes tous Anne Frank», le message diffusé avant le match de la Lazio ce 25 octobre I GIANNI SCHICCHI / AFP

La provocation n’est pas la première du genre. En 1998, ces mêmes ultras avaient arboré une banderole antisémite: «Auschwitz votre patrie, les fours vos maisons» lors d’un derby contre le club honni. L’acte avait entraîné quelques remous à l’époque, mais rien comparé à aujourd’hui. Car les temps ont changé et ce qui pouvait passer pour un dérapage «limite, limite», hier, ne passe plus du tout aujourd’hui. En quelques heures, l’affaire «Anne Franck» va provoquer un véritable tollé en Italie. «Ce n'est pas du football, ce n'est pas du sport. Sortez l'antisémitisme des stades», a réagi lundi, Ruth Durghello, présidente de la communauté juive de Rome, tandis que le ministre des Sports, Luca Lotti, dénonçait des actes «très graves».

Les Irriducibili

 

Mardi, le président de la République, Sergio Mattarella, a appelé le ministre de l'Intérieur, Marco Minniti, pour s'assurer que les responsables seraient identifiés et «définitivement bannis des stades». «C'est incroyable, inacceptable, il ne faut pas le minimiser ni le sous-évaluer», a insisté le président du Conseil.

Au milieu de cette tempête et alors que son club risque de nouvelles sanctions sportives, le président de la Lazio, Claudio Lotito, a déposé une gerbe de fleurs mardi à la mi-journée devant la synagogue de Rome, bien que les représentants de la communauté juive aient refusé de le recevoir. Un geste dont on peut douter de la sincérité après les révélations de la presse italienne.

Pour lui, c’est un peu la panique à bord:

«Aujourd'hui, nous entendons réaffirmer notre position encore une fois avec ce geste clair et sans équivoque: personne ne peut utiliser la Lazio, a-t-il insisté. La plupart de nos supporters sont avec nous contre l'antisémitisme.»

La plupart à l’exception d’une poignée d’irréductibles baptisés les Irriducibili justement. Car c’est bien ce club d’ultras qui a bafoué la mémoire d’Anne Frank dimanche dernier. Selon la presse italienne, les enquêteurs ont pour l'instant identifié 16 suspects sur les images des caméras de surveillance. Trois d'entre eux sont mineurs, dont l'un a seulement 13 ans.

L'épisode des chemises noires

 

L'affaire ne va pas arranger l’image peu flatteuse que traîne la Lazio Rome depuis des décennies. C’est bien connu, dans un championnat de foot, il faut toujours un méchant. En Ligue 1, le PSG a joué –et joue encore– le club que tout le monde adore détester. En Serie A, c’est la Lazio et ses ultras «fachos» comme ceux de Vérone ou de l’Inter. Il y d’abord ce maillot stampé d’un SS et d’un aigle à l’esthétique issue du futurisme, ce mouvement artistique apparu au début du XXe siècle associé au fascisme dans les années 1920. Et quand ce même maillot arbore une couleur noire lors des matchs à l’extérieur de la Liga Europa –saison 2015-2016– tout de suite, ça rappelle les chemises brunes.

Sauf que le fan de la Lazio viendra à préciser que l’acronyme «SS» signifie «Società Sportivà» et que l’aigle en question date du début XXe siècle. Quant au maillot noir? La référence au fascisme venait du quotidien Le Monde en 2015. Une remarque peu appréciée par Le Corrierre dello Sport qui souligna que le PSG, la Juventus et auparavant Lyon avaient évolué avec des maillots entièrement noirs. Et pour une fois que l'équipementier Macron avait conçu un maillot classe...

Avec le Duce: «Croire, Obéir, Combattre»

 

Reste que le cas épineux des Irreducibili: le groupe le plus influent, le plus redouté, des ultras de la Lazio. Nés en 1987, ils ont emprunté leur nom aux prisonniers politiques qui, donnèrent leur vie à la République de Salo en 1943, au moment où le fascisme italien s’effondrait. En 2006, le journaliste Romain Potocki, les a longtemps côtoyés pour L’Équipe magazine. Il décrit la déco de leur QG en ces termes:

«Au mur, toute l’histoire des ultras de la Lazio. Partout, des photos de la Curva Nord, le territoire des Irréductibles. Et puis les bannières de la Decima Mas, ou des Brigate Nere, les corps d’élite de l’armée de Mussolini. Le Duce trône non loin sur un large drapeau. Sous son portrait, cette devise: “Croire, Obéir, Combattre”.»

Contrairement aux supporters lambda de la Lazio qui se révèlent être de gauche, de droite républicaine voire pas politisés du tout, les Irriducibili sont clairement mussoliniens et ne s’en cachent pas. Leur héros se nomme Paolo Di Canio. Formé au club, cet attaquant achèvera de conquérir leur cœur en 2006, quand il célèbrera d’un salut fasciste son but face à l’AS Roma. La Curva Nord sera aux anges de sorte que Di Canio remettra ça face Livourne, puis la Juventus la même année. Le joueur sera puni de 10.000 euros d'amende et d'un match de suspension par la commission de discipline de la fédération italienne. Réaction de Di Canio à l’époque:

«Je suis fasciste, mais pas raciste. Je fais le salut romain pour saluer mes camarades et ceux qui partagent mes idées. Ce bras tendu n'est pas une incitation à la violence ou à la haine raciale.» 

Tout au long de sa carrière, Di Canio célèbrera certains de ses buts par des saluts fascistes d’un bras tatoué de l'inscription «DVX» (DUCE en latin).

Paolo Di Canio I  PAOLO COCCO / AFP

Ennemis intimes

 

Les ennemis des Irréductibles se nomment quant à eux: l’AS Roma, Livournes berceau du PCI (Patri communiste italien) –et ses tifosi d’extrême gauche– la police et… Claudi Lotito, le président de la Lazio. Soupçonné d’être un ex-tifoso de la Roma, cet entrepreneur n’a jamais eu la cote auprès des supporters et plus particulièrement auprès des Irriducibili. Ces derniers l’accusant de «profiter de l’équipe», ou de fomenter un projet immobilier nébuleux. Une accusation sans preuve qui vise à discréditer ce président qui a mis fin aux petits fric-frac des boss des Irreducibili.

Car les origines du litige entre Lotito et la Curva Nord sont plus prosaïques. En 2004, quand Lotito hérite d'une Lazio au bord de la faillite, il décide de faire des économies là où c’est encore possible. Terminé donc les billets gratuits à l’adresse d’une grande partie des occupants de la Curva Nord. Une prérogative autorisée par la précédente direction qui entendait se mettre les leaders des tifosi dans la poche. Autre décision du président: interdiction formelle de vendre des produits avec le logo et la marque Lazio comme les Irreducibili le faisaient auparavant. D’où une guerre ouverte entre Claudio Lotito et ses ultras.

Résultat en 2006, ce dernier portera plainte contre des pontes de la Curva Nord pour «extorsion de fonds» et «associations de malfaiteurs». Les pontes en question ayant voulu exfiltrer leur président peu conciliant en soutenant une OPA sauvage sur la Lazio. Une opération (un putsch?) menée par un groupe financier napolitain supposément mafieux qui se soldera par un échec. Aujourd’hui, Lotito estime avoir empêché la transformation de la Lazio en machine à laver de l’argent sale…

Ils dénoncent «un théâtre médiatique»

 

Avec tout ça, l’affaire Anne Frank ne risque pas d’arranger les relations entre le président et ses tifosis. En représailles, Lolito a annoncé qu'à partir de 2018, le club emmènerait chaque année 200 jeunes supporters au camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz, où Anne Frank a été déportée avant de mourir à Bergen-Belsen. Un avant-propos avant une possible dissolution de ce groupe d’ultras qui pose problème?

De leur côté, les Irriducibili jugent cette «sanction» «infantilisante» et refusent de faire amende honorable. L’affaire Anne Franck? «Un théâtre médiatique», selon eux. Leur côté facho? Un simple decorum qui vise à déstabiliser les supporters adverses. Reste qu’un nouveau bras de fer s’est engagé entre le président et ses tifosi les plus coriaces. À l’avantage de Lotito, tant la classe médiatique, politique et l’opinion publique en ont soupé des dérapages des Irréductibles. Ces tifosi «fascistes mais pas racistes»

 

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